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DE LA PAROLE

péenne, dite aussi Indo-Germanique, qui s'étend sur une partie considérable de l'Europe et de l'Asie, de Geylan à l'Islande ; 3° le groupe Matai ou les idiomes de l'extrême Orient; 4° les langues de l'Amérique. On distingue entre ces familles des dialectes intermédiaires.

On a trouvé non-seulement de nombreuses analogies de formes et de racines entre les membres d'une même famille de langues, mais encore, entre des membres de familles différentes, des affinités dans les éléments essentiels et constitutifs de chaque langue ; en sorte qu'on est amené à conclure que ces langages, aujourd'hui si divers, doivent avoir été originairement compris en un seul, d'où ils ont tiré ces éléments communs et essentiels. En môme temps on explique les différences extrêmes que présentent les diverses classes de langues, d'abord parce que quelque cause extraordinaire a rompu violemment l'unité du langage et opéré la dispersion des hommes, puis par les vicissitudes de toute nature que produisirent les événements, les mœurs et les caractères des" peuples l.

On se fera une idée des changements que peuvent subir les langues dans le cours des siècles, en comparant, par exemple , la formule si connue du serment de Louis le Germanique, prêté en langue romane en 842, avec le français du siècle de saint Louis (Joinville) et avec le français d'aujourd'hui : alors on s'étonnera moins que des idiomes tout différents en apparence aient pu dériver les uns des autres ou avoir une origine commune.

Toutefois les avis sont partagés sur cette matière. Parmi les écrivains orthodoxes, les uns soutiennent le monogloltisme, c'est-à-dire la possibilité de retrouver dans tous ies idiomes existants des traces du langage primitif, d'où ils seraient sortis par une cause violente, et duquel ils se seraient ensuite éloignés de plus en plus par une série de causes de

1 On peut voir le développement de ces idées dans les Discours sur les rapports entre la science ei la religion révélée, par le cardinal Wiseinan, t. I et II.

diverse nature : c'est l'opinion ci-dessus. Les autres, partisans du polyglottisme, prétendent que la confusion de Babel a produit des langues entièrement différentes, et dans lesquelles il ne reste plus rien ou presque rien de la laugue primitive.

Des observations récentes tendent à résoudre la question dans le sens de Vunitè d'origine. Dans un ouvrage de linguistique intitulé : Leçons sur la science du langage, par M. Max Millier, professeur à l'Université d'Oxford, ouvrage dont M. Barthélémy Saint-Hilaire a rendu compte dans le Journal des Savants, on remarque les idées qui suivent :

Le point de départ de toutes les langues est monosyllabique; mais les langues se séparent dans la manière de combiner entre elles ces racines monosyllabiques. On distingue trois sortes de combinaisons : 1° Les racines sont employées comme des mots complètement indépendant? les uns des autres, et s'unissent sans subir aucune altération : c'est ce que l'on peut appeler les langues monosyllabiques, comprenant le chinois et ses congénères ; 2° Deux ou plusieurs racines sont unies ensemble pour former des mots, de manière qu'une de ces racines demeure immuable, tandis que les autres peuvent changer : ce sont les langues d'aglutination, comme celles des Mongols et autres peuples du nord de l'Asie, comme les langues parlées par les indigènes de l'Amérique; 3° Deux ou plusieurs racines se combinent pour former des mots , de manière que ces racines perdent tout à fait leur indépendance, jusqu'à en pouvoir devenir méconnaissables : c'est ce que l'on appelle les langues de flexion. C'est le cas de la famille indoeuropéenne et de la famille sémitique, qui se rattachent l'une à l'autre sous ce rapport fondamental.

M. Max Millier est un partisan déclaré de Yunilè originelle des langues, et M. Saint-Hilaire fait observer que, suivant les données ci-dessus, il suffirait d'un certain nombre de racines identiques de part et d'autre pour établir l'unité d'origine.

A la signification principale et originaire des mots en

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eux-mêmes se joint quelquefois une signification accessoire, qui provient ou de l'usage commun, ou du geste, du ton de la voix et de l'expression du visage, ou du choix et de l'arrangement des mots, ou de l'intention présumée de celui qui les emploie. Par exemple, l'idée principale est la même dans ces deux phrases : Vous parlez autrement que vous ne pensez, Vous êtes un menteur ; mais dans la dernière se trouve, par l'usage, l'idée accessoire d'insulte.

