Deuxième entrelien sur le « Fils naturel
défenseurs et les restaurateurs des grands principes moraux dont vit riiumanilé. Déjà Ton voit se former les traits de cette Allemagne idéale dont nos philosophes, nos historiens, nos poètes, vénéreront à l'envi la sagesse candide et sereine.
Mais la France, pays du Nord à la fois et du Midi, quel sera son avenir? Avant de répondre, dans une seconde partie, à cette question, M'"'' de Staël esquisse brillamment un tableau des lettres françaises au xvii'' et au xviiie siècle. S'il est vrai que « les religions et les lois décident presque entièrement de la ressemblance ou de la différence de l'esprit des nations », du moins pour l'éducation générale des premières classes, l'état monarchique et ia vie de société en France suffiront à expliquer comment put se former, par exemple, un Molière. Taine n'a pas de pages plus pénétrantes quand il s'attaque au même sujet, dans son Histoire de la littérature anglaise. Mais au milieu de cette société aristocratique, si favorable à la délicatesse du style, relégués loin des intérêts actifs de la vie, condamnés <à ne briller que par l'imagination, les hommes de lettres avaient nécessairement plus de goût que de philosophie : à Racine même quelque chose manquait pour connaître le cœur humain « sous les rapports que la philosophie seule peut faire découvrir ». Au xvii^ siècle, la littérature n'était qu'un art; au xviii", « c'est un moyen». Mais cette fotmule, devenue banale, n'explique pas le siècle tout entier, et Voltaire, dont la destinée était « le chef-d'œuvre de la société, des beaux-arts, de la civilisation monarchique », Voltaire, intellectuellement aristocrate et fait pour être jugé par des aristocrates, ne ressemble pas à ce Rousseau qui appelle du fond des forêts la tempête des passions primitives. Sans rien découvrir, Rousseau « a tout enflammé ». Voltaire ne prévoyait pas, ne voulait pas la révolution qu'il a préparée. De telles vues portent fort au delà de Ja critique littéraire telle que la comprenait la Harpe; elles répondent bien aux promesses du titre, puisqu'elles jugent les œuvres des écrivains dans leurs rapports avec les institutions : c'est la critique historique qui s'annonce.
Mais le goût de M^^'^ de Staël est plus timide que son esprit. C'est dans les idées seulement qu'elle est novatrice. Avec Chénier, mais dans un sens différent, elle dirait volontiers qu'à des « pensers nouveaux » il faut donner la forme parfaite d'autrefois. Elle le dit même, en d'autres termes : « L'indépendance républicaine doit chercher à imiter la correction du siècle de Louis XIV, pour que les pensées utiles se propagent et que les
ouvrages philosophiques soient en même temps des ouvrages chissiques en littérature. » Si elle avait compris qu'il y avait une sorte de contradiction à vouloir imposer le vêtement d'autrefois, si correct qu'il fiU, aux idées d'aujourd'hui ou de demain, et que, d'autre part, les sentiments empruntés à l'Angleterre ou à l'Allemagne ne pouvaient être rendus dans la pure langue de Racine, la seconde partie de son livre. De l'État actuel des lumières en France et de leurs progrès futurs, aurait marqué une étape décisive dans l'histoire de la pensée à la fois et de la forme dans notre pays. Cette partie n'a rien de prophétique. C'est une sorte d'inventaire des ressources intellectuelles dont la France dispose encore après la grande crise de la Révolution. Rien n'est perdu (( si nous nous corrigeons des erreurs révolutionnaires sans abjurer avec elles les vérités qui intéressent l'Europe pensante à la fondation d'une république libre et juste ». Les vraies richesses de ce temps, ce sont les sciences, toujours en progrès. En prenant leur méthode aux sciences, la philosophie et la politique se rajeuniront, deviendront sciences elles-mêmes. Devenue plus philosophique aussi, unissant la mesure à la force, l'éloquence, altérée depuis la Révolution, pourra de nouveau s'épanouir. Déjà se transforme la conception que se font les Français du théâtre, de la poésie, du roman. Fuyant l'excès dangereux de la moquerie, sans renoncer à ridiculiser le vice, la comédie sent que son rôle est avant tout moral. La tragédie s'intéresse non plus seulement aux infortunes des grands personnages, mais aux évé" nements aussi douloureux, plus rapprochés de nous, de la vie privée : « Le théâtre est la vie noble, mais il doit être la vie, et si la circonstance la plus vulgaire sert de contraste à de grands effets, il faut employer assez de talent à la faire admettre pour reculer les bornes de l'art sans choquer le goût* ». « Un nouveau genre de poésie » est né avec les ouvrages en prose de Rousseau et de Bernardin. A côté de ces poètes en prose, Delille, Saint-Lambert, Fontanes, sont cités, surtout parce qu'ils ont subi l'inlluence de la poésie anglaise.
