OPINIONS DES PHILOSOPHES SUR LA PERCEPTION DES OBJETS EXTÉRIEURS
Chacun reconnaît dans son âme, par la conscience, la perception de ce que l'on nomme le monde externe, et la croyance à la réalité objective de ce monde ; mais de ces faits purement internes, ou autrement de nos idées, avonsnous le droit d'inférer avec certitude l'existence réelle des corps ? En d'autres termes, le témoignage des sens est-il infaillible ? La perception extérieure a-t-elle une connexion nécessaire avec quelque chose, hors de nous ? Comme il n'y a pas d'identité entre nos sensations et les qualités de la matière, et que nous ne comprenons pas comment la matière peut occasionner des modifications dans notre âme , que d'ailleurs nous sommes sujets à des illusions et à des erreurs dans l'exercice de nos sens, les philosophes ont éprouvé quelque embarras pour résoudre rationnellement cette question, qui, en pratique, n'en est une pour personne. Les perceptions qui ont lieu dans les songes, dans le délire, dans certaines affections hypocondriaques, sans objet correspondant au dehors, augmentent encore la difficulté.
Selon la théorie des idées léguée par la philosophie grecque â celle du moyen âge, les qualités sensibles sont perçues par le moyen d'images ou espèces intermédiaires, particules qui, émises par les corps, sont supposées entrer en communication avec le cerveau par les organes des sens, et faire naître dans l'âme les idées sensibles. Dans le langage péripatéticien, les images émanées des corps et reçues par les sens se nommaient formes ou espèces sensibles. Ces espèces, conservées et épurées, devenant des objets de mémoire et d'imagination, prenaient le nom de fantômes (phantasmata). Épurées davantage encore, spiritualisées et offertes à l'entendement, elles se nommaient espèces intelligibles ; d'où est venue aussi la distinction d'espèces impresses, ainsi nommées parce que les objets les impriment sur nos sens, et espèces expresses, c'est-à-dire
exprimées des impresses et rendues intelligibles. Toutes ces dénominations diverses ont été remplacées, depuis Descartes, par le nom d'idées, qui s'applique mieux qu'aucun autre à tous les cas. On abandonna, à partir de cette époque, la théorie de l'émission des images : l'idée fut simplement une représentation, une chose représentative des objets, c'est-à-dire quelque chose d'intermédiaire, distinct à la l'ois de l'objet extérieur et de l'esprit, et qui, rendu présent d'une certaine manière à l'esprit, devient l'objet de la perception. Dans cette hypothèse, il est nécessaire de démontrer l'existence des corps, car si l'idée des choses sensibles a, de sa nature, une existence réelle, indépendamment de ce qu'elle représente, on conçoit qu'elle puisse avoir lieu sans qu'il existe aucun être matériel.
Descartes ', après avoir examiné sérieusement là question, ne trouve pas que, de l'idée distincte de la nature corporelle, on puisse conclure nécessairement l'existence de quelque corps. Pour démontrer l'existence des corps en général, il se croit obligé de recourir h la véracité divine, en disant que, s'il était possible que la propension constante et universelle à croire qu'il y a des corps nous fit tomber dans l'erreur, et cela sans qu'il nous eût été donné aucune faculté pour l'éviter. Dieu, l'auteur de notre nature, serait l'auteur de notre erreur et nous tromperait lui-même, ce qui répugne à sa véracité. Il ne faut pas oublier que Descartes n'invoque la véracité divine qu'après avoir prouvé l'existence de Dieu par l'idée même de Dieu, par la notion de l'être infiniment parfait.
dette explication de Descartes ne satisfit point Malebranche. « Pour être pleinement convaincus qu'il y a des corps, dit-il2, il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il y a un Dieu, et que Dieu n'est point trompeur, mais encore que Dieu nous a assuré qu'il en a effectivement [■\v(>. » On voit donc qu'il a recours à la révélation pour
i Méditât.. G.