On distingue encore l'usage civil et l'usage philosophique des mots : le second exige beaucoup plus de précision et d'exactitude que le premier.

La parole a sur le langage des gestes, dont nous allons parler, l'avantage de mieux convenir à l'expression des idées abstraites, de rendre la pensée plus distinctement et d'être plus facile à suivre sans distraction et sans fatigue, l'organe de l'ouïe, auquel s'adresse la parole, n'étant pas sujet à se détourner, ni susceptible, de lassitude, comme les yeux.

2° Du geste, ou langage d'action.

On entend par langage d'action ou par geste, en général, l'expression de ce qui se passe en notre âme par les mouvements et les attitudes du corps, spécialement par les mouvements des bras et des mains et par les traits du visage. Les signes . de nos pensées compris sous le terme générique de langage d'action présentent une extrême variété : un simple coup d'oeil, le moindre tressaillement, avoir un certain air , respirer d'une certaine manière, s'arrêter, s'avancer, se lever ou s'asseoir ; en un mot, tout acte extérieur quelconque peut avoir une signification.

Il y a deux sortes de langage d'action : l'un naturel, dont les signes se forment par une sorte d'instinct, conformément aux lois de notre organisation ; l'autre, artificiel, dont les conventions déterminent les signes, d'après les lois de l'analogie. Le langage d'action artificiel peut avoir assez d'étendue pour exprimer toutes les conceptions de l'esprit. Tout le monde sait qu'a Rome les comédiens connus sous

le nom do pantomimes exécutaient des pièces entières sans

proférer une seule parole.

Le langage d'action est rempli de force et d'énergie :

souvent un geste, un regard, en disent plus que les discours. Le geste a aussi l'avantage de la rapidité; mais il a le grave inconvénient de conduire souvent à une connaissance vague et incomplète, et par conséquent d'exposer à des méprises et à des équivoques. (Cette dernière observation n'est pas applicable au langage d'action qui a lieu par la représentation des mots du langage articulé , au moyen d'un alphabet manuel, tel qu'on L'enseigne aux sourdsmuets.) Le langage des gestes ne peut s'exercer à distance que sur la vue. a l'aide de la lumière et dans la direction (\v^ yeux, et alors l'interposition d'un corps opaque suffit pour le rendre impossible.

3° De l'écriture, ou langage écrit.

Nous ne pouvons manifester nos pensées par la parole qu'à ceux de nos semblables qui vivent dans le même temps et dans les mômes lieux que nous : les besoins de iété exigeaient qu'il y eût un moyen de communication entre les hommes séparés par les temps et par les lieux. Il nous fallait aussi un moyen de conserver d'une manière sûre nos propres pensées. Ce moyen, c'est V écriture. On peut la définir : un système de figures appropriées à signifier la pensée. Les diverses espèces d'écriture reviennent toutes à deux : l'une, qui exprime immédiatement la pensée, et que l'on appelle écriture idéographique ou kyriologique ; l'autre, qui consiste en signes représentatifs de la parole, et qui, par conséquent, n'exprime que médiatement la pensée : on l'appelle écriture phonétique.

L'écriture des Chinois et de quelques autres peuples voisins est idéographique. Elle consiste en ce que chaque idée est représentée par un signe particulier tout à fait indépendant des mots du langage articulé ; en sorte que les

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habitants du Japon, de la Corée, du Tonquin, etc., lisent les mêmes livres que les Chinois, malgré la diversité de leurs langues, à peu prés comme les signes arithmétiques et les signes algébriques sont compris de tant de nations différentes, malgré la diversité des idiomes. Le nombre des caractères idéographiques, chez les peuples dont on vient de parler, ne s'élève pas à moins de soixante-dix à quatrevingt mille; mais il n'est pas nécessaire d'en savoir plus de dix mille, même pour lire les livres : le commun des lettrés n'en sait pas davantage ; et il y a peu de docteurs qui soient parvenus à en apprendre au delà de quarante mille. Ces caractères peuvent se réduire par l'analyse à un petit nombre de clefs et de racines, et se composer suivant des règles constantes.

L'écriture phonétique ordinaire est connue sous le nom d'écriture alphabétique. Elle consiste à représenter, par la combinaison d'un petit nombre de lettres, tous les sons qui expriment nos idées. L'origine de l'alphabet se perd dans la nuit des temps. Il n'entre pas dans notre sujet de discuter cette question, sur laquelle, d'ailleurs, il n'est pas resté de documents qui puissent amener une solution certaine.

