Considérations, m
2. Dix Années d'exil, 1, 1, 2, 3. Elle dit plus loin (i, 10) : « Je ne dissimule point que le séjour de Paris m'a toujours semblé le plus agréable de tous... La conversation française n'existe qu'à Paris, et la conversation a été, depuis mon enfance, mon plus grand plaisir. »
G. de Litt. — Madame de Staël. 3
en quelle mesure l'esprit militaire est dangereux pour un État libre, et, prévoyant un coup de force, elle essaye de le détourner.
La force se passe du temps et brise la volonté ; mais par cela même elle ne peut rien fonder parmi les hommes. L'on a souvent répété, dans la révolution de France, qu'il fallait du despotisme pour établir la liberté. On a lié par des mots un contresens dont on a fait une phrase; mais cette phrase ne change rien à la vérité des choses. Les institutions établies par la force imiteraient tout de la liberté, excepté son mouvement naturel; les formes y seraient comme dans ces modèles qui vous etï'rayent par leur ressemblance : vous y retrouverez tout, hors la vie.
Au lendemain du 18 brumaire, ces réflexions durent sembler tardives; et le livre, dans ses parties politiques, dut faire l'effet d'un anachronisme. C'était pour une république qu'elle écrivait, et pour y former une littérature républicaine. Elle prétendait plier la société nouvelle à l'urbanité de la société ancienne, relever la condition des hommes de lettres, trop confinés dans une vie méditative, en les initiant à la vie d'action. Bien qu'elle avouât que, dans une république, on doit craindre l'enthousiasme pour un homme, elle repoussait ce système jaloux qui nivelle les réputations et qui ôte aux individus ce mobile souverain de l'émulation dans la gloire. Mais elle remarquait que « tous les caractères despotiques détestent la pensée » ; et qu'était son livre, sinon une glorification de la pensée libre? Le 18 brumaire avait mis ordre à tout cela. Elle ne voulait que conseiller et qu'avertir ; mais les circonstances la classèrent parmi les opposants, et ce rôle ingrat fut bientôt un rôle périlleux.
La vie qui commença dès lors pour elle, elle fa racontée ■dans le livre intitulé Dix Années d'exil (assez inexactement, puisque la première partie va seulement de 1800 à 1804, et la seconde de 1810 a 1812), et nous la raconterons plus brièvement d'après elle, en y marquant seulement la place des grands ouvrages auxquels il faudra revenir ensuite.
A la veille de Marengo, retirée en Suisse, où Bonaparte vit et entretint M. Necker, elle en est venue à former des vœux pour le succès des armées étrangères :
On voyait sans cesse des troupes parcourir ces paisibles contrées que le majestueux rempart des Alpes devrait mettre à l'abri des orages de la politique. Pendant ces belles soirées d'été, sur le bord du lac de Genève, j'avais presque honte de tant m'inquiéten dos choses de ce monde en présence de ce
ciol serein et de cette onde si pure; mais je ne pouvais vaincre mon agitation intérieure. Je souhaitais que Bonaparte fût battu, parce que c'était le sjul moyen d'arrêter les progrès de sa tyrannie...
Après la paix de Lunéville, elle ne désarme pas, mais n'attaque pas non plus, va même chez Berthier avec la certitude d'y rencontrer Bonaparte, et se prépare « à le braver ». Mais « les diverses réponses fières et piquantes » qu'elle avait médité de lui faire ne trouvèrent pas leur emploi : il ne lui dit qu'un mot banal. D'ailleurs, sur les vrais sentiments du u tyran » pour elle et pour son père, elle ne se trompait pas. L'année 1802 fut la dernière de ses années paisibles. Cette année, qui vit paraître le roman de Delphine, ajouta beaucoup à sa renommée, tandis que mourait obscurément l'étranger dont elle illustrait le nom. Des journaux, qu'elle suppose inspirés par le premier consul, déclarèrent ce roman immoral. Immoral, un livre approuvé par le vertueux M. Xecker! Mais, celte année aussi, M. Necker publiait ses Dernières Vues de politique et de finances, où il souhaitait à la France une autre destinée que celle de l'empire romain, fondé par la force militaire et renversé par elle. L'orage ne tarda pas à éclater : l'année suivante, qui consomma la rupture de la France avec l'Angleterre, chère à Necker et à sa fille, consomma aussi leur disgrâce : en septembre 1803, un officier de gendarmerie, choisi, du reste, « comme le plus liltéraire des gendarmes », remit à M™« de Staël l'ordre de quitter Paris, et de n'en plus approcher qu'à la distance de quarante lieues.
C'est alors qu'au lieu de se retirer à Coppet, oîi elle se fût consumée de rage impuissante , elle entreprit son premier voyage d'Allemagne depuis longtemps projeté. « Je craignais, dit-elle, le dégoût de revenir renvoyée dans un pays (la Suisse) qu'on m'accusait de trouver un peu monotone. » Elle voulait aussi se relever, par les succès qui l'attendaient en Allemagne, de l'oulrage que lui infligeait le premier consul, et (c opposer l'accueil bienveillant des anciennes dynasties à fimpertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France ». A Weimar, en effet, où elle passa l'hiver de 1803, elle fut reçue et traitée en amie par la grande-duchesse Louise. Il n'était pas besoin d'aller plus loin pour embrasser dans leur ensemble les divers aspects du génie allemand. Au centre de cette cour lettrée, trônait Gœthe, dans sa sérénité olympienne, un peu dédaigneuse. 11 avait traduit, en 1795, VEssai sur les fictions, mais
au prix d'un effort laborieux. Dans les écrits postérieurs de Mme de Staël il critiquait l'insuffisance du sens moral, l'incertitude de la notion du devoir. Elle avait proclamé en France son admiration pour Werther, et comprendre Wet'ther, c'était assurément un mérite; mais sa conversation, légère et décousue, ne respectait pas toujours assez la gravité méditative du poète allemand. Un jour qu'après lui avoir annoncé brusquement l'arrestation du général Moreau, elle bavardait sur quantité de choses indifférentes et lui reprochait sa maussaderie, il lui dit avec impatience : « Vous n'êtes capable de vous intéresser sérieusement à rien; vous m'abordez sans ménagement, vous me frappez d'un coup, et vous prétendez que je me mette aussitôt à siffler votre petite chanson et à sauter d'un sujet à l'autre. » Mais plus tard, apaisé, il reconnut que ces conversations, alors si gênantes, n'avaient pas été sans prolit pour l'Allemagne elle-même.
Quoi qu'on puisse penser et dire à dislance de ces relations de \Veimar, il faut reconnaître qu'elles ont été de grande conséquence et qu'elles ont exercé de l'influence dans la suite. Le livre sur l'Allemagne, issu de ces aimables entretiens, fut comme un bélier puissant qui ouvrit une large brèche dans ta muraille de Chine des vieux préjugés élevée entre nous et la France. Il fit, ce livre, que l'on voulut nous connaître au dclàdu Rhin, puis au delà de la Manche, et nous y avons gagné d'exercer une influence vivante au loin dans l'Occident, Bénissons donc la gène de ce séjour et le conflit des originalités nationales qui nous semblaient alors vaines et importunes.
Schiller, qui achevait Guillaume Tell, écrivait à Kœrner (4 janvier 1804) : « Voilà que le diable m'amène la philosophe française, qui est bien, de toutes les créatures vivantes que j'ai rencontrées, la plus mobile, la plus prête au combat, et la plus fertile en paroles. » Mais comme c'était aussi « la plus cultivée, la plus spirituelle des femmes », il se résigna. Avant de l'avoir vue, il avait un espoir : c'est qu'elle comprît l'allemand, car pour exposer sa religion intime en phrases françaises courtes et rapides, d'avance il y renonçait. Cet espoir ne fut qu'à demi trompé : M'«e de Staël ne parlait pas l'allemand, mais le comprenait assez bien à la lecture, un peu moins bien dans la conversation : sa prompte intelligence des idées suppléait à sa lente intelligence de la langue. Toutefois , c'est en français qu'on s'entretenait à l'ordinaire, et la Française avait vraiment par là trop d'avantages sur ses contradicteurs, séduits et lassés tout ensemble ^ Schiller lui trouvait un esprit trop raisonneur
1. « Elle rencontra pour la première fois Schiller au thé de la duchesse. 11 était
et tendu, une nature antipoétique, des défauts tout féminins, sans le charme essentiel de la femme. Délivré enfin d'elle, il s'écriait : « Il me semble que je relève d'une maladie! » Deux ans après, il mourait prématurément; mais il serait excessif d'insinuer que ses jours aient été abrégés par le séjour de M""" de Staël à Weimar. Wieland, déjà vieux, y survécut dix ans. Ses qualités, plus élégantes que profondes, plus voltairiennes qu'allemandes, le rendaient plus capable d'apprécier certaines qualités vives. Aussi voit-on qu'il n'y est pas insensible, tout en se plaignant, lui aussi, de ne pas pouvoir tout saisir.
c'est, à mon avis, l'être le plus extraordinaire qu'on ait jamais vu sur cette terre sous forme féminine. Par sa personne et par ses deux romans, elle prouve, contre Rousseau et contre les contradicteurs, qu'une femme peut avoir du génie. Quel est, dans toute l'Europe, l'homme qui aurait pu écrire sa Delphine? Et comme elle écrit, elle parle; n'Hait l'inexprimable rapidité avec lai/iielle elle s'exprime, et qui fait qu'un pauvre Allemand, quelque attention qu'il prête, perd au moins un quart de sa conversation, on voudrait l'entendre toute la journée.
