II. Des idées
L'application des modes d'exercice de la faculté de connaître produit naturellement des phénomènes de connaissance. Or le fait de la connaissance dans sa forme élémentaire, c'est ce qu'on appelle une idée : toute vue de l'esprit,
toute notion, toute intellection, toute perception de l'entendement, est une idée.
Rien n'est plus facile à saisir que le fait même d'avoir une idée, soit que l'âme constate ce qui se passe en elle, soit qu'elle acquière la connaissance des objets extérieurs ou des vérités de la raison, toutes ces notions sont des idées. Mais il y a plus de difficulté pour se rendre compte de la manière dont les idées se produisent en nous : nous allons faire connaître quelques-unes des explications qu'on a essayé d'en donner.
1 1. De l'origine et de la formation des idées.
Pour peu que l'on réfléchisse sur la manière dont les idées naissent en notre âme, on remarque aussitôt qu'elles se produisent sous L'influence d'une grande variété de circonstances, tant de l'intérieur que de l'extérieur : il est donc tout naturel de se demander quelles sont les causes qui donnent naissance à nos idées, et quelle est précisément la manière dont elles se forment en nous : en d'autres termes, de se poser la question de l'origine et de la formation des idées.
Origine des idées. — La question de Y origine des idées est une de celles qui ont le plus exercé les philosophes, et il en est peu sur lesquelles ils se soient plus divisés. Le point capital de la' discussion consiste en ce que les uns soutiennent que toutes nos idées tirent leur origine des sens, tandis que, selon les autres, il en est un certain nombre qui appartiennent à la nature même de l'âme intelligente, et ne lui viennent pas des sens.
Descartes et Leibnitz ont admis, ainsi que Platon, des notions premières naturelles à nos âmes, et qui ne sont point acquises par l'expérience. Selon Platon, ces idées sont des réminiscences d'une existence antérieure, et comme un reflet des idées divines. Dans le système de Descartes, l'âme reçoit de Dieu certaines idées en même temps que l'exis-
teace : telles sont les idées de Dieu, du vrai, du juste, du bon, des premiers principes de la morale. Ces idées sont appelées innées, parce qu'elles sont nées en nous en même temps que nous-mêmes ; mais elles demeurent inaperçues pendant un certain temps, et ne se développent que lorsque des occasions externes ont donné l'éveil à nos facultés. On verra ci-après de quelle manière Descartes expliqua définitivement lui-même ce qu'il entendait par les idées innées.
Outre les idées innées, Descartes admet des idées qui nous viennent du dehors, ou idées adventices, comme la terre, les astres ; et des idées que nous formons nousmêmes, ou idées factices, par exemple, une montagne d'or, des ruisseaux de lait.
Bossuet, Fénelon, d'Aguesseau, les écrivains de Port- Royal, ont suivi, pour le fond , la théorie de Descartes.
Dans le sens de Leibnitz, « les idées et les vérités nous sont innées, comme des inclinations, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles, et non comme des actions, quoique ces virtualités soient toujours accompagnées de quelques actions souvent insensibles qui y répondent l. »
Le système des idées innées a été attaqué comme chimérique, d'abord par Gassendi, philosophe français contemporain de Descaries, et un peu plus tard par le philosophe anglais Locke. Le système de Locke se rattache à Aristote, comme celui de Descartes à Platon. Locke Suppose qu'au commencement l'âme est comme une table rase (tabula rasa) vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu'elle soit. Suivant ce philosophe, « les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent a notre esprit la matière de toutes ses pensées. »
1 Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Avant -propos.
2 Essai sur l'entendement humain, liv. II, chap. i.
En deux mots, toutes nos idées, d'après Locke, tirent leur origine de la sensation et de la réflexion sur les opérations de notre âme appliquée aux idées qui lui sont venues par les sens.
Condillac l rendit la doctrine de Locke plus exclusive, en prétendant que toutes les idées de l'esprit humain ne son t que des sensations transformées. «La sensation, dit-il, passe par différentes transformations pour devenir l'entendement, » c'est-à-dire l'attention, la comparaison, le jugement, etc.
Notons d'abord, avant d'aller plus loin, que la modification apportée par Condillac à la théorie de l'origine des idées est visiblement fausse : car la sensation est passive, tandis que la volonté est essentiellement active ; or il est clair que l'activité est autre chose qu'une forme de la passivité : il y a donc dans l'âme des phénomènes qui ne sont pas des sensations transformées. De plus, il est évident, quelque transformation que l'on suppose, que connaître n'est pas sentir : ainsi, par exemple, de quelque manière que se transforme une douleur, autre chose sera toujours la douleur, autre chose la connaissance ou l'idée de la douleur.