Il existe une espèce d'écriture dont la vraie valeur ne nous est pas parfaitement connue : c'est l'écriture hiéroglyphique. En usage chez les Egyptiens, cette écriture s'employait particulièrement pour les inscriptions, soit sur les édifices publics, soit sur les monuments funèbres; elle servait aussi pour la rédaction de textes quelconques sur toutes sortes de sujets. Outre l'écriture hiéroglyphique, les Egyptiens avaient une-écriture alphabétique vulgaire connue sous le nom de démotique.

On croyait depuis des siècles , que les hiéroglyphes n'étaient que les figures ou les emblèmes des objets, lorsque, vers le commencement de ce siècle, quelques savants, et en particulier le docteur anglais Young, soupçonnèrent que ces signes pourraient bien être des signes alphabétiques et former des phrases. Champollion le Jeune modifia ces

premières données , et parvint , après de laborieuses recherches, à produire an système de lecture hiéroglyphique et à dresser une esquisse d'alphabet gréco-égyptien. 11 résulte des observations de Champollion qu'il y avait deux sortes d'hiéroglyphes. Dans ce système, les hiéroglyphes seraient le plus souvent des lettres représentant des sons, comme les lettres de notre alphabet ; les autres hiéroglyphes seraient des emblèmes, des symboles. On distinguerait donc des hiéroglyphes-lettres et des hiéroglyphes-emblèmes. Ainsi un Égyptien pouvait exprimer en hiéroglyphes le Dieu soleil, soit par le tracé des lettres formant en égyptien le nom du Dieu, soit par l'emblème du disque solaire. Les hiéroglyphes-lettres sont des images d'objets, quelquefois fantastiques, le plus souvent réels, dont le nom en égyptien commence par la lettre qu'on veut écrire. Par exemple, la ligure d'un lion signifie la lettre L, parce que le nom du lion commence par uue L ; de sorte qu'une même lettre pouvait s'écrire hiéroglyphiquement par un grand nombre de signes, c'est-à-dire par diverses figures d'objets dont le nom commençait en égyptien par cette lettre. Les hiéroglyphes-lettres et les hiéroglyphes-emblèmes se trouvent quelquefois mêlés dans un même texte. On voit par ce qui précède que l'écriture hiéroglyphique est probablement, tout à la fois, phonétique et idéographique.

Quelque ingénieux, quelque fondé même que soit le système de lecture des hiéroglyphes proposé par Champollion, il faut convenir que, quant à présent, l'espoir qu'il avait d'abord fait naître ne s'est pas complètement réalisé, et que le déchiffrement des hiéroglyphes reste toujours hérissé de difficultés qui semblent presque insurmontables.

§ IL De l'origine du langage et de ses rapports avec la pensée en général.

Pour résoudre exactement et d'une manière complète la

question des rapports du langage avec la pensée en général, il est indispensable de remonter à l'origine de ce double fait : car les rapports du langage et de la pensée ne se fondent pas seulement sur ce que le langage est l'expression, mais encore sur ce qu'il est l'un des éléments de la formation de la pensée.

Observons, avant d'entamer la question , 1° que, de l'aveu de tout le monde, supposé une langue une fois inventée ou reçue par tradition, les bommes ont pu y introduire de nouvelles expressions, faire d'innombrables combinaisons de mots , et créer insensiblement d'autres langues : c'est ce qui est d'ailleurs confirmé par l'histoire des langues; 2U que la question qui se traite en philosophie, concernant l'origine du langage, n'est pas de déterminer si par le fait les hommes ont inventé une première langue, ou s'ils l'ont reçue de Dieu lui-même, mais de savoir s'il eût été possible aux hommes d'inventer une première langue.

Condillac *, supposant une première langue inventée par les hommes, décrit la méthode qu'ils ont dû suivre pour la former : 1° ils commencèrent par le langage d'action ou les gestes, puis ils désignèrent par des sons imitateurs certains phénomènes de la nature, tels que le tonnerre, le bruit des vents, le mugissement des bœufs, etc. ; puis on conçoit qu'ils aient pu imaginer d'employer aussi les sons de la voix pour désigner les objets sensibles qui ne sont pas sonores ; 2° des choses sensibles, ils passèrent aux choses insensibles, qu'ils exprimèrent par des sons articulés, d'après leur analogie avec les choses sensibles ; 3° ensuite, comparant entre elles leurs sensations et leurs idées, ils saisirent de nouveaux rapports, ils éprouvèrent de nouveaux besoins et imaginèrent des termes nouveaux pour les exprimer.