Berlin, qu'elle visita ensuite, lui plut moins que Weimar; elle y rencontra plus de soldats que de lettrés. Cependant elle y retrouvait Guillaume de Humboldt, qui, dans un séjour à Paris (1800), avait fréquenté son salon. Humboldt goûtait fort peu l'esprit français, mais reconnaissait les mérites sérieux de cette PYançaise, et les attribuait à l'origine allemande des Necker. Le philosophe Fichte ei\t nié cette origine, lui qu'elle sommait d'exposer en un quart d'heure tout son système, et,
eti uniforme de cour ; elle le prit pour un général. On le lui présenta; elle l'entreprit aussitôt sur la philosophie de Kant et sur la supériorité de la tragédie française. C'était un de ses thèmes favoris, et son grand talent de déclamation lui fournissait le meilleur de ses arguments. Les Allemands lentendaient volontiers réciter et l'applaudissaient, mais elle ne les convertissait point au culte de Racine. Elle s'imposait à l'admiration, même à la sympathie, mais elle fatiguait. « Elle est tout « d'une pièce, écrivait Schiller. Rien de faux ni de maladif en elle ; ce qui fait que, « malgré l'énorme différence des natures et des manières de penser, on se trouve « parfaitement bien avec elle ; on peut tout entendre d'elle et tout lui dire. Elle « représente la culture française dans toute sa pureté... Le naturel et le sentiment «valent mieui chez elle que la métaphysique, et sa belle intelligence s'élève à la « puissance du génie... Quant à ce que nous appelons poésie, elle n'en a aucun « sentiment, elle ne peut s'approprier dans les ouvrages de ce genre que ce qu'ils « ont de passionné, d'oratoire, d'universel... » Puis venaient les réserves : « L'é- « tonnante volubilité de sa parole : il faul se faire tout oreilles pour la suivre... « Elle veut tout expliquer, pénétrer, mesurer; elle n'admet rien d'obscur, d'inac- « cessible, et, dans les régions qu'elle ne peut éclairer de son flambeau, il n'existe « rien pour elle. » Charlotte Schiller s'exprime presque dans les mêmes termes : <t Nous sommes dans une perpétuelle tension d'esprit... Il faut, quand on aimerait « à se recueillir, se tenir sur les pointes, chercher des traits et nous ingénier... « C'est un mouvement perpétuel:, elle veut tout savoir, tout voir, tout connaître... » {A. SoREr..) I
en particulier, l'obscure théorie de son a moi ». Effarouché, le « moi » de Fichte se repliait sur lui-même.
De Beilinelle se disposait à gagner Vienne, quand elle apprit la maladie, puis la mort de son père. Désespérée de ne l'avoir pas revu avant sa mort, elle maudit un voyage qui pourtant, dès \N>imar, lui avait fait entrevoir, « à travers les difficultés de la langue, d'immenses richesses intellectuelles hors de France ». Elle ne trouva pas à Coppet la société de celui qu'elle aimait uniquement, et dont l'esprit vif et pénétrant excitait sa propre pensée. On ne lit pas sans émotion la lettre qu'elle écrivit alors à l'un de ses amis d'Amérique, Gouverneur Morris (16 août 1804) :
Je raimais, vous le savez, quand vous avez quitté l'Europe ; je l'aimais mille fois plus encore depuis que nos liens étaient devenus plus intimes. Son esprit, son âme, s'étaient encore élevés, s'il est possilile. Au lieu de vieillir, il était devenu céleste. La douleur de sa perte, depuis quatre mois, entre tous les jours plus avant dans mon cœur. Rien ne lui ressemble, rien ne lui ressem- })lera jamais. Ce n'est pas mon père, c'est mon ami, c'est mon frère, la moitié de moi-même, la plus noble moitié que j'ai perdue.
Ah 1 dites-moi, dans votre Amérique, où l'on s'aime, dans votre Amérique, où l'on croit en Dieu, comment fait-on pour supporter la mort? Et quand les âmes ont été si entièrement unies, n'y a-t-il donc aucune communication entre les vivants et les morts? J'ai des amis, des devoirs ; mais il était au fond de mon cœur, là où personne n'a pénétré, où personne ne pénétrera jamais. Pardon de vous parler avec tant d'abandon ; mais à travers toute la dignité et la force de votre caractère, j'ai cru voir qu'une corde en vous répondait à la sensibilité, et d'un bout du monde à l'autre. Je pleure amèrement en vous écrivant...
Adieu, mij dear Sir, plaignez-moi, car mon cœur est brisé; et si vous priez Dieu, pensez à mon père. Rien de si pur que lui n'a existé parmi les hommes.
Pieusement, elle consacra sa mémoire dans une sorte d'oraison funèbre intime, Du Caractère de M. Necker et de sa Vie privée, qu'elle ne voulut pas profaner alors en la publiant ; puis, en décembre 1804, elle partit pour l'Italie, pour cette Italie qu'elle n'avait pas épargnée dans son livre de la Littérature^ mais qu'elle apprit à mieux connaître, et qu'elle ne put se défendre d'aimer. Ce voyage se prolongea jusqu'à l'été de iSOo.Sur la période qui va des débuts de l'empire et du voyage en Italie à la publication de V Allemagne, \q?, Dix Années d'exil se taisent. L'année 1806 dut être prise par la composition de Corinne, fruit de ce voyage révélateur (1807). Cette année 1807, qui vit l'apogée de la gloire impériale, fut glorieuse aussi pour M°^® de Staël, qui eut vraiment sa cour à Coppet. Elle fit, en 1808, un second voyage en Allemagne, pour connaître Vienne, que la mort de son père l'avait empêchée de visiter. Ce livre consi-
dérable est prêt en 1810. Lassée d'un exil même brillant, et faisant fléchir sa haine, elle crut de bonne politique d'adresser à l'empereur l'hommage de son livre, sans réfléchir que cet hommage n'aurait d'autre effet que de rappeler sur elle l'atlention d'un ennemi toujours déliant.
La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l'objet xine toile défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets': les uns craignant de se compromettre en me voyant, les autres se croyant des Romains en triomphant de cette crainte, les plus simples rapportsde la société deviennent des services qu'une âme fière ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés à mon sort avec une admirable générosité; mais j'ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la, Tiécessité de vivre avec moi dans la solitude, et j'ai passé ma vie, depuis huit ^ns, entre la crainte de ne pas obtenir des sacrifices et la douleur d'en être l'objet.
Napoléon n'avait cessé de la faire surveiller, de loin ou de près. L'année de Corinne (26 mars 1807), il écrivait à Cambacérès : « Cette femme continue son métier d'intrigante./ C'est une véritable peste. » VAUeinagne finissait, d'ailleurs, par une apostrophe trop significative à la France conquérante : « 0 France, terre de gloire et d'amour, si l'enthousiasme un jour s'éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante, vous rendraient les maîtres du monde; mais vous ivy laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le désert. » Le 30 septembre 18 10, Savary, duc de Rovigo, ministre de la police, dirigea contre le libraire N'icolle cette expédition mémorable où il obtint aisément la victoire : les dix mille exemplaires de l'ouvrage furent saisis et détruits; l'auteur reçut l'ordre de partir dans les vingtquatre heures, u Je ne connais guère, dit-elle, que les conscrits à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage. » Savary lui écrivait (3 octobre 1810) : « Nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. Votre dernier ouvrage n'est point français. » Bientôt ses amis, Mathieu de Montmorency et M"^° Récamier, furent exilés eux-mêmes : ils étaient coupables de lui avoir rendu visite. La douleur que sentit alors M"^« de Staël égara presque son esprit si ferme. Elle est prête à se laisser mourir. ' « Je ne crois pas, écrit-elle à M'"*^ Récamier (octobre 1811), que
je relève jamais de ce que j'éprouve^ ; rien ne m'intéresse plus; je ne trouve de plaisir à rien; la vie est pour moi comme un bal où la musique a cessé, et tout, excepté ce qui m'est ravi, me parait sans couleur. Je vous assure que, si vous lisiez dans mon âme, je vous ferais pitié. » Ce « coup de foudre de VAllemagne » semble lavoir terrassée pour toujours.
Peu à peu, elle se reprend à la vie. A Coppet, l'admiration ardemment dévouée d'un jeune officier blessé en Espagne, M. de Rocca, la touche, et elle l'épouse en secret. Mais Coppet est trop près de Genève, qui est préfecture de l'empire. Le préfet lui fait entendre qu'elle rentrera en grâce si elle consent à célébrer la naissance du roi de Rome; elle répond qu'elle s'en tiendra à lui souhaiter une bonne nourrice. Mais elle s'indigne de vivre en suspecte, en prisonnière, dans la Suisse autrefois libre, et elle s'évade, en mai 1812, quoiqu'il lui en coûte d'abandonner, sans espoir de retour, les tombeaux de ses parents : « Tout ce pays me retenait; il me semblait qu'il me disait de ne pas le quitter. » A travers l'Autriche, elle gagne la Russie, et, en y entrant, jure de ne jamais remettre les pieds dans un pays soumis d'une manière quelconque à l'empereur Napoléon. Elle renonce à revoir la « belle France » tant que la France ne sera pas libre. Cependant elle s'inquiète des progrès de l'armée française qui se dirige vers la Russie, et elle remarque combien est bizarre la destinée qui la force, elle, fille de ce Necker que les Français ont porté en triomphe, à fuir les Français jusqu'aux confins de l'Asie. Elle songe à composer, sur Richard Cœur de lion, un poème « destiné à peindre les mœurs et la nature de l'Orient, et à consacTer une grande époque de l'histoire anglaise, celle où l'enthousiasme des croisades a fait place à l'enthousiasme de la liberté ». — « Comme on ne peut, ajoute-t-elle, peindre que ce qu'on a vu, de même qu'on ne saurait exprimer que ce qu'on a senti, il faut que j'aille à Constanlinople, en Syrie et en Sicile, pour y suivre les
1. « Le duc de Rovigo dit à mon fils : Quoi! nous avons fait la guerre pendant quinze ans, pour qu'une femme aussi célèbre que Mmr votre inère écrive un livre sur l'Allemagne et ne parle pas de nous ! A cela j'ai répondu que louer l'empereur, lorsqu'il me retenait mon bien et m'exilait de ma patrie, me semblait une petitesse, et non une louange, et que j'aurais cru manquer de respect en me le permettant. — lia dit encore, le duc, que l'Etat avait besoin de mes talents ; quil fallait me décider pour ou contre, comme au temps de la Ligue ; que j'avais tort de louer les Prussiens, qu'on ferait plutôt du vin muscat avec du verjus que des hommes aveir des Prussiens, etc. — La saison trop avancée ne m'a pas permis d'aller en Amérique ; mais qui pourrait vivre à de telles conditions? J'ai brûlé votre lettre, et je ne ferai point paraître mon livre sur le continent. » (Lettre à Camille Jordan, l" nov. 1810.)
traces de Richard. » AKiew, elle se sent de plus en plus attirée vers cet Orient « d'où sont sorties tant de croyances relijL'ieuses, et qui renferme encore dans son sein d'incroyables trésors de persévérance et de réflexion ». Mais l'Occident la réclame, car elle ne fait cet immense détour que pour atteindre plus sûrement l'Angleterre. A travers ces régions presque désertes, qui lui représentent « l'image de l'espace infini », à travers les gouvernements d'Orel et de Toula, où elle est flattée de rencontrer des admirateurs de ses écrits, elle arrive à Moscou, plus province que ville, européenne et asiatique tout à la fois, puis à Saint-Pétersbourg.