2 Recherche de la vérité, t. IV, éclaircissement 6.
démontrer l'existence du monde corporel : ce qu'il explique dans le sixième Entretien sur la métaphysique et sur la religion, vu. Nous sommes assurés de l'existence des corps par la révélation que nous en avons, y est-il dit. Or l'auteur admet, en général, des révélations de deux sortes, les unes naturelles, les autres surnaturelles ; et il conclut ainsi : « Je suis assuré qu'il y a des corps, non-seulement par la révélation naturelle des sentiments que Dieu m'en donne, mais encore beaucoup plus par la révélation surnaturelle de la foi. »
Descartes et Malebranche croient devoir recourir, l'un à la véracité divine, l'autre à une révélation, pour démontrer l'existence des corps ; Berkeley en vient jusqu'à rejeter entièrement l'existence des corps.
G. Berkeley ', s'appuyant sur ce principe, que nous ne percevons les objets matériels que par leur idée, principe admis par Locke aussi bien que par Descartes, en déduit que nous ne pouvons parvenir a aucune démonstration de l'existence du monde matériel. Ce philosophe n'hésite point à affirmer que ce que nous appelons corps, matière, monde, n'existe pas réellement; mais que L'Êlre suprême produit dans notre esprit certaines modifications qui nous affectent de la même manière que si elles étaient occasionnées par des corps réels. 11 n'y a pour Berkeley, dans l'univers, que les âmes, et Dieu suscitant en elles des idées.
D. Hume2 alla encore plus loin. Si de l'idée de la matière nous n'avons pas le droit de conclure l'existence des corps, de l'idée d'esprit nous ne pouvons pas plus conclure l'existence des esprits : d'où il suit que l'existence des esprits n'est pas plus certaine pour nous que celle des corps. Il n'existe pour Hume que des impressions et des idées : ce que nous appelons corps n'est qu'une collection de sensations ; ce que nous appelons esprit n'est qu'une collection
1 Principe de la connaissance humaine, et Dialogue entre Hylns et Philonoiïs.
2 Essais philosophiques.
de pensées, sans substance. Un scepticisme aussi outré devait provoquer une réaction.
Vers la fin du siècle dernier, le philosophe écossais Th. Reid entreprit d'expliquer la perception des objets extérieurs d'une manière tout à fait différente de la théorie accréditée jusqu'à lui. Il reconnaît toutefois J que le P. Buffier, au commencement du dix-huitième siècle, dans son Traité des premières vérités, s'était écarté sur ce point de l'opinion de son temps. Déjà même, au dix-septième siècle, Ant. Arnaud, dans son livre des Vraies et des Fausses Idées, ouvrage dirigé contre le système de Malebranche, avait modifié la théorie reçue, en soutenant que la perception et Vidée ne sont qu'une seule et même chose, désignée par deux noms différents ; mais il n'avait pas cessé de reconnaître la nécessité de prouver l'existence du monde matériel.
Selon le philosophe écossais, notre conviction de l'existence de la matière doit être considérée comme un fait de notre nature qui n'a besoin de s'expliquer par aucun autre. « Nul ne s'avise 2 de chercher une raison pour croire à ce qu'il perçoit : le sauvage le plus ignorant est aussi complètement convaincu de la réalité de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, de ce qu'il touche, que le plus habile logicien. La nature de notre entendement nous détermine à recevoir un axiome mathématique, comme une vérité première qui en engendre d'autres et qui n'est engendrée par aucune ; et, de même, la nature de notre faculté perceptive nous détermine à admettre l'existence de ce que nous percevons distinctement comme un principe dont nous pouvons déduire d'autres vérités, mais qui n'est déduit luimême d'aucune vérité supérieure. • Le témoignage clair et distinct de nos sens produit une conviction immédiate et irrésistible ; raisonner pour ou contre cette évidence, c'est insulter le sens commun ; et la seule raison qu'il y ait lieu
1 Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme, essai vr, chap. vu.