1 Essai sur l'origine des connaissances humaines, part. II, sect. î, chap. i et suiv. ; Grammaire, part. I, chap. u.

J.-J. Rousseau ', discutant cette opinion de Condillac, et effrayé des difficultés qui s'y rencontrent, se déclare vaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement bumains. »

De Bonald - soutient que l'invention du langage était impossible a Tbomme. Ses preuves se tondent sur l'observation et sur l'histoire :

1° En nous observant nous-mêmes, nous remarquons que nous pouvons bien nous représenter les objets corporels par leurs images, mais que nous ne pouvons penser aux objets incorporels, à ce qui ne tombe sous aucun sens, qu'à l'aide des mots qui sont l'expression ou la représentation de ces pensées. La parole est, en quelque sorte, le corps de la pensée. La pensée se révèle à l'bomme avec l'expression et par l'expression : par conséquent, comme le dit Fauteur, il est nécessaire que Vhornrae pense sa parole avant de parler sa pensée. D'où il suit que l'homme supposé dépourvu de langage, attendu qu'en cet état il eût manqué des idées purement intellectuelles et morales, n'aurait pas pu inventer d'expressions pour ces idées qu'il n'aurait pas eues.

2° Plusieurs sortes de faits confirment cette opinion. On s'est assuré que les sourds-muels de naissance, quand ils n'ont pas reçu d'instruction, demeurent à peu près étrangers au monde intellectuel et moral. On a trouvé à différentes époques quelques individus humains, complètement isolés de toute société, qui se trouvaient dans un état voisin de celui de l'animal : par exemple, la fille sauvage sur laquelle Piacine fils nous a laissé quelques détails, l'homme trouvé au milieu de l'autre siècle dans les forets de la Litimunie, le sauvage de l'Aveyron qui vivait au commencement de ce siècle, etc.

1 Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, partie I.

- Législation primitive, Disc, prélimio etchap. i -, Rechercltes philosophiques, chap. n et vin.

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o" Ayant sous les yeux Je spectacle des n lions sauvages, témoins comme nous le sommes de cet état d'engourdissement intellectuel où des hommes, qui vivent cependant en société et qui ont un langage articulé, n'ont su faire aucun progrès dans l'espace de plusieurs siècles, comment pouvons-nous croire que des hommes qui n'auraient pas eu le langage se fussent élevés d'eux-mêmes jusqu'à l'invention d'un art aussi difficile que celui de la parole. L'art de la parole suppose en effet des réflexions, des combinaisons souvent très-compliquées, surtout en ce qui concerne les idées abstraites, le verbe, les idées de rapport, etc. Toute langue, quelque pauvre qu'elle fût, a dû exprimer ces notions fondamentales ; elle a du être complète dès qu'elle a été parlée, en ce sens qu'elle a dû contenir les parties essentielles du discours : c'est effectivement ce que l'on constate dans toute l'histoire des langues ; on admire même la perfection extraordinaire de plusieurs langues qui datent de la plus haute antiquité. Mais comment les réflexions, les combinaisons nécessaires pour les former, eussent-elles été possibles sans le langage, puisqu'on ne pi ut penser qu'au moyen des mots, lorsqu'on ne pense pas au moyen des images sensibles ?

Des considérations qui précèdent, l'auteur conclut qu'il eût été impossible à l'homme d'inventer le langage, et qu'il a fallu par conséquent que Dieu lui communiquât un langage primitif quelconque. Cette théorie sur l'origine de la parole implique les conséquences suivantes sur l'Origine des idées. Si une langue primitive a été donnée à l'homme par son Créateur, cette langue a dû mettre primitivement l'homme en possession d'un certain nombre de vérités. C'est donc dans une communication divine, d'abord, puis dans une transmission par la parole,quc l'on doit chercher la source et l'origine de ces idées premières qui servent de fondement à Tordre moral et social.