Quant à la question débattue entre Descartes et Locke, la différence, bien expliquée, tout en restant réelle, n'est pas aussi grande qu'elle le parait dans les termes de la discussion. D'un côté, Descartes nous déclare dans une de ses lettres 2, en parlant des idées innées, qu'il n'a jamais écrit ni pensé que de telles idées fussent actuelles, ou qu'elles fussent des espèces distinctes de la faculté même que nous avons de penser. Et, dans un autre endroit de la même lettre 3, on lit ces paroles : « Bien est-il vrai que, reconnaissant qu'il y avait certaines pensées qui ne procédaient ni des objets du dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j'ai de penser... pour les distinguer des autres qu'on peut appeler étran-
1 Logique, part. I, chap. vu et vin ; part. II, chap. vin.
2 Édit. du M. Cousin, t. X, p. 106. Réponse àLeroi.
3 Ibid. , p. 9i.
gères ou faites à plaisir, je les ai nommées naturelles. » D'un autre côté, les partisans de Locke ne devraient pas tant répugner à admettre l'innéité des idées, dans le sens que Descaries lui-même donne à ce mot. On en trouve la raison dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain '. » On m'opposera, dit Leibnitz, cet axiome reçu parmi les philosophes : Nihil est in inlellectu quod non fueril in sensu ; excipe, nisi ipse intellcctus. Cela s'accorde assez avec l'auteur de l'Essai (Locke), qui cherche une bonne partie des idées dans la réflexion de l'esprit sur sa propre nature. »
Il faut dire néanmoins qu'en faisant venir, avec Locke, même les idées supérieures de la raison, telles que les idées d'être parfait, d'infini, de cause, de bien, de juste, etc., de la réflexion sur les opérations de notre âme, en tant qu'appliquée aux choses sensibles, on n'explique pas comment le fini pourrait donner l'infini; le contingent, le nécessaire; et le relatif, l'absolu. Il est assez clair que, quelque réflexion que l'on fasse sur la sensation ou sur les opérations de l'âme, on n'en pourra jamais tirer un ordre d'idées qui n'y est pas contenu, savoir l'ordre moral et métaphysique.
Mais, lorsque certaines conditions auxiliaires sont remplies, l'esprit humain, par sa vertu même, juge et conçoit des choses qui ne tombent, ni sous la perception intérieure, ni sous les sens, comme le temps, l'espace, la cause, le bien, le mal, etc. Il n'y a pas d'idées innées, dit à ce sujet M. Cousin 2; mais il existe « des jugements naturels que l'on peut dire innés, en ce sens qu'ils sont le développement primitif, universel et nécessaire de l'entendement bumain. »
On remarquera que cette opinion ne diffère guère de celle de Descartes et de Leibnitz, expliquée comme on l'a
1 Liv. II, chap. i, g 2.
- Cours de l'histoire de la philosophie, leçon XXII.
vu précédemment, que par la substitution du nom de jugement à celui d'idées.
Ajoutons qu'on sait par l'expérience que le développement naturel de l'esprit humain n'a lieu que dans la société, et à l'aide d'un enseignement quelconque, ainsi qu'on l'expliquera plus loin, à l'article de Y Origine du langage.
Formation des idées. — Quoi qu'il en soit de ces observations, qui tendent à rapprocher les diverses théories sur l'origine des idées, nous allons y joindre un essai d'explication de la manière dont nos facultés concourent à leur formation.
Nous ne pouvons acquérir aucune idée sans que l'activité de notre esprit se mette en rapport avec les objets par l'intelligence ; or l'intelligence, que l'activité dirige sur les objets, prend les noms divers de conscience, de perception extérieure et de raison, selon les trois classes d'objets sur lesquelles elle s'exerce.
1° La mémoire ne rappelle à aucun de nous les premières idées que nous avons eues au commencement de la vie ; cependant on ne peut douter que le premier objet dont nous avons eu une connaissance actuelle, ce n'ait été nous-mêmes. En effet, quoique les phénomènes externes semblent nous frapper plus vivement que les internes, il est de fait que, lorsque nous acquérons les idées du monde matériel, déjà nous nous connaissons nous-mêmes : autrement il faudrait dire qu'il y aurait eu un instant de notre vie où, étant déjà en possession de quelque connaissance extérieure , nous aurions découvert notre propre existence comme un fait qui nous eût été inconnu jusquelà : ce que personne ne soutiendra sérieusement. Sans doute ce n'est qu'assez tard que nous acquérons des connaissances psychologiques de quelque étendue ; mais, cependant, au tond de toutes nos idées, se trouve celle de notre propre être et de ses premières modifications. Or, pour se connaître, il faut que notre âme agisse, il faut qu'elle porte son attention sur elle-même. Dans cette opé-
ration, il y a deux faits distincte, l'âme agissant el l'âme se connaissant. Lus idées du moi el de ses modifications ont donc pour principe de formation Y activité et la conscience.
2° En même temps que se produit en nous la connaissance explicite du moi, nous observons des phénomènes qui se rapportent à des objets différents du moi. Ces phénomènes affectent diversement notre âme, et par divers organes; nous voyons les couleurs, nous entendons les sons , nous saisissons les formes par le toucher , nous sentons les odeurs, nous goûtons les saveurs. Ces impressions disparaîtraient sans doute promptement sans laisser de trace dans notre esprit, si notre activité ne s'en emparait. Mais il est de fait que, portant notre attention sur ces diverses sensations , nous percevons immédiatement des objets hors de nous, comme étant l'occasion des impressions sensibles qui nous affectent. L'intelligence, lorsqu'elle est dirigée sur le monde externe, matériel ou physique, se nomme perception extérieure. Les idées du monde matériel ou physique, et de ses modifications, ont donc pour principe de formation Vactivilé s'exerçant par la perception extérieure.
