‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 36 sur 243 · RAISONNEMENT PAR INDUCTION · texte numérisé non relu

RAISONNEMENT PAR INDUCTION

Nous avons vu que l'on raisonne par déduction, en passant de jugements plus généraux à d'autres qui le sont moins, ou du genre à l'espèce. Si l'on s'élevait du particulier au général, des espèces au genre, des conséquences au principe, on raisonnerait par induction. Ainsi, par exemple, si l'on commence par affirmer un rapport de convenance entre les deux termes Français et blancheur, en disant : tes Français sont blancs, et que l'on fasse de même à l'égard des autres nations de la même partie du globe, comme les Anglais, les Allemands, les Russes, les Italiens, etc., on arrivera à cette conclusion commune : donc les Européens sont blancs. Ce sera un raisonnement inductif.

Le raisonnement par induction ne peut être vrai et certain pour tous les cas, qu'autant que l'on n'aura rien omis dans l'énumération des éléments partiels qui composent l'idée totale ; alors seulement on pourra affirmer du tout ce que l'on aura affirmé de chaque partie.

Ce serait mal raisonner que de dire : la tbéodicée et la morale sont utiles, donc la philosophie est utile. Pour conclure sans restriction l'utilité de la philosophie, il ne suffit pas d avoir établi l'utilité de plusieurs de ses parties, mais il faut qu'énumérant les diverses parties qui la composent, on puisse dire avec vérité : La psychologie est utile, la

1 Troisième partie, chap. h.

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logique est utile, la morale et la théodicée sont utile?; alors on conclura par une induction légitime : donc la philosophie est utile.

Les raisonnements d'analogie, c'est-à-dire ceux par lesquels on conclut de la ressemblance des effets à l'identité de la cause, ne sont pas autre chose que des raisonnements inductifs, dans lesquels l'analogie est le fondement d'une induction, tantôt certaine, tantôt seulement probable, donnant matière à la déduction.

La question présente se complétera dans la Logique, à l'article de Y analogie, de V induction et de la déduction, où l'on expliquera plus à fond la nature de ces procédés.

On peut appliquer au raisonnement un grand nombre des distinctions qui se remarquent dans le jugement. On distingue des raisonnements empiriques et des raisonnements rationnels, des raisonnements évidents, certains ou probables, et leurs contraires ; on en distingue de vrais et de faux, de spéculatifs ou de pratiques, etc. On peut voir la signification de ces termes au paragraphe précédent.

Le raisonnement exprimé par des propositions se nomme argument. On donne le nom d'argumentation à l'action de faire des arguments.

I V. De l'abstraction et de la généralisation.

Quoique l'abstraction et la généralisation ne soient point des opérations identiques, leurs produits, c'est-à-dire les idées abstraites et les idées générales, s'identifient le plus souvent. En effet, toutes les idées générales sont des idées abstraites ; cependant il y a un certain nombre d'idées abstraites qui ne sont point des idées générales, ainsi qu'on l'expliquera ci-après.

1° De l'abstraction.

Les objets avec lesquels nous sommes mis en rapport par nos facultés nous présentent presque toujours des phëno-

mènes complexes. Ainsi, lorsque nos organes de? sens reçoivent quelque impression d'un objet corporel, nous percevons à la fois la substance de ce corps et ses diverses qualités, comme l'étendue, la forme, la couleur ; et pour certains corps, l'odeur, la saveur, etc. Notre âme elle-même présente à l'observation des phénomènes nombreux et variés, dans l'exercice simultané de ses puissances. Or il est aisé de comprendre qu'à raison de la faiblesse de notre intelligence, qui ne peut tout saisir à la fois, nous n'aurions qu'une idée vague et confuse des objets, si nous n'avions la faculté d'observer à part les qualités, la substance ou les rapports. Ce pouvoir de notre âme, c'est Vabsiraction, dont l'exercice peut se définir : une opération par laquelle Vesprit humain sépare de leur substance ou les unes des autres les qualités des êtres, quoique dans la nature elles n'existent pas séparément.

Dans un objet matériel, par exemple dans un fruit, on peut considérer la forme, la couleur, la saveur, la pesanteur, etc., indépendamment de la substance même, ou la forme indépendamment de la couleur, la couleur indépendamment de la saveur, etc. Dans notre âme on peut observer séparément les diverses facultés : la sensibilité, l'intelligence, la volonté, ainsi que les facultés secondaires, quoique ce ne soient point autant d'êtres différents, mais bien un seul et même être, tout à la fois actif, intelligent et sensible. Pour ce qui concerne les objets extérieurs, l'exercice de l'abstraction est singulièrement facilité par la distinction des sens et la spécialité de leurs organes. Par le tact, nous percevons la forme, l'impénétrabilité, etc.; par l'œil, nous percevons les couleurs ; par les autres sens, nous percevons séparément le son, l'odeur, la saveur du même corps. Nous sommes donc portés, par notre constitution même, à considérer ces modes isolément les uns des autres ; c'est ce qui a fait dire à Laromiguière que le corps humain est, pour ainsi dire, une machine à abstractions *.