Il restera établi, d'après les travaux de M. de Bonald, que l'invention du langage par les seules forces de l'esprit humain était, sinon rigoureusement impossible, au moins

d'une difficulté qui approche de l'impossible, et qui rendrait, dans toute hypothèse, cette invention tout à fait invraisemblable.

On ne peut méconnaître toutefois que ce philosophe exagère certains faits favorables à sa thèse, par exemple : 1° en disant d'une manière trop absolue que l'on ne peut penser qu'à l'aide des mots, quand on ne pense pas au moyen des images sensibles ; car il est sûr que tout homme conçoit les notions premières de cause, d'effet, d'ordre, de vrai, de bien, de beau, etc., indépendamment de tout langage, soit à l'occasion des objets extérieurs, soit à l'occasion de son propre être ; 2° en soutenant que les sourds-muets de naissance, avant leur éducation, sont totalement étrangers aux notions de l'ordre purement intellectuel et moral : un sourd-muet célèbre, Ferdinand Berthier, a réclamé contre cette exagération ; il faut reconnaître cependant que chez eux ces idées demeurent excessivement faibles, vagues et privées de développement, tant qu'on ne les a pas initiés à un langage.

Quoi qu'il en soit des imperfections de détail, en prenant la théorie dans son ensemble, et en faisant toutes les restrictions convenables, il est permis de dire, d'une manière générale, qu'en fait V homme ne pense qu'au moyen du langage et qu'il ne parle que dans la société. Telles sont pour un esprit uni à un corps et destiné à vivre dans l'état social, les conditions naturelles de la pensée, j'entends delà pensée développée, réfléchie et distincte, telle qu'elle existe chez les hommes qui usent du langage.

Dans l'opinion émise sur le point précis de l'origine du langage, en général, par un célèbre linguiste allemand, le baron Guillaume de Ilumboldt, la parole n'a été ni un pur don ni une invention, mais un résultat nécessaire et spontané de l'organisation de l'homme. « La parole, d'après mon entière conviction, dit-il, doit réellement être considérée comme inhérente à l'homme, car si on la considère comme l'œuvre de son intellect dans la connaissance native, c'est absolument inexplicable,., le langage n'a pu être inventé sans un

type préexistant dans lliomme '. » Et quelques années plus tard, il écrivait dans une lettre à Abel Rémusat, le savant sinologue : « Plutôt que d'assigner à toutes les lansues une marche uniforme et mécanique qui les traînerait pas à pas depuis le commencement le plus grossier jusqu'à leur perfectionnement, j'embrasserais l'opinion de ceux, qui rapportent l'origine des langues à une révélation immédiate de la Divinité «. »

Des idées du même genre se retrouvent dans l'ouvrage cité plus haut de M. Max Millier. On y remarque l'observation suivante : « Les quatre ou cinq cents racines qui nous restent après l'examen le plus minutieux des éléments constitutifs des différentes familles de langues, ne sont ni des interjections, ni des onomatopées, ce sont des types phonétiques produits par une puissance inhérente à l'esprit humain. Ces racines ont été créées par la nature, comme dirait Platon ; mais, avec le même Platon, nous nous hâtons d'ajouter que par la nature nous entendons la main de Dieu. »

§ 111. Rapports des différentes parties du langage orec la pensée. Aperçu de grammaire générale.

Les gestes, la parole et l'écriture sont les signes de nos pensées : ces signes doivent donc se diviser comme la pensée elle-même ; or nos idées se résument toutes en idées de substances, de qualités et de rapports, conformément à ce que nous offre la nature des choses; par conséquent, il n'existe proprement, au point de vue philosophique, que trois sortes tle signes de ia pensée, que trois sortes de mots : le substantif signe des idées de substance; le qualificatif, signe des idées de qualité; et le relatif,

1 Mémoires de l'Académie royale de Berlin, 1822, p. 247. * Lettre à M. Abel Rémusat sur la nature des formes grammaticales, par M. Guill. de Humboldt, Paris, !827.

signe des idées de rapport : la réunion de ces trois signes donne naissance à la proposition.

Ces trois éléments essentiels du langage ont reçu, dans toutes les langues, des noms divers, à raison de certaines nuances qui les ont fait considérer sous des points de vue différents. La langue française admet dix espèces de mots, appelés parties du discours, lesquelles peuvent toutes se rapporter aux trois espèces fondamentales. Les noms que l'on a donnés aux dix parties du discours désignent mieux, pour la plupart, leur valeur grammaticale que leur valeur logique.