Ici, elle retrouve avec joie la mer, car elle se croit plus dans la main de la Providence lorsqu'elle est livrée aux éléments que lorsqu'elle dépend des hommes, « et surtout de l'homme qui semble une révélation du mauvais principe sur cette terre ». Bien accueillie par la famille impériale, fêtée par la haute société russe, elle pleure d'entendre porter des toasts aux succès des armées coalisées, et d'être obligée de s'y associer : « Fallait-il qu'un tyran étranger me réduisît à désirer que les Français fussent vaincus! » Plus douce était son émotion quand, à l'institut de Sainte-Catherine, elle entendait les élèves réciter quelques pages.du Cours de morale religieuse de M. Necker. Mais ces fêtes splendides chez les Narischkine, ces visites aux établissements d'instruction publique, ne lui cachaient pas ce qu'il y avait d'artificiel et de superficiel dans la civilisation russe. Au début de son voyage en Russie, elle a surtout été surprise de n'y pas trouver les « barbares » qu'elle se figurait, d'après les récits des voyageurs français du xviii^ siècle : « Je n'ai rien vu de barbare dans ce peuple; au contraire, ses formes ont quelque chose d'élégant et de doux qu'on ne retrouve point ailleurs. » Puis, elle a été frappée de ce « quelque chose de gigantesque en tout genre » qui caractérise ce peuple. En y regardant de plus près, elle a compris comment se fondaient tous Jes contrastes dans une civilisation mi-occidentale, miorientale, et quelle injustice il y aurait à lui appliquer nos mesures. Si elle souhaite l'abolition du servage, elle marque la difTérence qui le sépare de l'esclavage tel que l'entendent les Occidentaux. L'union intime, réalisée en Russie, de l'esprit religieux et de l'esprit militaire, « ces deux grandes sources des belles actions », lui fait sentir combien elle est loin de Paris ou de Genève. Elle observe et juge sans parti pris. Le luxe raffiné et la politesse exquise des grands seigneurs qui la re-
-çoivent à leur table, ne lui voilent point le fond encore sauvage de leur nature. « Encore aujourd'hui, la civilisation eu Russie n'a pas pénétré jusqu'au fond, même chez les grands seigneurs ; ils imitent extérieurement les autres peuples; mais tous sont Russes dans l'âme, et c'est ce qui fait leur force et leur originalité.)) En Russie comme en Allemagne, elle a beau passer vite, elle voit juste, et quelquefois pénètre assez avant dans les choses.
De Saint-Pétersbourg à Londres, la mer était libre. Elle se rendit pourtant à Stockholm par la Finlande. C'est qu'elle désirait revoir un de ses amis d'autrefois, le général Bernadotte devenu prince héritier de Suède. L'amitié ne fut pas le seul mobile qui l'y décida; nous voudrions ne pas savoir, mais nous savons qu'elle agit puissamment auprès de Bernadotte pour le décider à joindre les forces suédoises aux forces anglorusses. C'est ici que finit le livre des Dix Aimées d'exil, « livre charmant, dit Villemain, le plus naturel de ses ouvrages, celui qui lui ressemble le mieux )>. Quelle impression elle fit sur les Anglais, qu'elle n'avait pas revus depuis vingt ans, les lettres de Byron nous l'apprennent. Il la rencontra deux fois à la table de sir Humphrey Davy.
Je me trouvais donc en présence de la femme dont j'avais tant entendu parler ! Elle justifiait de tout point ce qu'on disait d'elle. Mais enfin, ce n'était qu'une mortelle, et une mortelle qui faisait de longs discours! Hélas! oui, dès ce festin philosophique donné en son honneur, elle nous en fit de très longs, d'aussi longs que nous en entendions habituellement dans les deux Chambres.
Elle coupa la parole à W'itbread. Elle harangua lord Lansdowne. Elle prit pour argent comptant les plaisanteries de Sheridan, Elle fit une véritable conférence, un sermon en trois points sur la politique anglaise, aux plus illustres de nos hommes d'État whigs, dès le lendemain de son arrivée en Angleterre. Si je suis bien informé, elle ne se montra pas moins libérale de ses conseils, le jour d'après, pour nos hommes d'État tories. Le souverain lui-même, sauf erreur, n'échappa point à ce flot d'éloquence. De môme qu'elle avait fait la leçon à Napoléon sur les destinées de la France, M"* de Staël demanda au prince régent d'Angleterre «. ce qu'il comptait faire de l'Amérique ».
On souriait, mais on admirait malgré tout, et le même Byron écrit : a Éloquent est un grand mot, mais non pas trop grand pour elle. » C'est à Londres qu'elle fit réimprimer VAUemagne (1813). C'est à Londres aussi qu'elle apprit la prise de Paris par les alliés. Il faut dire à son honneur que la victoire de ses amis, la victoire qu'elle avait souhaitée, la désespéra. Elle était libre de rentrer en France sans manquer à son serment; mais elle y rentra le cœur serré, en mai 1814, et le récit qu'elle
fait d'un
de ce retour, dans ses Considérations, est bien, cette fois, ^pU, e Française : -—'' " '
Après dix ans d'exil, j'abordai à Calais, et je comptais sur un prand plaisir en revoyant ce beau pays de France que j'avais tant regretté ; mes sensations furent tout autres que celles que j'attendais. Les premiers hommes que j'aperçus sur la rive portaient l'uniforme prussien; ils étaient les maîtres de la ville; ils en avaient acquis le droit par la conquête ; il me semblait assister à l'établissement du règne féodal, tel que les anciens historiens le décrivent, lorsque les habitants du pays n'étaient là que pour cultiver la terre, dont les guerriers de Germanie devaient recueillir les fruits.
Je continuai ma route, le cœur toujours souffrant par la même pensée; en approchant de Paris, les Allemands, les Russes, les Cosaques, les Basklrs, s'offrirent à mes yeux de toutes parts : ils étaient campés autour de l'église de Saint-Denis... La discipline commandée par les chefs de ces soldats empêchait qu'ils ne fissent aucun mal à personne; aucun mal, excepté l'oppression de l'âme qu'on ne pouvait empêcher de ressentir. Enfin, je rentrai dans cette ville où se sont passés les jours heureux et les plus brillants de ma vie, comme si j'eusse fait un rêve pénible. Étais-je en Allemagne ou en Russie? Avait-on imité les rues et les places de la capitale de la France pour en retracer les souvenirs, alors qu'elle n'était plus? Enfin, tout était trouble autour de moi, car, malgré l'âpreté de ma peine, j*'estimais les étrangers d'avoir secoué le joug, -et même, à cette époque, je les admirais sans restriction : mais voir Paris occupé j)ar eux ; les Tuileries, le Louvre, gardés par des troupes venues des confins de l'Asie, à qui notre langue, notre histoire, nos grands hommes, tout était moins connu que le dernier khan de Tartarie, c'était une douleur insupportable.
Quand on lit ces lignesigénéreuses, Ion est disposé à donner raison à Thiers contre la famille de M™° de Staël, qui déclarait invraisemblable, impossible, une lettre-mémoire publiée au tome XIX de VHlstoire du Consulat et de l'Empire, lettre signée du nom de Staël, adressée au gouvernement anglais par l'intermédiaire du diplomate américain Crawford, et retrouvée dans les papiers de lord Castlereagh. Dans cet écrit, composé pendant les Cent-jours, elle essayait de détacher l'Angleterre de la coalition et d'obtenir pour la France, délivrée de l'invasion étrangère, le droit de panser en paix ses blessures. Mais Bonaparte avait ressaisi le pouvoir, et Bonaparte était son ennemi. La facilité même avec laquelle il l'avait ressaisi avait montré que la monarchie légitime n'avait pas jeté dans le sol français des racines bien profondes, et la première Restauration avait effrayé les esprits libéraux par l'iniluence qu'elle laissa prendre aux partisans de Tabsolulisme. Plusieurs des amis de M^^"^ de Staël firent le rêve d'un empire constitutionnel. Le fit-elle aussi? Dans les Considérations (v, 14), elle condamne énergiquement la niaiserie et l'hypocrisie de cette combinaison politique, mais
elle y écrit aussi (ii, 19) : a II faut transiger avec les principes en politique, et ne pas s'embarrasser des individus, qui se placent d'eux-mêmes dès qu'on a bien dessiné le cadre dans lequel ils doivent entrer. » Napoléon était un « individu » qui ne se plaçait pas de lui-même dans un cadre tout préparé : les circonstances, pourtant, étaient telles que son désastre détinitif semblait devoir être la fin de la France.
Elle-même mourut peu après la seconde invasion, le 14 juillet 1816, âgée de cinquante et un ans seulement, mais physiquement épuisée. C'était pour sa santé délabrée autant que pour celle de Rocca qu'elle recherchait, en ces derniers temps, le soleil de lllalie. Ce soleil ne lui inspira plus une Corinne, mais lui permit de vivre jusqu'à l'achèvement presque complet de ses Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, son testament historique et politique, publié en 1818 par son fils auié, le baron de Staël*, et par son gendre, le duc de Broglie. Le mariage d'Albertine de Staël fut la dernière j©ie de sa mère, mais aussi sa dernière préoccupation, car il dépendait de la restitution par l'État des deux millions prêtés par M. Necker. Louis XVIII la délivra de ce souci. Elle en eut de plus poignants, et qui l'obsédèrent jusqu'à la fin. « M^^ de Staël, écrit M»^« de Rémusat, est morte après avoir lutté de la manière la plus douloureuse. Elle était au désespoir de mourir, et surtout dans un horrible effroi de ce qui l'atttendait dans l'autre vie. » Ses derniers jours ne furent qu'une longue stupeur entrecoupée de crises nerveuses.
Les (( Considérations » et les idées politiques de III"'e de Staël.
On peut étudier à part les œuvres romanesques ou critiques de M°i'' de Staël; mais les Considérations sont inséparables de sa vie, qu'elles éclairent. Sa foi religieuse fut un peu indécise dans la première partie de sa vie; mais sa foi politique, fondée, d'ailleurs, sur sa foi philosophique, demeura immuable. Toujours elle eut comme la haine personnelle du despotisme
1. Elle avait eu deux fils et une fille de son premier mariage ; le second fils fui tué dans un duel en Suède ; du second mariage elle eut un fils ([ui eut pour précepteur Doudan.