1. Dans une note postérieure, M™» de Staël observe qu'il n'est pas impossible de réussir dans cette route nouvelle si l'on sait ménager quelques effets non encore risqués sur la scène, mais que l'entreprise doit être dingée par le goût le plus sévère, en particulier si l'on veut acclimater en France le génie anglais ou allemand. L'art dramatique, inséparable de l'aristocratie, << ne peut s'accroître que par la philosophie et la sensii)ilité ; mais, dans ce genre, il n'a point de bornes ». Elle ne conseille pas d'écrire des tragédies en prose, mais souhaite qu'on perfectionne l'art des ver* simples et naturels, de façon à trouver un genre intermédiaire entre la solennité française et la familiarité septentrionale.
Et, sans doute, il y a des pensées nouvelles à exprimer, un terrain nouveau — le nôtre — à défricher; mais, au seuil du xix° siècle, M™^ de Staël ne craint pas de prononcer cet arrêt : « La poésie d'imagination ne fera plus de progrès en France. » C'est par le roman que se termine ce bilan des pertes et des gains de la littérature française. Une note où elle loue avec exagération M°^° de Genlis, mais ne peut louer qu'elle, fait honneur aux femmes, en France et en Angleterre, d'avoir excellé dans le roman, grâce à la sagacité parliculière qu'elles apportent dans l'étude des mouvements de l'âme et des nuances les plus délicates de l'amour. Au fond, si elle avait dit toute sa pensée, elle aurait écrit que cette époque est et sera grande surtout parce que les femmes y peuvent être grandes. Si ce n'avait été sa pensée de derrière la tête, on ne concevrait guère pourquoi elle a consacré tout un chapitre aux femmes qui cultivent les lettres.
L'existence des femmes en société est encore incertaine sous beaucoup de rapports... Il arrivera, je le crois, une époque quelconque oiî des législateurs philosophes donneront une attention sérieuse à l'éducation que les femmes doivent recevoir, aux lois civiles qui les protègent, aux devoirs qu'il faut leur imposer, au bonheur qui peut leur être garanti ; mais, dans l'état actuel, .elles ne sont, pour la plupart, ni dans l'ordre de la nature, ni dans l'ordre de la société. Ce qui réussit aux unes perd les autres; les qualités leur nuisent quelquefois; quelquefois les défauts leur servent ; tantôt elles sont tout, tantôt elles ne sont rien... Dans les monarchies, elles ont à craindre le ridicule, et dans les républiques, la haine.. .Peitt-élre serait-il naturel que, dans un tel État [réputilique), la littérature proprement dite derînt la part des femmes, et que les hommes se consacrassent uniquement à la haute philosophie.
Voilà une ambition nettement déclarée, et l'on n'accusera pas ici M™^ de Staël de n'être pas en avance sur son temps. Pour avoir une George Sand, on se priverait ainsi d'un Victor Hugo. W^" de Staël ne se borne donc pas à se plaindre que, ■depuis la Révolution, les hommes aient cru devoir réduire les femmes à la plus absurde médiocrité, elle s'en venge. A la manière dont elle éloigne « le danger très rare de rencontrer une femme dont la supériorité soit en disproportion avec la destinée de son sexe », on devine qu'elle plaide la cause d'une femme entre toutes. On ne le sent pas moins à ce qu'elle dit \ du bonheur, ce sujet constant de ses préoccupations. Les hommes prétendent assurer le bonheur des femmes en les maintenant dans l'obscurité. Mais, si la situation de celles-ci est très imparfaite dans l'ordre civil, c'est à l'amélioration de leur sort, non à la dégradation de leur esprit, que les hommes de-
vraient travailler. Elles ne seraient malheureuses que si elles s'élevaient assez haut pour aspirer à la gloire. Qu'on se rassure : cette amélioration n'est funeste qu'à un bien pelit nombre de femmes, bien vile et bien cruellement punies de leur témérité.
Les hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, ne savent les juger ni avec la générosité d'un adversaire ni avec l'indulgence d'un protecteur ; et, dans ce combat nouveau, ils ne suivent ni les lois de l'honneur ni celles de la bonté. Si, pour comble de malheur, c'était au milieu des "lissensions politiques qu'une femme acquit une célébrité remarquable, on croirait son influence sans bornes, alors même qu'elle n'en aurait aucune; on l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour tout ce qu'elle aime...