Le substantif, appelé aussi nom, signifie, ou un être réel, une substance: Le soleil, la terre, Alexandre, César; ou une conception de l'esprit, un être abstrait sous la forme substantive : La sagesse, la bonté, l'ordre, la proportion, c'est-à-dire qu'il exprime des idées de substance ou de qualité.

L'adjectif, ainsi nommé, parce qu'il s'ajoute et se joint au substantif, exprime la qualité ou manière d'être d'un sujet : Bon, méchant, grand, petit.

Un substantif peut se prendre adjectivement, et un adjectif, substantivement. Tel mot, qui d'ordinaire est un substantif, devient un adjectif lorsqu'il s'emploie pour qualifier un sujet, par exemple : Leibnitz fut tout à la fois philosophe, mathématicien, jurisconsulte, poète, historien, orateur. Un adjectif se prend comme substantif, lorsque, n'étant pas employé comuie qualificatif, il n'offre à la pensée que le sens d'un être abstrait. Exemples : Joindre l'agréable à l'utile; Rien n'est beau que le vrai.

Le verbe est le signe de l'affirmation, c'est la parole par excellence; il entre dans toutes nos phrases, pour être le sien de nos pensées. L'emploi du verbe, c'est-à-dire du seul verbe proprement dit, ou verbe substantif, affirme Vêtre, soit l'être simplement : Dieu est ; soit l'être avec attribut : Dieu est bon. Dans ce second cas, le verbe marque le apport de l'attribut au sujet. Souvent le verbe et l'attribut ont unis ensemble en un seul mot, c'est ce qui constitue

ce que les grammairiens appellent verbe adjectif , par exemple: J'écris, qui équivaut à ,/e suis écrivant. Le verbe exprime tantôt l'être actif, tantôt l'être passif. Les verbes signifient encore, parleurs désinences variées, des rapports de temps, de modes, de nombre, de personnes.

Outre ces trois sortes de mots qui représentent les éléments essentiels du langage, il en existe d'autres encore destinés à marquer les nuances les plus variées de la pensée.

L'article est un mol qui, sans rien exprimer par luimême, sert à déterminer, quelquefois à restreindre le sens des substantifs, et par suite à marquer des rapports. Lorsqu'on disait, en France, le roi, il est évident qu'il s'agissait du roi des Français : l'article le restreignait le sens du mot, et indiquait un rapport aux Français, ce qui n'aurait pas eu lieu si on eût énoncé simplement le mot roi.

Le pronom est un mot qui remplace le nom : il a donc avant tout la signification qu'aurait le nom dont il tient la place. Il joint de plus à la signification du nom l'indication de certains rapports, soit de personne, soit de possession, soit de démonstration', ou il ne représente qu'un objet indéterminé, comme dans le cas des pronoms indéfinis-, ou il marque des rapports à un nom ou à un pronom qui précède, comme dans le cas des pronoms relatifs.

Le participe est ainsi nommé parce qu'il participe de la nature du verbe, et de celle de l'adjectif; il participe de la nature du verbe puisqu'il fait partie d'un verbe et qu'il en a la signification; il participe de la nature de l'adjectif en ce qu'il modifie un substantif.

L'advtrbe est un mot qui sert à modifier, soit un verbe : Vivre éternellement; soit un adjectif: Un bomme vraiment sage ; soit un autre adverbe : Bien souvent ; c'est-à-dire un mot qui marque quelque manière, quelque circonstance de ce qui est exprimé par l'un ou par l'autre de ces mots. Il tire son nom d'adverbe de ce que le plus souvent c'est un verbe qu'il modifie. L'adverbe est un terme complexe quia la valeur d'une préposition avec son complément:

on trouve cette valeur de l'adverbe en le décomposant. Exemples : Ce jeune homme se conduit sagement, c'est-à-dire avec sagesse; Où est-il? c'est-à-dire en quel lieu est-il ? maintenant, e'est-à dire dans le temps présent. On distingue des adverbes de temps, de lieu, d'ordre, de quantité, de comparaison, de manière et de qualité. Les adverbes de cette dernière espèce sont en général formés des adjectifs, comme : Sagement, prudemment, de sage, de prudent.