MADAME DE SÏAEL i9
et comme la religion de la liberté sous la loi. Dès les premières pages des Considéraiio)2S, elle le déclare : k le gouvernement absolu d'un seul est la plus informe de toutes les combinaisons politiques, » et les plus dangereux ennemis de la monarchie elle-même sont ceux qui tâchent de représenter le despotisme royal comme un dogme religieux, afin de mettre ainsi leurs opinions politiques hors de l'atteinte du raisonnement. Mais la liberté, pour elle, est un dogme moral et religieux même aussi en quelque mesure, puisqu'elle écrit : u Les principes de la liberté ne sauraient être une afTaire de tactique, car il y a quelque chose qui tient du culte dans le sentiment dont les âmes sincères sont pénétrées pour la dignité de l'espèce humaine. » L'ouvrage entier aboutit à une conclusion lyrique, sorte d'hymne pieux en l'honneur de la liberté, qui comprend tout ce que nous aimons, tout ce que nous honorons, et de la « sainte ligue » des amis de la liberté : « D'un bout du monde à l'autre, les amis de la liberté communiquent par les lumières , comme les hommes religieux par les sentiments, ou plutôt les lumières et les sentiments se réunissent dans rameur de la liberté comme dans celui de VÈtre suprême. » Que peut donc être le livre où se résume toute sa vie intellectuelle? La démonstration de cet axiome que « le remède aux passions populaires n'est pas dans le despotisme, mais dans le règne de la loi». Il sera plus: une leçon vivante de libéralisme. Par exemple, à la suite de la machine infernale, œuvre des royalistes, cent trente jacobins sont déportés. Elle ne les aime guère, et pourtant elle s'écrie : « Singulière façon de traiter l'espèce humaine! Il s'agissait d'hommes odieux, dira-t-on. Cela se peut, mais qu'importe? N'apprendra- t-on jamais en France qu'il n'y a point d'acception de personnes devant la loi ? )) Il ne peut être qu'un beau livre, celui qui est une école de justice et de respect du droit individuel, même ou plutôt surtout chez l'adversaire.
Gomment juger le passé? Gomment user du présent? Gomment préparer l'avenir? L'auteur des Considérations ne se pose pas ces trois questions précises, mais y^:'épond indirectement, parce qu'il les a dans l'esprit. A vrai dire, il les a méditées toute sa vie. Non seulement ses écrits politiques antérieurs, mais tous ses livres de morale et de critique, livres romanesques, biographiques ou apologétiques, les traitent plus ou moins directement et à fond. La première partie de Dix AnJiées d'exil, semée de peintures morales et de rétlexions philosophi-
ques, se clôt sur un tableau plaisamment satirique de la noblesse toute neuve instituée par le nouvel empereur. Dans la seconde, on lit tel jugement instructif sur Richelieu, que y[^^ de Staël n'aime pas, et qui est ici comparé, sacrifié à Pierre le Grand, ou tel éloge des Anglais, « fidèles à la boussole de leur politique, la conscience », qui laisse déjà deviner quelle place, dans les Considérations, tiendront la politique et la constitution de l'Angleterre. Mais ces vues éparses seront condensées et fortifiées dans les Considératio7is^ œuvre d'ensemble, composée à loisir, qui a profité de l'expérience douloureusement conquise pendant toute une vie de réflexion et d'action. On en pourrait extraire tout un petit livre de u maximes » éloquentes, ironiques ou mélancoliques, presque toujours d'une vérité théorique ou pratique très substantielle.
La nation existe toujours; c'est elle qui ne meurt point. — C'est dans la vraie liberté que se trouve le remède le plus efficace contre l'anarchie. — Il y a des époques où le sort de l'esprit humain dépend d'un homme; celles-là sont malheureuses, car rien de durable ne peut se faire que par l'impulsion universelle. — Il n'y a que les gens médiocres qui mettent en opposition la théorie et la pratique. — L'à-propos estla nymjjhe Égérie des hommes d"État, desgénéraux, de tous ceux qui ont affaire à la mobile nature de l'espèce humaine. — Un des grands malheurs de ceux qui vivent dans les cours, c'est de ne pouvoir se faire l'idée de ce que c'est qu'une nation. — Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts. — Quel moyen a l'homme d'imprimer l'éternité k ses résolutions? — On dirait que, chez nous, la justice est comme une bonne femme, dont on peut se servir dans le ménage les jours ouvriers, mais qui nedoit pas paraître dans les occasions solennelles. — Une longue habitude de la liberté est nécessnire pour que le sentiment de la juslice ne soit pas altéré par l'orgueil de la puissance. — Les hommes en révolution ont souvent plus à craindre de leur succès que de leurs revers. — En politique, persécuter ne mène à rien qu'à la nécessité de persécuter encore, et tuer, ce n'est pas détruire. — La bassesse est très facilement féroce. — C'est dans l'art de conduire l'opinion ou d'y céder à propos, que consiste la science de gouverner dans les temps modernes. — L'on ne peut juger un parti que par la doctrine qu'il professe quand il est le plus foi-t. — Dans les crises politiques, la pitié s'appelle trahison. — Tout homme qui a produit un grand effet sur les autreshommes doit être approfondi pour être jugé. — C'est toujours à demain qu'on remet l'établissement de la loi. — L'enthousiasme pour un homme, quel qu'il soit, est nécessairement variable; l'amour seul de la patrie et de la liberté ne peut changer, parce qu'il est désintéressé dans son principe. — Les masses sont tout aujourd'hui, les individus peu de chose. — Le premier article de-; droits de l'homme en France, c'est la nécessité pour tout Français d'occuper un emploi public. — Il n'y a pas de meilleur instrument pour la tyrannie qu'une assemblée, quand elle est avilie. — Le pouvoir déprave presque toujours ceux qui le possèdent. — A une certaine hauteur, la culture de l'esprit et la morale ne sauraient être séparées. — En ignorant beaucoup, on affirme tout ])lus facilement. — Tout Français d'aujourd'hui peut se dire gentilhomme, si tout gentilhomme ne veut pas se dire citoyen.
Au moment où elle écrit, tout au début Je la Restauration, le passé s'ofTre à elle sous deux formes : le passé lointain de l'histoire de France antérieure à la Révolution, et la Révolution elle-même, qui était encore le présent. Tout d'abord, elle entreprend de prouver, en historien riche de vues générales, mais aussi parfois en avocat désireux de gagner sa cause, que la raison en politique est d'antique origine, i< que c'est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne ». Cette sorte d'introduction historique à l'étude de la Révolution française, à côté de vues qu'Augustin Thierry et Guizot ne dédaigneront pas, contient bien des jugements hasardés. L'histoire 4/w est vraiment trop simplifiée, réduite, par un procédé qui sera cher à Victor Hugo, à la lutte du mal et du bien, du despotisme et de la liberté, des quatre bons rois Louis IX, Charles V, Louis XII, surtout Henri IV, et des mauvais, parmi lesquels se distinguent Louis XI et Louis XIV. Bien qu'elle excelle à trouver, à grouper, à éclairer les idées, M™^ je Staël est trop femme pour ne pas aimer à leur prêter la forme concrète du symbole. C'est ainsi que Henri IV personnifie les principes de justice et de vérité, tandis que Richelieu incarne le despotisme qui « détruisit en entier l'originalité du caractère français, sa loyauté, sa candeur, son indépendance ». Sous la Révolution, sous l'Empire, les continuateurs de Richelieu ce seront Robespierre et Napoléon, car la Révolution n'est point un événement accidentel : « chaque année du siècle y conduisait par toutes les routes, » et c'est la tyrannie monarchique qui prépara la tyrannie révolutionnaire. Par qui s'est faite Téducation de la nation française? Quels exemples a-t-elle eus sous les yeux? L'esprit de tolérance et de liberté, quand s'est-on préoccupé de le faire pénétrer en elle? Ne connaissant que la loi de la force, par quelle impossible sagesse ne Taurait-elle pas appliquée à son tour, une fois devenue la plus forte?
Cette sorte de dualisme historique, qui nous fait assister au conflit du bon et du mauvais principe, donne au livre, dans sa partie narrative, un caractère dramatique tout particulier. Le problème, enetfet, est celui-ci: la liberté, cette liberté qui, sous l'ancien régime, a été étouffée par l'absolutisme, mais qui vient de renaître, pourra-t-elle s'établir pacifiquement en France? On pat l'espérer en 1789, « lorsque les préjugés seuls avaient fait du mal au monde, et que la liberté non souillée était le culte de tous les esprits supérieurs » ; et c'est avec la plus vive espérance que M"»'^ de Staël, des fenêtres de M. de Montmorin,
ministre des affaires étrangères, vit passer les douze cents représentants de la nation, se rendant en corps à l'église Saint-Louis de Versailles, la veille de l'ouverture des étais généraux.
c'était un spectaclo bien imposant et bien nouveau pour des Français; tout ce qu'il y avait d'habitants dans la ville de Versailles, ou de curieux arrivés de Paris, se rassemblait pour le contempler. Cette nouvelle sorte d'autorité dans l'État, dont on ne connaissait encore ni la nature ni la force, étonnait la plupart de ceux qui n'avaient pas réflécbi sur les droits des nations...
La noblesse se trouvait déchue de sa splendeur par l'esprit de courtisan, par l'alliage des anoblis et par une longue paix ; le clergé ne possédant plus l'ascendant des lumières qu'il avait eu dans les temps barbares, l'importance des députés du tiers état en était augmentée. Leurs habits et leurs manteaux noirs, leurs regards assurés, leur nombre imposant, attiraient l'attention sur eux : des hommes de lettres, des négociants, un grand nombre d'avocats, composaient ce troisième ordre. Quelques nobles s'étaient fait nommer députés du tiers, et parmi ces nobles on remarquait surtout le comte de Mirabeau : l'opinion qu'on avait de son esprit était singulièrement augmentée par la peur qu'inspirait son immoralité; et cependant, c'est cette immoralité même qui a diminué l'influence que ses étonnantes facultés devaient lui valoir. Il était difficile de ne pas le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu : son immense chevelure le distinguaitentre tous; on eut dit que sa force en dépendait comme celle de Samson ; son visage empruntait de l'expression de sa laideur même, et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait dans un tribun du peuple...