Envers une femme d'esprit supérieur, les hommes semblent dégagés de tout devoir. Elle est l'objet de la curiosité, peutêtre de l'envie; elle ne mérite vraiment que la pitié. Il est difficile de n'être pas ému par la sincérité de cet accent. Chaque livre, nous le savons, n'est, pour M'"" de Staël, qu'une occasion d'alléger son àme oppressée par les douleurs intimes ou publiques. Celui-ci pourrait s'intituler De l'Avenir delà littérature et des FEMMES françcmes. Si l'on pouvait douter qu'il s'agît d'une confidence personnelle amplifiée, il suffirait de lire la conclusion de tout l'ouvrage :
Qu'on voudrait, au prix de la moitié de la vie qui reste à parcourir, ne pas être entrée dans la carrière des lettres et delà publicité qu'elles entraînent!... Qu'il importe de veiller sur la première impulsion qu'on donne au cours de sa destinée! C'est elle qui peut sans retour éloigner du bonheur. Vainement les goûts se modifient, les inclinations changent ainsi que le caractère ; il faut rester la même, puisqu'on vous croit la même ; il faut tâcher d'avoir quelques succès nouveaux, puisqu'on vous hait encore pour les succès passés ; il faut traîner cette chaîne des souvenirs de vos premières années, des jugements qu'on a portés sur vous, de l'existence enfin telle qu'on vous la suppose, telle qu'on croit que vous la voulez. Vie malheureuse et trois fois malheureuse! qui éloigne peut-être de vous des êtres que vous auriez aimés, qui se seraient attachés à vous, si de vains bruits n'avaient épouvanté les atfections qui se nourrissent du calme et du silence. Il faut néanmoins user la trame de cette vie telle qu'elle est formée, puisque l'imprudence de la jeunesse en a tissé les premiers fils, et chercher dans les liens chéris qui nous restent et dans les plaisirs de la pensée quelques secours contre les blessures du cœur. Je sais combien il est facile de me blâmer de mêler ainsi les atfections de mon àme aux idées générales que doit contenir ce livre ; mais je ne puis séparer mes idées de mes sentiments... Gomment distinguer son talent de son àme ?
Ces dernières lignes nous donnent le secret de son éloquence, car « pour (|u'un auteur soit éloquent, il faut qu'il exprime ses propres sentiments », et l'on ne peut nier qu'elle n'ait été, en
France, la plus éloquente des voix de ce temps où Chateaubriand s'apprête à parler à son tour. Mais l'éloquence, en critique, ne tient pas lieu de tout, et le contraste est choquant entre cette vaste enquête historique et littéraire poursuivie dans la première partie, et les conclusions modestes auxquelles aboutit la seconde. On dirait qu'après avoir alarmé le ^'oût des pseudoclassiques, Mrac de Staël tient à le rassurer. Elle proteste contre toute idée d'une révolution dans les lettres. De quoi est-il question? Tout au plus de bannir u quelques lois de convention, sans renverser les barrières qui tracent la route du génie ». Au xviii^ siècle, le goût, plus efféminé que délicat, trop facilement blessé par une expression énergique, arrêtait l'essor des âmes, comme la crainte du ridicule tyrannisait les esprits. Mais ce goût n'a besoin que d'être élargi avec prudence, car « l'esprit républicain exige plus de sévérité dans le bon goût, qui est.inséparable des bonnes mœurs ». Point de révolution littéraire : il suffit de continuer celle qui a été commencée par Montesquieu, Rousseau et... Condillac, en consacrant le goût à l'ornement des idées. Nous comprenons plus nettement ce que doit être désormais le style : il ne consiste ni dans l'élégance spirituelle du ton et des tours, ni dans la construction grammaticale de la phrase : « il tient au fond des idées, à la nature des esprits; il n'est point une simple forme. » Le meilleur style sera donc celui qui conviendra le mieux à des écrivains philosophes dans une nation libre. Marivaux (on ne s'attendait guère à le rencontrer ici) n'a point été un écrivain philosophe, Montesquieu et M. Necker l'ont été au plus haut point.
Du style de la poésie et des genres qui ne sont pas proprement philosophiques, M*^" de Staël n'a cure. Au fond, les progrès du style étant liés aux progrès de la philosophie, elle ne songe qu'à réformer la manière de penser : la manière d'écrire suivra de soi. La conclusion de tout l'ouvrage est beaucoup plus philosophique, politique et personnelle que littéraire. Elle justifie la pensée qui est au fond de tout l'ouvrage : « Un écrivain ne mérite de gloire véritable que lorsqu'il fait servir l'émotion à quelques grandes vérités morales. » Mais de tout cela, émotion, morale, politique, art, critique, confidences, se composait un ensemble qui surprit les contemporains et fit le succès du livre.