La préposition sert à marquer un rapport entre deux termes. Ce nom de préposition signifie simplement un mot qui est mis devant un autre. Les rapports qu'indique cette partie du discours sont des rapports de temps, par exemple , Durant, pendant ; de lieu, Auprès, autour ; d'ordre, Avant, après; d '«mon, Avec, selon ; de séparation, Sans, excepté; d'opposition, Contre, malgré; de but, Pour, envers; de cause, de moyen, Par, moyennant.

La conjonction, dont le nom signifie union, liaison, est un mot au moyen duquel on joiut ensemble les membres des phrases ou on en lie le sens, et l'on compose un tout de. plusieurs portions qui sans cela ne paraîtraient que des propositions détachées. On voit que cette es.èce de mot sert à mettre en rapport, les propositions les unes avec les autres. On en distingue un grand nombre de sortes, dont voici les principales: conjonctions copulalives, par exemple, Et, ni; adversatives, Mais, quoique; augmenta lives, Encore, de plus; conditionn-.lles, Si, pourvu que; disjonctives, Ou, sinon; causativcs, Parce que, car ; conclusses, Donc, c'est pourquoi.

L'interjection sert à peindre d'un seul trait les affections subites de l'âme. C'est un mouvement de l'àme qui s'échappe tout à coup, et s'interjette pour ainsi dire au milieu du discours. Ces expressions sont simples comme le sentiment lui-môme : ce n'est pour ainsi dire qu'un cri, mais un cri qui a souvent la valeur d'une proposition entière. Hél as / sianifie : quel malheur ! que je suis malheureux. !... Les interjections expriment la joie, la crainte, la douleur, la dérision, le dégoût, l'admiration: Ah!oh!aîe!etc.

Caractères d'dne langue bien faite. — Tous les êtres ont des propriétés et des rapports naturels. C'est par la pensée que nous connaissons les propriétés et les rapports des êtres ; or le langage est l'expression de la pensée- il doit donc nous représenter les êtres suivant l'ordre naturel de leurs propriétés et de leurs rapports. Par conséquent, une langue bien faite ne peut se concevoir que comme une formule conforme à l'ordre rationnel de la pensée, ou comme une méthode exacte appropriée de sa nature à nous donner la connaissance vraie des choses : ce qui n'empêcherait pas cependant que l'esprit humain ne pût tomber dans l'erreur par suite de fausses combinaisons des éléments du langage, sous l'influence d'une infinité de causes.

Locke et les écrivains de son école attribuaient une importance exagérée à l'influence du langage sur la vérité ou l'erreur dans nos jugements. Pour eux, une science n'est qu'une langue, et dès lors que la langue est bien faite, la science l'est également. Condillac intitule le sujet de la seconde partie de sa Logique : L'analyse considérée dans ses moyens et dans ses effets, ou Part de raisonner réduit à une langue bien faite. Sans aucun doute, les mots ont une grande influence sur les raisonnements ; les vices du langage entrent pour une forte part dans les causes de nos erreurs, et il est essentiel de se faire la meilleure langue possible. Mais il faut reconnaître aussi, tout en tenant compte de celte influence des langues, qu'il est une infinité d'autres causes qui modifient les jugements des hommes, et que les défauts du langage ne doivent pas être comptés pour autre chose que pour une des sources de nos erreurs parmi d'autres sources de différents genres.

Quoi qu'il en soit, les Langues ayant pour objet d'exprimer la pensée, on peut toujours dire que la langue la mieux faite doit être celle qui est dans le rapport le plus exact avec la pensée, c'est-à-dire celle où chacune des nuances de la pensée est exprimée par un signe bien distinct, celle dont la construction et les modifications variées se rapportent exactement a l'ordre naturel et aux modifi-

cations de la pensée. Les caractères d'une langue bien faite sont donc la précision et l'analogie, qualités auxquelles se joindront d'elles-mêmes la clarté et la facilité.