Tout semblait facile alors, tant il y avait d'union dans les esprits et de bonheur dans les circonstances... On respirait plus librement, il y avait plus d'air dans la poitrine...
On s'est étonné qu'elle ait amplifié outre mesure le rôle joué par M. Xecker à cette aurore de la Révolution, et l'on a souri de cette naïveté d'adoration filiale. Necker est, à ses yeux, un Fénelon politique, un chancelier de l'Hôpital, un prophète, un homme d'État qui eût pu tout sauver si on ne lui eût pas arraché le pouvoir. Mais il lui faut un Ormuzdenmême temps qu'un Ahrinian, et quel pourra être son Ormuzd, sinon le ministre de 1780, celui dont le retour triomphal la fait s'évanouir de joie et d'orgueil? Mais cette fête est la dernière, et presque aussitôt il faut dire un long adieu à cette aimable et généreuse France, qui voulait la liberté, qui pouvait alors si facilement l'obtenir. C'est ainsi qu'à ses yeux la gloire et l'impopularité du nom paternel viennent à se confondre avec la floraison et l'avorlement des espérances libérales. Après tout, son Ormuzd est mieux choisi que son Ahriman : « On dirait, écrit-elle, qu'à toutes les époques de l'histoire il y a des personnages qu'on peut consi-
dérer comme les représentants du bon et du mauvais principe. Tels étaient Cicéron etCatilina dans Rome ; tels furent M. Necker et Mirabeau en France. » Bien qu'elle fasse effort pour rendre justice à un homme si différent à tous égards de son père et d'elle, à un homme « si éloquent, si animé, si fortement en possession de la vie », elle n'aime pas et, par suite, ne comprend pas Mirabeau. Elle sent cette « puissance de vie» dont l'effet sur l'auditoire était si prodigieux, mais elle n'est pas loin de préférer à son éloquence celle de Vergniaud, et elle ne craint pas d'affirmer que Necker l'eût vaincu si les ministres avaient eu le droit de parler dans l'assemblée.
Cette tendance presque mythique à agrandir et à travestir les hommes en génies du bien ou du mal ne l'empêche nullement de pénétrer certaines causes tout humaines qui de la réforme entreprise ont fait une révolution. Par exemple, elle a très bien observé que, contrairement aux habitudes des Français, qui voient surtout dans la vie le réel des choses et tournent assez volontiers en dérision les principes, les constituants étaient dominés par la passion des idées abstraites, et que ce fanatisme philosophique, « l'une des maladies de la Révolution » (c'en est aussi une des grandeurs), devait la pousser, aveuglément, droit devant elle : « On voulait accorder à un petit nombre de principes le pouvoir absolu que s'était arrogé jusque-là un petit nombre d'hommes : dans le domaine de la pensée aussi, il ne faut rien d'exclusif. » La crise ouverte, elle a étudié avec sagacité les principes et les effets du fanatisme politique, en particulier ces « passions orgueilleuses, dont le parti le plus fort ne sait presque jamais se préserver en France ». Moraliste avant tout, elle goûte un vif plaisir à suivre ce cours logique des événements « que les esprits vulgaires voudraient faire passer pour le résultat du hasard ou de l'action inconsidérée de quelques hommes ». Elle croit à une action des hommes sur les événements et des passions sur les hommes; mais aussi « il y a dans la destinée de presque tous les hommes, quand on se donne la peine d'y regarder, la preuve manifeste d'un but moral et religieux dont ils ne se doutent pas toujours eux-mêmes, et vers lequel ils marchent à leur insu ». Elle le dit de Mirabeau; elle le dira plusieurs fois de Napoléon, dont la Providence a pressé la chute, mais après lui avoir permis de vivre « pour donner au monde la leçon de morale la plus fi-appante, la plus sublime dont les peuples aient jamais été témoins ». Il arrive, sans doute, à l'histoire de se répéter : Na-
poléori n'a paru qu'après César et Cromwell; mais la Providence est le « sévère poète tragique » qui s'attache à faire ressortir leur punition des crimes mêmes de leur vie. Cette conception est plus voisine assurément de celle de Bossuet que de celle des historiens modernes.
C'est par là surtout, sinon uniquement, que s'explique son incapacité absolue déjuger en véritable historien l'homme qm sera toujours pour elle, comme pour Chateaubriand, M. de Buonaparte. Il y a, sans doute, les petits froissements personnels. Mais, dès le début, et malgré certaines intrigues équivoques, Bonaparte devinait en elle une ennemie, et ce serait les rapetisser tous deux que réduire le conflit à une querelle privée. En quel temps parut-il? Au moment précis où, secouant le mauvais rêve de la Terreur, elle reprenait son vieux rêve de liberté sage. On sait ce qu'elle écrivait alors, comment elle jugeait les émigrés volontaires, les royalistes intransigeants : elle ne les juge pas moins sévèrement ici, et sa sympathie, au contraire, éclate, non seulement pour les constituants, mais quelquefois, malgré elle, pour ces jacobins dont elle salue l'énergie, le désintéressement, le dévouement. La nation est victorieuse au dehors, pacifiée au dedans. Que lui faudrait-il pour tout réparer? Un Necker peut-être. Elle eut un Bonaparte, c'est-àdire le despotisme fondé sur l'immoralité politique, sur la haine des principes et le mépris des hommes. En le combattant, ce n'est pas seulement l'homme le moins fait pour lui plaire, c'est u un système » qu'elle combat, car, « s'il avait raison, l'espèce humaine ne serait plus ce que Dieu l'a faite ». Respect de l'homme, de sa raison et de sa dignité, c'est, pour cette « idéologue )), le premier dogme de la religion politique. Sur les ruines de toute pensée indépendante, Napoléon a établi le culte servile de la force, qui lui survivra> Il est coupable pour le mal qu'il a fait; il l'est plus encore pour le bien qu'il n'a pas voulu faire, lui qui aurait pu « rendre la France heureuse et libre sans aucun effort, seulement avec quelques vertus ». Mais sa vue longue d'oiseau de proie voyait seulement aussi loin que la connaissance du mal peut s'étendre. C'est à réaliser, à éterniser le mal, qu'il a consacré « la plus énergique volonté des temps modernes ». — « Ange ou démon, qu'importe! » s'écriera un poète qui s'apprête à chanter au moment où M°^« de Staël écrit. Elle n'eût pas compris cet éclectisme indifférent, et sans hésitation elle eût répondu : démon.
Tout est-il donc perdu parce qu'une double dictature a faussé
en France le sens de la liberté et dépravé les consciencesj? Il y a des moments, semble-t-il, où M"»" de Staël doute de l'avenir; mais sa nature optimiste bientôt se redresse et enseigne aux découragés le devoir présent, Faction nécessaire. Elle écrit en pleine crise de réaction monarchique et religieuse; mais ce courant ne Tentraîne pas, la confirme, au contraire, dans son libéralisme obstiné. Toute la dernière partie de son ouvrage est à la fois une satire et une profession de foi. Aux pieds d'un trône qu'on a pu relever, mais non pas consolider, s'agitent les partisans inintelligents de la doctrine « absurde » du droit divin. Il leur faut. un gouvernement immuable, comme s'ils voulaient « mettre en système les révolutions ». Ils parlent de renvoyer les Français à la servitude comme des enfants qu'on châtie. On dirait qu'ils veulent supprimer de la langue le mot de nation comme un terme révolutionnaire. Bien plus, les plus déterminés légitimistes sont les révolutionnaires d'autrefois. Plus peut-être encore que les ultra-royalistes, M'^« de Staël déteste les ultramontains. La femme qui a écrit des pages si fermes et si hardies sur la constitution civile du clergé et sur le Concordat, qui n'a cessé d'attaquer l'influence politique du clergé, toujours fatale à la religion, voyait les choses politiques et religieuses plus que jamais confondues, et en souffrait. La tolérante modération de son libéralisme et de son christianisme semblait ou suspecte ou ridicule. Son langage n'en est pas moins ferme : « Ils s'appuient, dit-elle, sur les excès de la Révolution pour proclamer le despotisme, et vingt-cinq ans sont opposés à l'histoire du monde, qui ne présente que les horreurs commises par la superstition et la tyrannie. » A la cohue des émigrés et des jacobins repentis, elle oppose « l'incorruptible bande des amis de la liberté »; mais qu'ils sont rares, ces Français éclairés et vertueux qui « réunissent, comme les Anglais, l'esprit de chevalerie à l'esprit de liberté»! A plusieurs reprises, elle adjure les nobles d'être de leur temps, de comprendre la hberté, de l'aimer. Ce qui, chez d'autres, ne serait qu'une figure de rhétorique, est ici un appel plein d'angoisse, et cette angoisse s'explique : la monarchie constitutionnelle est pour elle « la seule paix, le seul traité de Westphalie, pour ainsi dire, que l'on puisse conclure entre les lumières actuelles et les intérêts héréditaires ». Or, dès 1791, elle le remarquait : (( Il ne peut exister de monarchie sans que la classe aristocratique en fasse partie; et malheureusement les préjugés des gentilshommes français étaient tels, qu'ils repoussaient
toute espèce de gouvernemenL libre. » La Révolution n'avait rien appris à cette noblesse, et le problème se posait toujours dans les mêmes termes : à une monarchie constitutionnelle il fallait pour soutien une aristocratie libérale, et cette aristocratie n'existait pas. Ce fut, sans doute, le ^^rand souci de M'"^ de Staël.
