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II. De l'évidence et du fondement de la certitude

On entend par certitude une adhésion ferme et inébranlable à la vérité. On distingue le sujet, l'objet et le motif de la certitude. Le sujet , c'est l'esprit qui donne son adhésion ; l'objet , c'est la vérité même à laquelle il adhère ; le motif, c'est la raison pour laquelle il donne son adhésion.

L'exercice des facultés de notre esprit n'aboutirait qu'au doute, et, par conséquent, ne donnerait aucun résultat réel, si elles étaient impuissantes à produire en nous la certitude. Ou il faut dire que nos facultés intellectuelles n'ont aucune valeur positive dans leurs produits, ou bien l'on doit reconnaître que les jugements portés d'après la perception, tant interne qu'externe, la mémoire, le raisonnement, etc., possèdent le caractère de la certitude, quand certaines conditions sont remplies. Il est de fait d'ailleurs que tous les hommes adhèrent inébranlablement à un grand nombre de notions sur lesquelles le doute leur est impossible. Qui a jamais douté sérieusement s'il existe une terre, un soleil, etc. ? Dépend-il de nous de ne pas croire, par exemple, que le tout est plus grand que sa partie? Les raisonnements les plus subtils des sophistes seraient-ils capables d'affaiblir seulement le sentiment que chacun a de son existence? Ne regarderait- on pas comme un insensé celui qui éprouverait quelque crainte et trouverait quelque péril d'erreur à croire ces vérités ? Ne sait-on pas, en outre, que de ces premières notions on peut tirer des conséquences qui leur soient si intimement liées, qu'elles aient la même évidence que leurs principes?

Tout le monde, à l'exception de quelques sceptiques qui n'ont pas craint d'avancer que peut-être notre esprit est tel

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qu'il est fait pour l'erreur eu toutes choses, tout le monde, dis-je, reconnaît qu'il est des vérités dont nous sommes certains, et que le doute universel ne peut être admis. Cependant, comme il est d'expérience que les hommes sont sujets à prendre des illusions pour la vérité, il est nécessaire qu'il y ait un signe parfaitement clair, à l'aide duquel on puisse distinguer sûrement le vrai du faux, et y adhérer fermement sans aucune crainte d'erreur; il faut une raison claire, infaillible, décisive, qui soit le fondement de la certitude .ce qui ne peut être qu'une dernière raison qui n'en demande point d'autre, car autrement, toute raison appelant toujours une raison, l'on reculerait à l'infini sans jamais atteindre la certitude. Cette dernière raison qui ne se prouve pas, qui n'a pas besoin d'autre raison, n'offre ce caractère que parce qu'elle est une vérité manifeste; mais quel est le signe caractéristique qui rend manifeste la vérité, en un mot, quel est le critérium de la venté, c'est un point sur lequel les philosophes ne sont pas complètement d'accord. C'est surtout dans les temps modernes que la question du fondement de la certitude a été nettement formulée. Bacon et Descartes, au commencement du xvne siècle, introduisirent une nouvelle méthode dans la philosophie ; ils en ap pelèrent de l'autorité à peu près exclusive d'Aristote aux leçons de l'observation et de l'expérience, et enseignèrent que l'homme, à part les vérités révélées, ne doit prendre pour guide que sa propre raison.

Selon Descartes ', la raison ne pouvant se comprendre que comme la faculté de connaître le vrai, il s'ensuit que l'homme doit s'en rapporter aux notions de sa raison , pourvu qu'elles soient claires et distinctes. Le critérium de la vérité, dans ce système, c'est la conception claire et distincte, c'est-à-dire Y évidence ou la clarté des idées. Mais, comme il pourrait arriver que l'on prît pour claire et distincte uneidéequi ne serait pas réellement telle, la raisonne doit céder à l'évidence que dans le cas où celle-ci l'entraîne

1 Méditation quatrième, h Discours de la Méthode, IV part

•?f)0 LOGIQUE.

de telle manière qu'elle est comme forcée de s'y rendre. Malebranche insiste particulièrement sur ce dernier caractère1.

Le P. Buffier, dan? son Truite des premières vérités, et le chef de l'Ecole écossaise, Th. Reid 2, donnent pour base à la certitude, sur les principaux points de la métaphysique et de la morale, un certain nombre de vérités fondamentales communes à tous les hommes, et sur lesquelles le doute est impossible. Ces vérités constituent ce que I'od appelle les principes du sens commun. Ces vérités de sens commun se nomment aussi premiers principes, faits primitifs, notions communes, vérités évidentes par ellesmêmes, axiomes. Telles sont entre autres les notions suivantes : Je pense ; J'existe ; Il y a des corps ; Il y a d'autres êtres semblables à moi ; Il est impossible que la même chose soit et ne soit pas en même temps ; Le tout est plus grand que sa partie; Deux choses égales à une troisième sont égales entre elles; Les marques évidentes de l'intelligence dans l'effet prouvent une intelligence dans la cause, etc. Tels sont encore les principes fondamentaux de la morale. On trouve dans Buffier 3 quelques exemples, et dans Reid 4 une énumération plus étendue des principales vérités de sens commun. Cette doctrine des Écossais a été comme une barrière opposée au scepticisme du dernier siècle, et spécialement de D. Hume.

Les théories qui prennent pour base de la certitude, l'une l'évidence, l'autre le sens commun, sont susceptibles de se rapprocher l'une de l'autre, et de se combiner en quelque sorte l'une avec l'autre. Il suffit pour cela d'entendre l'évidence et le sens commun comme les entendait Fénelon. Elevé dans les principes de la philosophie cartésienne. Fénelon, pour arriver aux preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, débute par le doute méthodique, et s'attache

1 Recherche delà vériti:, liv. I. ohap. il et xiv.

2 Essais sur les facultés de l'esprit humain: Facultés intellectueUes, essai VI.

3 Traité des premières vérités, part. I, chap v. • Kssai VI, chap. v et vi.

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