DE L'ASSOCIATION DES IDÉES
idées se forme de diverses manières et émane de diverses sources.
Premièrement, elle se fonde sur les rapports des choses, tels que 1° la ressemblance : au siècle de Louis XIV s'associent, au point de vue littéraire, le siècle d'Auguste et celui de Périclès ; 2° Yopposition ou le contraste : le gouvernement paternel d'un Titus, d'un Trajan, d'un Antonin, fait mieux sentir l'horreur de la tyrannie sanguinaire des Tibère, des Néron, des Caligula, des Domitien. Les idées opposées nous reviennent fréquemment ensemble, comme le vrai et le faux, le juste et l'injuste, l'ordre et le désordre, etc. L'association, d'après le rapport d'opposition, donne lieu assez souvent à des méprises de langage, où l'on dit précisément le contraire de ce que l'on veut dire. Cela tient à ce que les deux idées, ou plutôt la même idée avec ou sans négation, se présentant à la fois, il arrive que la langue, dans la distraction de l'esprit, prononce un mot pour l'autre ; 3° la relation de temps : au seul nom de Marathon, les souvenirs des Thermopyles, de Salamine, de Platée, se présentent immédiatement à l'esprit ; 4° la relation de lieu : le Rhin fait penser à Strasbourg, Mayence, Cologne ; 5° la relation de cause et d'effet : ainsi, les grands événements de l'histoire, par exemple ceux de la Révolution française, ne se séparent pas des causes qui les ont amenés ; ainsi encore le nom de Racine rappelle Athalie, Esther, Britannicus, etc. ; 6° la relation du principe aux conséquences : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même ; par conséquent, ne nuis à ton semblable ni dans sa personne, ni dans son honneur, ni dans ses biens. On peut ajouter les relations du moyen et de la fin, de la substance et des qualités, d'un tout et de ses parties, etc.
En général, les rapports réciproques des temps et des lieux, des hommes et des faits, et réciproquement des faits aux temps et aux lieux, concourent à former des groupes considérables d'idées, en rattachant, par un lien commun, plusieurs associations partielles. Que de faits Rome et
Athènes nous rappellent ! Quels souvenirs se relient à l'année 1789 ! Que d'événements se résument dans les seuls noms d'Alexandre, César, Napoléon !
2° L'association des idées se fonde aussi sur les rapports des mots : le nom de Roger Bacon fait venir à l'esprit le chancelier Bacon ; la ville française de Troyes réveille les souvenirs de la ville de Priam ; Bologne fait penser à Boulogne, etc. L'association, dans la mémoire, des mots qui ont les mêmes syllabes finales produit la facilité de la rime. Les mots élémentaires et les composés qui en dérivent forment, en quelque sorte, des familles de mots liés entre eux par des rapports que signale Vétymologie.
3° L'association se fonde encore sur certains rapports figurés, etc. C'est une association de ce genre qui unit dans la pensée, une couronne et le pouvoir souverain, les lauriers et la victoire, la médisance et le venin de la vipère, les remords et un ver rongeur.
4° Sur les habitudes, ou manières d'être qui résultent des mêmes impressions et des mêmes actions fréquemment répétées : ainsi, le spectacle de la nature et les événements de la vie excitent ordinairement l'idée de la Providence ou d'autres bonnes pensées dans l'âme de celui qui a coutume de tout rapporter à Dieu, tandis que, à propos de choses même indifférentes, des pensées vicieuses souillent l'imagination de celui qui est esclave de ses penchants déréglés.
L'association des idées est d'une telle influence sur nos jugements, et par conséquent sur notre conduite, que l'on ne saurait prendre trop de précautions pour prévenir celles qui sont de nature à égarer l'esprit et à corrompre le cœur. Combien de sophismes et de préjugés, que d'actions criminelles, que de calamités doivent leur origine à des combinaisons d'idées contraires à la vérité et à la saine morale ! Si, par exemple, on s'est accoutumé à lier l'idée d'Iionneur à celle de venger un affront, l'idée de grandeur d'âme â celle de s'ôter la vie, sera-t-il étonnant qu'on devienne l'esclave de deux funestes préjugés qui font tant de
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victimes ? Il est donc de la plus haute importance de n'associer les idées que d'après des rapports exacts et légitimes, comme le vrai et le beau, la justice et l'honneur, la morale et la religion, etc. La vraie science, d'ailleurs, n'est pas autre chose qu'un système d'associations légitimes: elle consiste dans des idées systématisées de telle sorte qu'elles répondent exactement à l'ordre et aux rapports réels des objets.