Pour atténuer ce danger, elle demandait que la pairie fût accessible au mérite : cette institution d'une pairie toujours ouverte à l'aristocratie des talents et des services roturiers, devait être pour la noblesse « ce que la constitution anglaise est pour la monarchie ». Se faisait-elle illusion sur l'efficacité des combinaisons qu'elle proposait au peuple qui avait fait la Révolution? 11 faut se souvenir de ce qu'elle nous contie dans le chapitre sur les derniers jours de M. Xecker (ix, 9) : u Tout ce que m'a dit M. Necker est ferme en moi comme le rocher. » Il y a trop, beaucoup trop d'Angleterre dans cet ouvrage, mais pour la même raison qu'il y a trop de Necker. C'est Necker qui a appris à sa fille à considérer la civilisation anglaise comme « le plus noble, le plus brillant et le plus religieux ordre social qui soit dans l'ancien monde », la constitution anglaise comme le plus admirable monument de la grandeur morale de l'homme et comme la réalisation du beau en soi. Si elle s'attarde à célébrer les vertus privées et publiques des Anglais, non sans faire de sérieuses réserves sur leur politique extérieure; si elle est naïvement persuadée que « tout est empreint d'un sentiment de noblesse en Angleterre », c'est l'àme de Necker, bourgeois moral et, comme nous disons, un peu snob, qui vit en elle. Mais ce qui est remarquable, ce n'est pas qu'elle en soit restée à l'admiration, à l'imitation de l'Angleterre, cette patrie de la liberté légale, c'est qu'elle espère faire vivre de la même vie politique deux nations dont elle sait l'esprit si ditférent. Les Français, elle l'observe, n'ont qu'une notion assez vague de la liberté; « mais toutes les institutions qui pourraient blesser l'égalité, produisent en France la même fermentation que le retour du papisme causait autrefois en Angleterre. » Et toutefois elle ne veut pas qu'on dise que les Français ne sont pas faits pour être libres. Les circonstances seules leur ont fait défaut. Ils ont l'énergie, la patience, l'audace, en un mot tout ce qui fait la force. Pour régler cette force et la transformer en vertu, que faut-il? Des institutions libres. Non seulement la France veut être libre, mais elle le sera. La nation est avec les amis de la liberté, et la nation ne meurt point. Le progrès de l'esprit
liumain et la force des choses les favorisent : ils arriveront « graduellement, mais sûrement », à donner à la France le gouvernement libre qu'elle mérite : « Les lumières et la nature des choses amèneront la liberté en France. » Alors même qu'on accorderait que M"^^ je Staël est, politiquement, anglaise d'esprit (elle est surtout disciple de son père et de Montesquieu), il faudrait Lien reconnaître qu'elle est Française de cœur. Son patriotisme est fait de raison et de pitié. La France a pensé pour les autres pays, et la pensée n'est jamais stérile; la France a souffert pour les autres pays et par eux : la liberté sera le prix de ses souffrances.
Capable de s'élever aux idées générales, mais entraînée souvent par des sentiments passionnés, assez philosophe pour être historien quand ces sentiments ne sont pas en jeu, mais trop femme pour se maintenir toujours à la a hauteur d'impartialité » qu'elle ambitionnait d'atteindre, M"^*^ de Staël est bien elle-même dans ce livre qui commence par être une apologie de son père et fmit par être une défense des principes libéraux contre le despotisme sous toutes ses formes. On y trouve donc des élans attendris ou indignés, des confidences, des ironies, des aveux de lassitude ou de dégoût, des accès de mélancolie et des retours d'espérance, et, à côté, des parties très dignes de l'histoire véritable, des vues pénétrantes, des portraits, des analyses ou des peintures morales, comme ces tableaux de la société française à divers moments de la Révolution, qui encadrent de façon piquante de graves tableaux. Ces tableaux sont assez rarement pittoresques; toutefois les journées des 5 et 6 octobre à Versailles sont retracées avec une énergique précision de détails. Les spectacles de la nature y interviennent même, ce qui est plus rare encore * chez M"^"^ de Staël.
La reine, en sortant du balcon, s'approcha de ma mère, et lui dit, avec des sanglots étoutïii's : Ils vont nous forcer, le roi et moi. ii nous rendre ii Paris, avec les têtes (le nos dardes du, corps portées devant nous an bout de leurs piques. vSa prédiction faillit s'accomplir. Ainsi la reine et le roi furent amenés dans leur capitale. Nous revînmes à Paris par une autre route, qui nous éloignait de cet affreux spectacle : c'était à travers le bois de Boulogne que nous passâmes ; le temps était d'une rare beauté, l'air agitait à peine les arbres, et le soleil avait assez d'éclat pour ne laisser rien de sombre dans la. campagne : aucun objet extérieur ne répondait à notre tristesse. Combien de fois ce contraste entre! la beauté de la nature et les souffrances imposées par les hommes, ne sel rcnouvelle-t-il pas dans le cours de la vie?
i. Voyez pourtant encore le chapitre xvm de la 3« partie.
Quelques portraits sont frappants, portraits généraux ou individuels. Elle peint avec relief, parce qu'elle les peint avec mépris, ces vieux: courtisans « courbés par l'iiabilude des révérences, ridés par les faux sourires, pâles d'ennui plus encore que de vieillesse, et se tenant debout des heures entières sur leurs jambes tremblantes, dans ces salons-antichambres où s'asseoir à quatre-vingts ans paraîtrait presque une révolte. » D'un trait rapide elle caractérise Mounier : (( C'était un homme passionnément raisonnable; » — le baron de Breleuil : «Son gros son de voix ressemblait à de l'énergie; » — Lafayette : « Sa confiance dans le triomphe de la liberté est la même que celle d'un homme pieux dans la vie à venir; » — le solitaire et insociable Sieyès; — Gondorcet, irréligieux comme les prêtres sont fanatiques ; — Péthion, « poussant à l'extrême toutes les idées nouvelles parce qu'il était plus capable de les exagérer que de les comprendre » ; — Robespierre au teint pâle, aux veines d'une couleur verte. Ces derniers traits, à la Saint-Simon, ne sont pas fréquents; mais la preuve qu'elle observe bien, c'est qu'elle a vu et noté jusqu'aux défauts de son père, cette maladie de Fincertitude et ces scrupules infinis dont il était dévoré, son amour de la considération et de l'applaudissement. Sympathies et antipathies ont ici leur place, assurément, et leur trop grande place ^; mais ce qui domine, c'est l'horreur du machiavélisme politique, la conviction arrêtée que la loi morale s'impose même au génie; c'est le besoin d'estimer en admirant.
YII
Les romans de 31'"^ de Staël. — Son caractère et son imagination.
Avant de publier le Génie, Chateaubriand en détacha l'épi; sodé à\itala. Avant de publier YInfluence des passions, M^^'de Staël en détacha l'épisode de Zulma, qui devait y tenir lieu du
1. C'est cette réserve qu'il conviendrait dajouter à ce jugement de M"»" de Rémusat (lettre à son fils Charles, -li mai 1818) : « Qui voudra faire notre histoire pourra partir de ce livre, écrit avec la chaleur dun témoin et la sincérité d'un esprit qui se dégage des impressions individuelles. Le style est plus simple et aussi fort que de coutume; les opinions sont prises de haut; la morale et le patriotisme sont en honneur. Il n'y a pas une injure contre qui que ce soit, et ceux qu'elle écrase en passant, car il s'en trouve, ne peuvent guère se plaindre. S'ils tombent, c'est qu'ils n'ont pas pu soutenir l'éclat des conditions nobles et morales qu'elle impose aus hommes publics. Sauve qui peut! »
chapitre De l'Amour. Elle n'imitait pas Chateaubriand, puisque le traité de YInfluence des passions est de 1795, et Atala de 1801. La ressemblance, pour être fortuite, n'en est pas moins curieuse, d'autant plus que l'épisode de Zulma a ce double caractère d'être exotique et passionné. La scène est placée aux bords de l'Orénoque. Un voyageur européen, retenu comme prisonnier dans ce pays, assiste au jugement de rAméricainc Zulma, qui a tué celui qu'elle aimait; jugement bien différent de ceux de l'Europe. « Ici, dit un Indien, nous en appelons de l'homme en société à l'homme solitaire, de l'impression du moment à la conscience éternelle. » Zulma se justifie : elle avait dévoué sa vie à Fernand; Fernand l'a payée d'intidélité; elle a eu raison de le frapper. Ainsi en jugent les bons sauvages; mais, acquittée, elle se tue. « Cet écrit, dit l'auteur, plus que tout autre, appartient à mon à me. » Écrit à propos de Zulma, ce mot étonne : c'est à Delphine, postérieure d'au moins huit ans (1802), qu'il faut l'appliquer.
Ce n'est pas comme œuvre d'art qu'il faut juger Delphine. La conception de ce roman par lettres, tout abstrait, est systématique et parfois naïve; le mouvement en est lent, l'impression froide, malgré les grands élans de passion. Il nous est difficile ■de nous intéresser sans réserve à l'héroïne Delphine d'Albémar, jeune veuve aimable, nature droite et franche, mais trop disposée à prendre pour règle unique « les mouvements simples ■et irréfléchis d'une bonne nature ». Elle est dirigée et trompée par une amie, M'^s de Vernon, femme d'intrigue et d'argent, ■toujours maîtresse d'elle-même, pleine de respect pour les faits et de dédain pour les principes. « C'est, dit M™« de Vernon, une personne toute de premier mouvement et ne se servant jamais de son esprit pour éclairer ses sentiments, de peur peut-être qu'il ne détruisît les illusions dont elle a besoin. Elle <i reçu de son bizarre époux et d'une sœur contrefaite une éducation à la fois toute philosophique et toute romanesque. » Au contraire, le fier et généreux Léonce de Mandoville, qui joint à une sensibilité passionnée un caractère faible et irritable, attache une importance excessive à l'opinion du monde. Tous deux s'aiment pourtant : Léonce, parce qu'il voit en Delphine « un être inspiré » ; Delphine, parce que Léonce est un héros : la noble sincérité dont il a fait preuve en Espagne lui a valu deux coups de poignard, et il a refusé de dénoncer ceux qui l'ont frappé. Mais tous deux sont séparés par un malentendu que fait naître M'"«^ de Vernon, et c'est la fille de celle-
ci, la calme et dévole Mathiltle, que Léonce épouse sans amour.
Le malentendu se dissipe, mais trop tard; la naïve Delphine apprend avec stupéfaction et douleur, au chevet de M™^ de Ver- . non mourante, que sou amitié a été trahie. Elle pardonne; mais le lecteur se demande, comme un des personnages du roman : « Que vont devenir Léonce et Delphine? Avec leurs situations, comment vivre ni séparés ni réunis? » Ils vont longuement s'agiter et crier dans une impasse. Léonce nous devient odieux par ses crises de jalousie égoïste comme par ses pâmoisons faciles. C'est un tyran et c'est un enfant. Les scènes mélodramatiques se multiplient; mais l'action n'avance pas. En vain, par une contradiction peu vraisemhlahle, Léonce brave l'opinion après en avoir été l'esclave. En vain la mort de l'insignifiante Mathilde lui rend la liberté. Aucun dénouement ne se présente, si ce n'est le mariage banal, dénouement trop bourgeois d'une si belle passion. M'"^ de Staël en imagina successivement deux, dont aucun ne sortait du développement des caractères. Dans le premier, Léonce, arrêté comme aristocrate, était fusillé, malgré les démarches désespérées de Delphine, et Delphine s'empoisonnait. C'était en quelque sorte réhabiliter le suicide ^ Dans le second, Delphine mourait, et Léonce se faisait tuer en Vendée. Un dénouement moins rebattu et plus psychologique semble avoir été entrevu, puis écarté : c'est au moment où Léonce, après tant de souHrances, est sûr de posséder Delphine, que son âme lassée se détache du bonheur devenu trop facile. M°^^ de Staël a reculé devant la vérité cruelle de cette solution.