3° Les idées dont il est le plus difficile de constater l'origine et d'expliquer la formation, ce sont sans contredit les conceptions de la raison. Ces conceptions peuvent se ramener à deux grandes classes, que l'on a souvent confondues sous une dénomination commune, celle d'idées générales ou universelles, ou simplement d'idées.
Les unes, auxquelles convient plus spécialement le nom d'idées générales, sont le produit d'une double opération de l'entendement que nous avons déjà décrite (V. p. 67 et suiv.) : Yabstraction et la généralisation. Par la généralisation, l'esprit humain élève les notions qu'il abstrait des individus, à une conception indépendante de toute existence individuelle, mais sous laquelle cependant se rangent les individus qui ont les caractères génériques communs. C'est de cette manière que les objets de nos connaissances se
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classent en genres et en espèces dans la pensée. L'esprit embrasse sous un nombre limité de termes la variété innombrable des faits : ainsi en disant, par exemple, V homme, le végétal, la blancheur, le son, on comprend des qualités communes à un grand nombre d'êtres individuels, et on les classe eux-mêmes d'après ces qualités.
Le principe de formation de ces idées se trouve dans Yaclivité appliquant la faculté de généraliser.
L'autre classe des conceptions de la raison comprend des idées qui ne s'obtiennent pas d'après les qualités d'un certain nombre d'objets individuels, mais qui offrent un caractère immuable et absolu, avec lequel elles s'appliquent à priori dès les premiers faits qui se présentent à l'attention de notre âme.
Nous allons en donner quelques exemples , qui nous montreront pour principe de formation de ces idées l'activité mettant en exercice la raison dans son mode le plus élevé, savoir la conception de l'universel, du nécessaire, de l'absolu.
EXEMPLES DE FORMATION D'IDÉES OU CONCEPTIONS DE LA RAISON DANS SON MODE LE PLUS ÉLEVÉ.
Substance et cause. — Le moi se conçoit par la raison, à l'aide de la mémoire, comme le sujet permanent des phénomènes de sensibilité, d'entendement et de volonté qui se produisent en lui : c'est-à-dire qu'il se conçoit comme une substance dont ces faits sont les modes. La même notion s'applique également aux choses du dehors et leur prête la réalité substantielle, que la simple perception des phénomènes externes ne nous révélerait pas sans le secours de la raison. Ces notions toutes relatives sont une application de l'idée absolue de la substance ou du principe de la substantialité, qui se formule ainsi : Il n'y a point de mode sans substance.
A la notion de substance se lie étroitement celle de cause. L'homme en s'observant lui-même se reconnaît
comme substance active. En exerçant son activité, il la conçoit comme une énergie productrice, et il se conçoit lui-même comme une cause par rapport aux actes qu'il produit. En réfléchissant sur les sensations qui se succèdent continuellement en nous, même, malgré nous, nous en cherchons la cause ou du moins l'occasion hors de nous. Les faits que nous voyons se produire dans toute la nature nous donnent également l'idée de cause, et cela d'après un principe naturel, primitif, que l'on appelle le principe de la causalité , c'est-à-dire d'après l'impossibilité où nous sommes de ne pas concevoir une cause là où se trouve un phénomène qui commence d'exister. Ce principe se formule ainsi : Tout ce qui commence d'exister, ou autrement: Tout fait a une cause. Mais les objets extérieurs, ainsi que le moi lui-même, à raison de leur pbénoménalilé et de leur contingence, sont des causes dont l'insuffisance oblige la raison de les rapporter à une cause nécessaire, invariable, absolue, au delà de laquelle il n'y en ait point d'autre. Cette cause première et indépendante, n'étant ni !e moi ni le non-moi matériel, ne peut être qu'un être immatériel différent du moi : cet être, c'est Dieu.
Unité. — Toutes nos perceptions, tant internes qu'externes, sont toujours accompagnées de la notion d'unité. C'est par l'application qu'en fait continuellement notre esprit qu'il conçoit un être, un individu, une substance sous plusieurs modes, un seul fait dans la réunion de plusieurs éléments. La notion d'unité pure, c'est-à-dire d'unité simple, ne peut avoir été fournie par le inonde matériel, où les objets et les faits auxquels nous appliquons la notion d'unité sont tous, en réalité, multiples, complexes et divisibles. Elle ne vient pas davantage de la conscience, puisque les faits intérieurs sont multiples comme les faits extérieurs. D'ailleurs la notion d'unité est l'élément et la condition de celle de la pluralité, et doit par conséquent l'avoir précédée dans la pensée. La notion d'unité absolue n'étant atteinte ni par la perception extérieure ni par la conscience, il est nécessaire de la rapporter à un autre