§ VII. De, l'imagination.
Y? imagination est un fait intellectuel qui tient de la mémoire, de l'association des idées, de l'abstraction, de la comparaison, etc. De toutes les opérations de l'entendement, l'imagination est celle qui se relie de la manière la plus étroite aux phénomènes de la sensibilité, l'exercice de l'imagination étant presque toujours accompagné d'un sentiment agréable ou pénible, d'un plaisir ou d'une peine.
S'il est vrai que l'imagination emprunte ses matériaux à d'autres facultés, et spécialement à la mémoire, il faut reconnaître aussi qu'elle y ajoute Vacle qui tes combine, et qui fait naître dans la pensée un être ou un fait idéal, que les arts peuvent ensuite réaliser dans leurs œuvres. Dans l'imagination, il y a conception d'un être ou d'un fait résultant d'une combinaison purement intellectuelle, et en quelque sorte création de cet objet dans la pensée. Il y a invention, fiction, de telle sorte que l'esprit ne croit pas à l'existence des êtres ou des rapports créés par l'imagination, tandis qu'il croit à la réalité des faits rappelés par la mémoire. L'imagination peut se définir : la faculté que possède l'esprit humain de se former à lui-même des objets qui ne répondent à aucune réalité positive.
On distingue deux sortes d'imagination : l'imagination spontanée et l'imagination réfléchie ou volontaire.
V imagination spontanée se produit principalement dans tout état de l'âme où la volonté n'agit que faiblement et d'une manière imparfaite, comme dans la rêverie et dans les songes, sous l'influence d'une impression vive, telle
que la peur, ou de quelque passion, comme l'ambition, l'amour ou la haine, etc., ou de certaines affections morbides, comme l'hallucination, la démence.
L'imagination réfléchie ou volontaire, se combinant avec l'imagination spontanée, est d'une très-grande importance dans les travaux de l'esprit. C'est elle qui donne naissance à la poésie et aux beaux-arts, c'est elle qui, dans les chefsd'œuvre de l'éloquence, embellit la vérité pour la rendre plus persuasive ; c'est elle enfin qui prête à la science ces ingénieuses conjectures qui mettent sur la voie des découvertes utiles.
L'imagination sait tirer parti de toute espèce de souvenirs ; mais c'est particulièrement sur les perceptions de la vue, comme les figures, les couleurs, qu'elle semble s'exercer de préférence, et le mot imaginer signifie principalement combiner des images. Il est essentiel de remarquer que le mérite de l'emploi des images ne consiste qu'à révéler, sous le symbole des figures, un idéal que notre esprit conçoit et qu'il revêt de certaines formes, en vertu de cette faculté que nous appelons l'imagination.
Lorsque l'imagination n'est point désordonnée, c'est le vrai qui est le but des fictions, des conjectures, des hypothèses qu'elle produit. Elle est assujettie dans son exercice à certaines règles qui sont l'œuvre du goût, et qui appartiennent à la science du beau ou à l'esthétique.
Tels sont les caractères et les effets de l'exercice régulier de l'imagination. Mais aussi, en retour, si elle n'est sagement réglée, à combien d'inconvénients ne nous expose-t-elle pas ? Elle nous précipite dans toutes sortes d'égarements et nous entraine aux plus funestes erreurs ; elle nous obsède par des représentations importunes ou dangereuses ; elle grossit nos dangers, elle irrite nos douleurs et nous occasionne même de graves maladies.
C'est à la raison qu'il appartient de réprimer les écarts de l'imagination et de lui donner une direction sage. « Il faut employer l'imagination et les images sensibles », en
1 Bossuct, Connaiss. de Dieu et de soi-même, ch. 1, x et xi.