NATURE DES IDÉES GÉNÉRALES
carré de l'hypoténuse, ou côté opposé à l'angle droit, est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, et que cette propriété convient seulement à cette espèce de triangle, ce sera une propriété universelle du triangle rectangle. Enfin, si nous supposons que, de ces triangles, les uns se meuvent et les autres ne se meuvent point, ce sera un accident universel en ces triangles. C'est ainsi que l'on compte ordinairement cinq universaux ; savoir : le genre, Yespèce, la différence, le propre et Yaccident '.
M. Cousin 2 résout de la manière suivante la question du réalisme et du nominalisme. Des deux côtés il y a également vérité et erreur. Sans doute il y a un grand nombre d'idées générales qui sont purement collectives, et qui ne représentent rien autre chose que les qualités communes des objets , sans impliquer aucune existence qui ne soit pas celle des individus. Ainsi, à la vue d'un certain nombre de livres, on arrive, par les procédés connus, à l'idée générale de livre, que l'on exprime par le mot livre. Le mot livre, pris ainsi, en général, ne représente point quelque chose de réellement existant, qui ne soit ni tel ni tel livre, mais le livre en soi ; et, dans ce cas, l'essence générale se confond pour nous avec l'essence nominale. Mais il est certain aussi qu'il y a des idées générales qui impliquent la supposition de l'existence réelle de leur objet. Par exemple, à la vue de plusieurs corps
1 II importe de remarquer que, dans le sens des anciens (Porphyre, Introduction aux Catégories d'Aristote), la question qui prit, au moyen âge, le nom de réalisme et de nominalisme, porte uniquement sur les genres et les espèces, bien que le moyen âge, d'après Boéce, l'ait entendue également de la dijférence, du propre et de l'accident. Ces trois derniers ne sont rien autre chose que des distinctions logiques et grammaticales, qui se rapportent aux genres et aux espèces ; et il n'y a pas lieu de mettre en question si ce sont des réalités ou non, à part des genres et des espèces. ( V. Cousin, Fragments philosophiques : Philosophie scolas- Hque.)
2 Cours de l'histoire de la philosophie, leçon XX.
particuliers, notre esprit ne peut pas ne pas supposer qu'ils occupent chacun un espace particulier, et de là on arrive promptement à l'idée générale d'espace. Mais, de plus, il est de fait que l'on joint à cette idée la croyance à la réalité de l'espace en général, et que l'espace ainsi conçu est autre chose pour nous que la collection des espaces particuliers : c'est quelque chose d'illimité et d'absolu qui se résout dans l'immensité. On peut faire un raisonnement analogue sur l'idée du temps absolu qui se résout dans l'éternité, et sur d'autres idées de la même nature. Or le réalisme prétend que toute idée générale est une réalité; le nominalisme, au contraire, soutient que toute idée générale est un pur nom : d'où il suit, d'après ce qui précède, que chacun de ces deux systèmes est incomplet et aboutit à des conclusions trop exclusives.
Ce mode d'explication donne une solution différente pour les deux sortes d'idées générales. Les unes, qui ne sont que des idées collectives et relatives, des notions de classes, et qui se forment par abstraction d'objets individuels, sont de pures conceptions de notre esprit ; les autres, qui sont des idées universelles, nécessaires, absolues, comme les idées d'espace infini, de temps absolu, de bien absolu, de l'éternelle justice, etc., se considèrent comme offrant quelque chose de réel indépendamment de notre esprit qui les conçoit.
§ II. Des différents caractères et des diverses espèces de nos idées.
Les idées se ressemblent toutes en ce qu'elles sont des faits d'entendement : mais il y a entre les idées de nombreuses différences à des points de vue divers. De ces différences, les unes se rapportent à ce qui constitue et caractérise l'idée en elle-même dans l'opération de l'esprit, c'est ce que l'on appelle les caractères des idées, les autres se rapportent plus spécialement aux objets ou à la source des