Mais, elle nous en prévient dans sa préface, u les événements ne doivent être dans les romans que l'occasion de développer les passions du cœur humain ». C'est une âme de femme qu'elle a voulu peindre, ou plutôt c'est la situation même de la femme dans la société. Sans réduire Delphine aux proportions d'un roman à thèse, et tout en reconnaissant qu'ici, comme partout ailleurs, M™^ de Staël pose le problème général de la destinée humaine, douloureusement incomplète-, il faut bien avouer que le problème plus particulier de la
JJ R , i. M"* de Stacl avait écrit contre le suicide quelques pages éloquentes.
2. « Comment réfléchir dans la solitude sans découvrir que tous les sentiments
Profonds ont une teinte de tristesse, et que l'homme ne peut s'élever au-dessus de existence physique, sans éprouver que le monde moral est incomplet, et que plus l'on développe son esprit et son âme, plus l'on sent les bornes de sa destinée? » (Préface de Delphine.)
destinée des femmes est ici au premier plan. La trop docile Mathiide et sa trop habile mère, dès les premières pages, remontrent à Delphine combien l'indépendance de ses opinions et la spontanéité de ses démarches risquent de nuire à son bonheur intérieur, ou tout au moins à sa considération dans le monde. « Il existe, dit M'"^ de Vernon, une manière de prendre tous les caractères du monde, et les femmes doivent la trouver si elles veulent vivre en paix sur cette terre, où leur sort est entièrement dans la dépendance des hommes... Les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver dans l&s défauls et dans les qualités même d'un caractère fort, que des occasions de douleur. » Cette même M'"^ de Vernon, sur son lit de mort, ne cherche à ses torts que cette excuse : la vraie coupable, c'est la société, qui avertit les femmes de se défier de la sincérité comme du pire danger. Il est vrai que la société, ou (( peut-être » la Providence, leur permet un bonheur : l'amour dans le mariage; mais quand ce bonheur unique leur échappe, k quand le lot est tiré et qu'on a perdu, tout est dit ». Ce que M'»'' de Staël savait trop bien, Delphine l'apprend à ses dépens. Tous ses malheurs sont la suite naturelle, presque nécessaire, de ses entraînements irréfléchis. L'auteur a donc voulu nous la faire condamner? Il ne nous la donne pas comme un modèle à suivre, mais « ce qui peut être condamnable dans la rigueur que la société exerce contre elle », voilà, sojons-en sûrs, ce qu'il a dessein de mettre surtout en lumière.
Ce livre dit aux femmes : « Ne vous fiez pas à vos qualités, à vos agréments ; si vous ne respectez pas l'opinion, elle vous écrasera. » Il dit à la société : « Ménagez davantage la supériorité de l'esprit et de l'âme; vous ne savez pas le mal que vous faites et l'injustice que vous commettez quand vous vous laissez aller à votre haine contre cette supériorité, parce qu'elle ne se soumet pas à toutes vos lois; vos punitions sont bien disproportionnées avec la faute; vous brisez des cœurs, vous renversez des destinées qui auraient fait fornement du monde; vous êtes mille fais plus coupable que ceux que vous condamnez, h
Si, comme le dit encore la Préface, « la moralité d'un ouvrage d'imagination consiste bien plus dans Timpression générale qu'on en reçoit que dans les détails qu'on en retient », et si, comme il est évident, celte impression est favorable à Delphine, qui dédaigne l'opinion, le roman de M"^« de Staël paraît bien être, au fond, un plaidoyer en faveur de ce qu'il y a de bon dans la nature, opposé à ce qu'il y a de sèchement artificiel dans la société. Mais, à la différence de ^Rousseau,
elle n'écrit qu'un plaidoyer indirect, et point de réquisitoire. C'est qu'au besoin du rêve elle joint eu elle le sens de la réalité. « Ce qui caractérisait surtout M"^" de Staël, a écrit son gendre, le duc de Broglie, c'était, d'une part, une activité impétueuse, impérieuse, irrésistible pour elle-même, et, d'une autre part, un bon sens inexorable. » Très passionnée à la fois et très intelligente, capable, comme Delphine, de céder à un entraînement généreux, mais capable aussi, comme elle, de s'analyser jusqu'en ses élans, de se juger en ses fautes, de se regarder vivre, de noter ses faiblesses volontaires ou ses sacrifices, elle connaissait, elle aimait trop la société pour n'en pas comprendre même les préjugés. Là donc est Foriginalilé, là est aussi le vice de son œuvre : il y a deux femmes en elle, s'il n'y en a qu'une en Delphine. L'une est pleine de sympathie et de pitié pour la nature aimante et délicate qui se heurte aux exigences de la vie sociale et s'y meurtrit; l'autre sent, malgré elle, ce que ces exigences ont de nécessaire, et n'en condamne plus que l'excès tyrannique. Où Rousseau s'indignerait, elle se résigne avec tristesse; elle ne conclut pas, parce qu'elle ne peut pas conclure : son cœur reste avec Delphine; mais sa raison n'est pas la dupe de son cœur.
Ce qui contribue à rendre indécise l'impression d'ensemble, c'est que l'àme de M'^*' de Staël, à ce moment de sa vie, est assez indécise elle-même. Elle a des sentiments très vifs, mais non pas des idées très arrêtées. Sans garder la candeur de la première jeunesse, elle est singulièrement jeune de cœur, prompte à s'exalter, lente à se décourager, pleine d'enthousiasme et de bonté confiante. Pourtant, elle a déjà beaucoup souffert. Le mariage, loin de donner satisfaction à son besoin d'aimer, l'a plutôt exaspérée, dévoyée. Sa religion de l'amitié a été profanée par des amis indignes d'elle, et elle en a ressenti, elle aussi, une douleur égale àcelleque cause l'amour trompé. Un sentiment du moins ne l'a pas déçue : son père a toujours été pour elle ce qu'est le père de W^^ de Cerlèbe, le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Cette aifection « d'une nature tout à fait divine », et l'amour de la liberté, qui est pour Delphine le plus généreux des sentiments S voilà de quoi se compose, en 1802, la « foi » la plus solide de Delphine. Ajoutons-y, peut-être, la foi dans. la raison perfectible à l'infini; mais les excès de la Révolution, s'ils ne l'ont pas affai-
1. Cf. la lettre do M. de Lebensei (V, 1 i) sur la situation de la France en ITOi : M"* de Stacl v est tout entière.
blie, l'ont rejetée au second plan, et le sujet de Delphine prête moins à l'admiration pour la grandeur de l'iiomme qu'à la commisération pour ses faiblesses. La foi philosophique s'y voile; la foi religieuse en est absente, à moins qu'on n'appelle de ce nom un déisme assez vague. Delphine a tout juste le fonds d'idées religieuses, ou plutôt morales, que lui a légué son vieux mari : « 11 croyait en Dieu, il espérait l'immortalité de rame, et la vertu fondée sur la bonté était son culte envers l'Être suprême. » La bonté, dont M"^*-' de Staël parle si souvent €t en termes si éloquents, est-elle une règle suffisante de conduite? Delphine est persuadée que « la morale et la religion du cœur 5) lui suffiront. Quand elle souffre, ses invocations à Dieu, en face du ciel étoile, peuvent nous faire illusion; mais -essaye -t- elle d'entamer l'indifférence religieuse de Léonce, quelles consolations le supplie-t-elle de ne pas se refuser? Celles « que la religion naturelle nous donne ». Cette incertitude des croyances n'est pas, évidemment, aux yeux de l'auteur, la cause déterminante des chagrins de Delphine, mais supposez, par impossible, un janséniste lisant ce livre : il serait assez logique en concluant : « Voilà une femme que son sens propre a égarée, et à qui la Grâce a fait défaut. »
L'héroïne se confond-elle avec l'auteur? Il est clair que Delphine, jeune veuve autour de qui ses propres imprudences font le vide, n'a pas tous les traits de la châtelaine, de la souveraine de Coppet, et en a d'autres que celle-ci n'a pas. Mais 'Sl"^^ de Staël n'estime les romans que lorsqu'ils sont « une sorte de confession, dérobée à ceux qui ont vécu, comme à ceux qui vivront », et de qui plus que d'elle-même a-t-elle pu interroger le cœur? Il y a des endroits où, visiblement, elle souhaite que le lecteur la reconnaisse, par exemple quand elle caractérise la conversation de Delphine, ce mélange de gaieté dans l'esprit et de mélancolie dans les sentiments, d'exaltation et de simplicité, de gé7iie et de candeur, de force et de bonté. « Delphine anime la conversation en mettant de l'intérêt à ce qu'elle dit, de l'intérêt à ce qu'elle entend; nulle prétention, nulle contrainte : elle cherche à plaire, mais elle ne veut y réussir qu'en développant ses qualités naturelles. » Lisons, à côté, le témoignage de M'"'-* Xecker de Saussure : « Il régnait autour d'elle un mouvement animé et facile... » Mais surtout voyons à quel point Corinne, sous ce rapport, est semblable à Delphine, et demandons-nous si le lien qui les unit peut être ailleurs que dans la personne de M™^ de Staël.
Sa conversation était un mélange de tous les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur dos sentiments; enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères... Oswald se demandait si le lion de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité ; si c'était à force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi, presque dans un môme instant, de la mélancolie k la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver.