? Essai if. ch. v.
de donner de l'existence des objets matériels, c'est qu'il est impossible de ne pas y croire.
D'après la doctrine de Reid, l'âme perçoit directement les corps eux-mêmes, et non pas seulement en elle-même par ses idées. En effet, lorsque l'âme est mise en rapport avec quelque objet, soit par le tact, soit par la vue, etc., elle se dirige immédiatement au dehors vers cet objet ; au lieu que, si elle ne l'apercevait qu'en elle-même par son idée, elle se replierait sur elle-même, et ne devrait pas être affectée autrement que lorsque la mémoire et l'imagination représentent quelque objet absent. A l'objection qui se tire de certaines affections hypocondriaques, le docteur écossais répond que les lois générales de l'intelligence humaine ne sont pas détruites par l'exception d'un petit nombre de personnes dont les facultés sont dérangées par quelque vice originel ou par quelque désordre accidentel. Reste encore, toutefois, une difficulté dont il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de donner une solution pleinement satislaisante : c'est celle qui se tire des songes, durant lesquels l'âme se porte vers le dehors, comme sur des objets réels, avec une pleine conviction de l'existence de ces objets, qui cependant n'existent pas. Chacun, néanmoins, connaît assez les différences du sommeil et de la veiile, pour imaginer ce qu'il est possible de répondre sur ce sujet. On peut toujours dire, entre autres choses, que l'homme est loin d'avoir dans le sommeil cette réflexion soutenue et cette pleine possession de soi-même qui caractérisent l'état de veille ; que notre mémoire ne peut lier nos songes les uns avec les autres et avec toute la suite de notre vie, comme elle lie les choses qui nous arrivent quand nous sommes éveillés ; que les songes ne sont qu'une imitation très-imparfaite de la veille ; et que, par conséquent, on ne peut légitimement conclure de l'un à l'autre de ces états.
Quelque mode d'explication que l'on admette pour se rendre compte de l'existence des corps, il faut toujours reconnaître que la perception externe, tout en nous révélant l'existence réelle de la matière, ne nous apprend pas
.'is PSYCH0L0GÎ1 .
ce que sont les corps dans leur nature intime. La matière, mathématiquement divisible à Vinfîni, ou, comme le dit Descartes, à ['indéfini, échappe, quant à ses principes constituants, à toute détermination positive. Il nous est également impossible de déterminer les dimensions absoues de l'étendue des corps, car les objets sont plus ou moins grands pour nous, selon la conformation de nos yeux et selon les instruments d'optique à notre usage. Il n'est pas certain, dit Malebranche ', qu'il y ait deux hommes dans le monde qui voient les objets de la même grandeur, et quelquefois un même homme les voit plus grands d'un œil que de l'autre. Malebranche cite plusieurs exemples de ce dernier cas. Nous ne connaissons donc les choses matérielles que dans leurs rapports avec nous ; et néanmoins nous les connaissons comme des substances réelles, à l'existence desquelles nous croyons irrésistiblement.
3° De la conception ou de la raison.
Dans la conscience et dans la perception extérieure, l'esprit atteint directement son objet par la simple application de sa faculté perceptive à des faits qui tombent sous l'observation, savoir, les phénomènes de l'âme et ceux du monde matériel.
Mais il existe un ordre de connaissances qui ont pour objet, non de simples faits susceptibles d'être observés comme tels dans leur réalité présente, mais bieu des rapports entre les faits, des notions abstraites, des vérités nécessaires et absolues. C'est ce qu'on appelle plus spécialement les idées, lesquelles constituent proprement la raison, c'est-à-dire Yinlelligcnce dans son mode supérieur. En ce cas, l'entendement se forme en quelque sorte son objet pour le saisir. Cette opération de l'entendement est ce qu'on appelle une conception, c'est-à-dire Vacte d'avoir une idée, selon le mode qu'on vient d'expliquer.
1 Recherche de la virile, I.