1 Onzième leçon, partie II.

de l'abstraction. G9

C'est surtout dans les sciences que l'abstraction est nécessaire, et qu'elle donne les résultats les plus importants. L'esprit humain, sentant sa faiblesse et les bornes de ses facultés, éprouve Le besoin de ne pas trop embrasser à la fois ; et c'est pour cette raison que les objets de nos études ont été divisés en un si grand nombre de sciences à part. Le nom de chaque science exprime une abstraction : physique, chimie, astronomie, géographie, géologie, etc., ont chacune pour objet quelque point de vue spécial, tiré par l'abstraction de l'ensemble des choses. Dans les mathématiques, la science abstraite par excellence, on ne se contente pas d'abstraire telle ou telle propriété, telle ou telle loi des objets matériels, on y fait abstraction de la matière elle-même : tout y est abstrait, le point de départ et les résultats, les principes et les conséquences. On conçoit, néanmoins, que si les mathématiques se composent d'abstractions, elles ont été précédées de la connaissance du monde corporel, qui a fourni matière aux abstractions. Ainsi la géométrie a dû abstraire successivement de la substance des corps, l'étendue avec trois dimensions, ou le volume, une longueur et une largeur sans profondeur, ou la surface, une longueur sans largeur et sans épaisseur, ou la ligne, et s'arrêter à l'élément générateur, au point.

Il suffît que nous considérions à part quelques propriétés des objets ou même une seule, pour qu'il y ait abstraction ; mais, si nous conduisons l'abstraction avec ordre sur les différentes propriétés des objets, de manière à les connaître toutes, c'est-à-dire à connaître les objets tels qu'ils sont dans leur totalité, alors l'abstraction sera devenue Yanalyse. D'où l'on voit que l'abstraction est un des éléments de toute observation, et l'un des principes de la méthode.

L'abstraction est une nécessité pour l'intelligence humaine, qui ne peut, comme l'intelligence divine, contempler à la fois les qualités, la substance et les rapports des choses. C'est un moyen de suppléer à notre impuissance. Loin donc que l'abstraction soit, comme on l'imagine souvent, un

obstacle à la clarté des idées, loin que le mot abstrait doive

être réputé synonyme de difficile ou d'inintelligible, au contraire, l'abstraction est le seul moyen que nous ayons d'acquérir des connaissances. S'il nous semble qu'il soit difficile de comprendre les sciences dites abstraites, c'est qu'effectivement il est pins difficile de comprendre, même avec un moyen qui en facilite l'étude, un enchaînement de vérités qui demande une attention soutenue, que d'acquérir des connaissances superficielles et sans suite sur d'autres sujets, ou de ne rien apprendre du tout. Mais il n'en est pas moins constant que l'abstraction est un moyen de comprendre, et non un obstacle.

Fn des écueils de l'abstraction est de prendre des pbénomènes purement intellectuels pour des existences réelles, hors de la pensée. C'est ce défaut de l'esprit qui a créé les entités chimériques de la scolastique, empruntées d'ailleurs en grande partie à l'antiquité, telles que les causes occultes, les venus, comme la vertu frigorifique ou la vertu calorifique, les sympathies, les antipathies, la quiddite, Vhœccèité, et plus tard, Varchœum de Laracelse, la phlogistique de Slahl, etc. C'est une illusion du môme genre, entre autres causes, qui avait peuplé l'Olympe de vertus et de vices personnifiés, c'est-à-dire dabstractions réalisées. Les hypothèses de la science moderne elle-même ne sont pas exemptes de cette illusion.

La faculté d'abstraire a encore pour les esprits systématiques, et pour ceux qui se passionnent aisément, l'inconvénient d'aboutir à ne voir les hommes et les choses que sous un seul point de vue. De là résulte l'esprit exclusif ou la partialité, qui consiste à tenir exclusivement pour un seul parti et à le favoriser aux dépens de l'équité.

'20 De la généralisation.

Si l'on suppose que nous considérions séparément, par l'abstraction, les qualités de chacun des êtres que nous offre la nature, sans jamais établir de rapports entre ces êtres ni entre leurs qualités, alors chaque être, chaque fait

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