1° Une langue bien faite doit être précise, c'est-à-dire que chaque idée doit avoir son expression propre, offrant un sens précis et bien déterminé, sans exclure cependant une certaine variété d'expressions à peu près synonymes. Si une langue est précise, elle sera suffisamment riche : chaque idée ayant son expression, il y aura dans la langue assez de ressources pour satisfaire à tous les besoins de la pensée. Au contraire, la langue sera pauvre, si, par défaut d'expressions, il est nécessaire de recourir à des périphrases pour rendre ses idées. La richesse des langues consiste beaucoup plus dans ce caractère de précision que dans la multitude des mots, et il pourrait se faire qu'une langui' contenant incomparablement plus de mots que telle autre fût cependant moins riche, savoir, si, possédant le superflu à certains égards, elle manquait du nécessaire sous d'autres rapports, soit par le trop peu de mots pour rendre certaines classes d'idées, soit par le vague de l'expression, etc. En pareil cas, celle des deux langues où la pénurie d'expressions se ferait le moins sentir serait justement celle qui compterait le moins de mots. Au reste, on peut dire, en thèse générale, que les langues réputées pauvres ne le sont pas, eu égard à telle époque ou à tel peuple ; car les langues, pour l'ordinaire, expriment assez fidèlement les idées et les besoins de l'époque où on les parle, et répondent au degré de développement du peuple qui les parle.

2° Une langue bien faite doit èlre analogique, ce qui signifie que les modifications du langage doivent être en rapport avec celles de la pensée. Pour que l'analogie existe entre la pensée et son expression, les circonstances de temps, de modes, de personnes, de genre, de nombre et de rapports quelconques, ainsi que l'ordre et la succession des idées, doivent être représentés par des modifications analogues, soit dans la forme, soit dans la disposition des

mots. Ces analogies sont observées jusqu'à un certain point dans toutes les langues.

On sait qu'en général, dans celles des langues anciennes qui nous sont les plus familières, comme le latin et le grec, au moyen de quelques modifications dans la forme des mots, et particulièrement dans leur terminaison, on exprime en un seul mot les idées de genre, de nombre, de temps, de personnes, etc., en sorte qu'un mot est souvent une véritable synthèse ; tandis que dans la plupart des langues modernes, à chacun des rapports de nos idées, à chaque nuance de la pensée, correspond le plus souvent un signe particulier, de manière que ces langues nous présentent une analyse assez exacte de la pensée ; elles expriment séparément des idées qui sont réellement distinctes de leur nature. Par exemple, ce que le latin exprime par le seul mot legissemus, nous le traduisons par trois ou quatre mots : nous aurions lu, ou, que nous eussions lu ; au lieu de eo domum, nous disons : je vais àla maison. Chacunede ces méthodes peut être dite analogique, plus ou moins, et à des points de vue divers; mais c'est surtout à cause de leurs inversions que certaines langues de l'antiquité sont moins analogiques que nos langues modernes. Le latin est une langue transpositive, le français est plus analogue à l'ordre logique de la pensée. Cependant la langue latine l'emporte en analogie sur la langue française à certains égards, et spécialement par le rapport des racines avec leurs dérivés. Souvent il se rencontre, dans le français, des dérivés sans racine française, comme les mots conférence, péninsule, introduire, persécuter, et un grand nombre d'autres dont les éléments ne se trouvent que dans une langue étrangère. 3° La parole est le principal moyen de communication des hommes entre eux : donc, puisque leur but ne peut être que de s'entendre clairement et sans équivoque, une langue bien faite doit être claire.

4° La parole étant à l'usage de tous les hommes, quel que soit leur degré d'intelligence, une lancue bien faite doit être facile, c'est-à-dire accessible à tous.

Quelques philosophes modernes, et en particulier Leibnitz, conçurent le projet de créer une langue universelle, qui eût été basée sur les lois que nous venons d'indiquer, et qui, par son universalité, aurait formé entre tous les peuples un moyen de communication aussi rapide qu'étendu ; mais ce projet est toujours demeuré sans réalisation. Sans doute, on le conçoit possible en théorie ; mais, pour l'application, il faut tenir compte des préjugés, de l'usage, des imperfections de notre nature : il faudrait commencer par s'entendre sur une foule de points qui divisent les intelligences. Enfin, le langage humain perdrait en variété ce qu'il gagnerait en uniformité.

En supposant cette langue formée, comment la rendre universelle ? Tous les peuples s'accorderaient-ils à l'adopter? Ne sait-on pas la résistance qu'opposent pour l'ordinaire les habitudes anciennes ? D'ailleurs, cette langue supposée adoptée universellement ne se modifierait-elle pas bientôt dans chaque pays, et ne retomberait-on pas dès lors dans cette différence des idiomes que l'on aurait voulu éviter ? Enfin, les peuples seraient exposés parla à perdre celte originalité et ce caractère national qui sont un des éléments de la force et de la vie des peuples.

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