Ce succès lui ramena, d'ailleurs, la faveur du public mondain et repeupla son salon. « Je retrouvai, dit-elle, ce plaisir de causer, et de causera Paris, qui, je l'avoue, a toujours été pour
moi le pins piquant de tous. » Mais deux sortes de gens restèrent à récart : ceux qui savaient que ce succès n'étail pas pour plaire au premier consul, et ceux qui (c'étaient parfois, il est vrai, les mêmes), ennemis déclarés de la philosophie du xYiii^ siècle, allaient applaudir à la réaction-religieuse dont le Concordat fut le point de départ. On peut négliger les lourdes critiques de Geolfroy; mais les épigramnies plus fines de Fontanes, dans le Mercure, durent piquer au vif la femme sincère, mais impérieuse, qui aimait à régenter ses contemporains. F'ontanes annonçait, avec plus de sympathie, un livre bien difTérent, dont la publication ne tarda guère, le Génie du christkinisme, et l'auteur même de ce livre, connu comme tel avant de l'avoir publié, écrivait à son ami Fonlanes, à propos de la seconde édition de la Littérature (1801), une lettre que le Mercure fit connaître. Il y raillait fort le système de la perfectibilité, et allait jusqu'à mettre en doute, très injustement, la sincérité de M^° de Staël.
Si quelque chose pouvait prouver cette excellence du cœur humain, c'est de voir que ^V^^ de Staël a trouvé le principe de cette illusion dans son propre cœur. Toutefois, j'ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfectibilité, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à fidole dont ils encensent les autels... Quelquefois elle paraît presque chrétienne, et je suis prêt à me réjouir; mais l'instant d'après la philosophie reprend le dessus. L'argumentation se réveille et vient contrarier les élans de son cœur. Il en résulte que le livre de M^^e de Staël est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs.
La question, du moins, était nettement posée entre la philosophie et le (c christianisme », tel que l'entendait Chateaubriand. Bien qu'elle ne pût accepter cette antithèse par trop simplifiée, M'"^ de Staël, plus généreuse que ses critiques, ne craindra pas, dans la préface de Delphine, en saluant le Génie du christianisme, « ouvrage dont ses adversaires mêmes doivent admirer l'imagination originale, extraordinaire, éclatante », d'y opposer le livre moins éblouissant où elle a essayé de montrer <c que les progrès de Tesprit humain en général devaient être comptés pour quelque chose dans l'examen des difîérences entre la littérature des anciens et celle des modernes »..Ce qu'elle sentait confusément, nous le voyons avec nettelé aujourd'hui : il y avait en présence non seulement deux personnes, deux méthodes, même deux manières d'écrire (Chateaubriand trouvait « monotone » le style de M™° de Staël), mais deux siècles : le xYiii" siècle, resté optimiste malgré toutes les désillu-
sions, affirmait en mourant sa foi persislaale dans la raison et le progrès'; le xix<^, dans sa jeunesse inquiète, privé de là foi philosophique sans avoir ressaisi la foi religieuse, cherchait encore son équilibre, et ne devait le trouver, pour un court moment, que dans la muette adora lion de la force.
Le Consulat et l'Empire. — Persécutions, exils et voyages. Dernières années.
Aucune femme n'était moins faite que M™° de Staël pour plaire au premier consul. Elle l'avait vu plusieurs fois, dans les séjours successifs qu'elle fil à Paris en 1795 et 1797. « Jamais, dit-elle, la difficulté de respirer que j'éprouvais en sa présence ne put se dissiper. » Peu avant le départ pour l'Egypte, elle lui parla « près d'une heure tête à tête », en faveur de l'indépendance suisse menacée; mais elle ne le toucha point^. C'est par le respect dont elle est pénétrée pour la liberté véritable, qu'elle explique l'animosité de Bonaparte contre elle. Elle oublie un peu ses intrigues et celles de ses amis, qui d'abord, comme elle, espérèrent dominer ce soldat heureux, et ne devinrent ses ennemis irréconciliables qu'après qu'il eut échappé à leurs prises. C'est elle qui inspira le discours agressif de Benjamin Constant dans le Tribunat. A cette première entreprise elle dut de voir son salon déserté, et de se voir elle-même invitée par Fouché à préférer aux agitations de la ville la paix de quelque campagne à dix lieues de Paris. « J'étais, avoue-t-elle, vulnérable par mon goût pour la société... Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuivie 2. » Le 18 brumaire, qui, d'ailleurs, n'indigna point et même ne surprit point tant ses amis, dut être, cependant, pour elle, une déception, car il suffit de lire le Discours préliminaire de la Littérature pour apercevoir, mêlés aux vues littéraires, les desseins politiques. Elle y étudie les rapports de la littérature non seulement avec la morale, mais avec la liberté; elle s'y demande