Fontanes lui-même, alors qu'il attaquait, dans le Mercure, l'auteur de la Littérature, ne lui contestait pas ce don unique : « Ceux qui l'écoutent ne cessent de l'applaudir : je ne l'entendais point quand je l'ai critiquée. » Se laissait-elle emporter par le feu de la discussion, il y avait des moments où sa parole, selon le mot de Cliénedollé, « était teinte de la foudre », Mais ce ne sont pas ces brusques éclairs, un peu aveuglants, qu'elle a voulu faire briller ici : Delphine et Corinne mêlent à tout un sentiment débouté; elles conquièrent sans tyranniser. En cela elles ne sont que l'image très adoucie d'une femme dont la bonté souvent était orageuse ^ La douce et tendre Delphine avoue seulement qu'elle se livre avec trop de chaleur à l'esprit qu'elle peut avoir, et ne sait pas assez résister à des succès de société faits pour déplaire aux autres femmes. Et Corinne remarque que les hommes eux-mêmes, si distingués qu'ils soient, ne jouissent pas sans mélange de la supériorité d'une femme. Toutes deux ont raison; mais les femmes qui se froissent et les hommes qui se lassent n'ont peut-être pas non plus tout à fait tort. M™^ de Staël a prêté à ses héroïnes quelque chose de sa personnalité fortement en relief : il leur est impossible de s'effacer. Or, les mêmes qualités qui font qu'elles éblouissent le monde font qu'elles lui sont bientôt à charge : une seule, plus modeste, la discrétion, les leur ferait pardonner; mais la discrétion est une limite, et, pour certaines natures spontanées, se contraindre, c'est s'amoindrir.
C'est pour des raisons analogues que les caractères d'hommes, dans les romans de M"^« de Staël, sont si inférieurs aux
1. « Je n'ai jamais vu une femme meilleurf, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n'en ai jamais vu une qui ait des exigenres plus continuelles sans s'en apercevoir, qui absorbe plus la vie de ce qui l'entoure, et qui, avec toutes ses qualités, ait une personnalité plus arovée : toute l'existence, les minutes, les heures, les années, doivent être ù sa disposition. Et quand elle se livre à sa fougue, c'est un fracas comme tous les orages et les tremblements de terre. C'est une enfant gâtée,, cela résume tout. » (Benjamin Consiant.)
caractères de femmes. Au centre, « c'est toujours, dit M'"'' Necker de Saussure, une femme douée de facultés supérieures, qui ne peut s'astreindre à suivre la ligne que l'opinion lui a tracée ». Oswald, au contraire, ainsi que Léonce, est l'esclave et la victime de l'opinion. Cet Écossais poitrinaire, qui crache le sang et se soigne le moins possible, est destiné à nous paraître aussi « intéressant >» que nous avait paru Léonce : il est seulement moins insupportable, moins inexplicable aussi. Son caractère offre des contrastes assez habilement fondus : il a l'àme poétique tant qu'il voyage, et un esprit très positif quand il foule de nouveau le sol anglais. Mais, enfin, il n'est pas un héros, celui dont on nous dit qu'il se laissait aller aux événements, espérant bien être enlrauié par eux à ce qu'il souhaitait. 11 est pris entre Corinne, la passion idéale où toutes les grandes facultés de l'intelligence et de l'âme ont leur part, et Lucile, le home anglais, qui a son charme pénétrant à la longue, mais aussi sa monotonie enveloppante et assoupissante. Puisqu'il est malheureux avec Lucile, c'est donc que Corinne avait eu raison de lui présenter de la femme une image toute différente.
On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il faut expier, . en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent; mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables? Les grandes pensées, les sentiments généreux, ne sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? Chaque femme, comme chaque homme, îie doit-elle pas se frayer une route d'après son caractère et ses talents? Et faut-il imiter l'instinct des abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité?
C'est donc un même problème qui se pose dans les deux romans; c'est une même cause qui se plaide. Mais il y a quelque chose de nouveau dans Corinne, et déjà M"^° Ps'ecker de Saussure l'avait marqué. On n'accepterait pas sans réserve la formule tant citée : « Corinne est l'idéal de M^^^ de Staël; Delphine en est la réalité durant sa jeunesse », car cette impression de réalité est justement celle que donne le moins ce je ne sais quoi d'à demi rêvé qu'on trouve au fond du roman de Delphine. Ce personnage de Delphine est aussi un idéal, mais imparfait et tlotlant; celui de. Corinne, qui nous est montrée — comme M»^^ ^q Staël dans le portrait de Gérard — avec ce schall des Indes enroulé autour de sa tète, ces beaux bras nus, mais aussi cette taille un peu forte, c'est bien l'idéal qui a pris
corps. Il s'est même un peu épaissi en se précisant; la femme est devenue femme de lettres. Delphine s'analysait déjà trop, dissertait trop; Corinne se montre et se démontre, accepte le public pour juge, monologue, enseigne, joue avec science et conscience le rôle toujours délicat, mais très ingrat ici, de guide de l'étranger à travers Rome et Tltalie.
Où nous voyons une gaucherie de composition, M™° Necker de Saussure voit une beauté nouvelle : on le sait, Corinne, qui ne parut qu'en 1807, sort du voyage d'Italie qui suivit immédiatement la mort de M. Necker. Pendant ce voyage attendri, M™« de Staël aurait découvert la nature et l'art. Jusqu'alors, le spectacle de la nature l'avait peu touchée. « Elle avait pris une sorte d'humeur contre les lacs, les montagnes, les glaciers de la Suisse, dont on lui comptait la vue pour un dédommagement. Rien de ce qui n'était ni sentiment ni pensée n'avait de valeur à ses yeux. » La perte de son père la prédisposa à sentir plus de choses, et l'influence de W. Schlegel, rêveur à la fois et critique, comme il sied à un bon Allemand, fit le reste. De là non seulement l'idée de son roman, mais la conception même des deux personnages, tout symboliques, qu'elle y oppose : « M™« de Staël s'est, pour ainsi dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donné à l'un ses regrets éternels, à l'autre son admiration nouvelle; Corinne et Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux, c'est ellemême. » Elle aurait donc eu sa «révélation », comme un Descartes ou un Pascal, et son œuvre, comme sa vie, pourrait se partager en deux grandes périodes : avant et après le voyage d'Italie.
La vérité est plus complexe. La mort de son père et le voyage d'Italie fortitièrent en elle les sentiments qu'elle avait déjà, développés ou en germe, mais ne lui donnèrent pas les sentiments qui lui manquaient.
On n'eût pas cru possible que l'exaltation de son amour filial pût s'accroître. Et pourtant ce sentiment la maîtrise si souverainement qu'elle lui subordonne, dans son roman, la passion même de l'amour, à ce point que l'on risque de comprendre mal la conduite d'Oswald Nelvil, si l'on ignore sous l'empire de quelles circonstances l'auteur a tracé ce caractère. Oswald, le faible Oswald, estpour Corinne un « ange de lumière ». C'est qu'il atteint à l'héroïsme de la piété filiale. Pourquoi, à vingtcinq ans (c'est, nous l'avons vu, l'âge critique pour M™*^ de Staël), est-il découragé de la vie? (( La plus intime de toutes les
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douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie. » Désespéré de n'avoir pu assister à ses derniers moments (M™« de- Staël eut aussi ce malheur), il essaye, du moins, de s'identifier avec les idées qui ont dû occuper son père vers la fin de sa vie; mais il ne réussit pas h tromper celte solitude du cœur. 11 sait qu'on peut encore aimer après un tel malheur, mais que « confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus ». Mal mariée, M"^*^ de Staël a droit peut-être de le dire;, mais Oswald, qui aime Corinne ou croit l'aimer, ne devrait pas le penser, L'aime-t-il? Une l'aime pas assez, en tout cas, pour, ne pas la sacrifier aux préventions que son père conçut a itrefois contre elle. C'est dans la maison familiale, sous les arbres d'un parc qui ressemble fort à celui de Coppet, qu'il retourne évoquer l'image de ce 'père, de ce juge. « Hélas! qui 'n'a pa^ espéré quelquefois, dans l'ardenr de ses prières, qu'une ombre chérie lui apparaîtrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait à force d'aimer? » 11 ne se produit pas d'apparition, à proprement parler; mais l'arrêt que le père mort eût prononcé, il l'avait écrit, vivant; et son fils s'y conforme, ne pouvant ignorer que Corinne en mourra.
La sensibilité surexcitée que M™« de Staël prête à Corinne S et dont elle souffrait elle-même à ce moment, eût été monotone dans sa tension douloureuse, si le sentiment religieux ne l'avait parfois apaisée. C'est ici la vraie conquête de M"^"^ de Staël en deuil sur sa propre nature. Le christianisme lui apparut comme « le culte de la douleur », sa croyance passa de son intelligence à son cœur, et elle crut avec amour, parce qu'elle pleura. Diverses religions lui offraient leurs diverses cérémonies; elle en vit l'àme commune : « Un même sentiment s'élève vers le ciel de ces rites divers, un même cri de douleur, un même besoin d'appui. » Et, même dans l'Italie des papes, elle n'exclut pas les Juifs de la grande fraternité humaine. Oswald, il est vrai, médiocrement touché par les cérémonies de la semaine sainte à Rome, critique ces rites, qui gênent le libre élan du cœur vers le divin, regrette les nobles et simples fêtes du culte anglican, et M"^*^ de Staël, celle d'hier, parle par sa bouche; mais celle d'aujourd'hui répond par la bouche
1. « Quand une personne de génie est douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses facultés mêmes : elle fait des découvertes dans sa propre peine comme dans la nature... L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais, pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité naturelle et la lui rendait souvent très douloureuse. »
de Corinne : « Si la religion consistait uniquement dans la stricte o])servation de la morale, qa'aurait-elle de plus que la philosophie et ha raison?... L'àme retombe sur elle-même, si les beaux- arts, les grands monuments, les chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poclique qui est aussi le génie reli' {/ieux. » L'auteur du Génie du christianisme avait-il dit autre chose? Il semble que M™° de Staël tienne à « souligner » ici une conversion, car elle abaisse l'austère Oswald lui-même devant la bénédiction du pape : « Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque rite que ce soit, c'est la plus tou- ■chante fraternité d'espérances et de sympathies que les hommes puissent contracter sur cette terre. » L'âme s'est élargie •en s'attendrissant.
Est-ce à dire que tout, religion, nature, art, se soit révélé ■soudain à son âme renouvelée? Parce qu'il y a des descriptions de la nature dans Corinne, on crie au miracle. Quoi! cette femme qui avait, disait-elle, toute la Suisse dans une magnifique horreur, et qui préférait le ruisseau de la rue du Bac au lac de Genève ; cette femme qui raillait ses amis d'en être encore au préjugé de la campagne, et leur déclarait que, n'était ce préjugé, elle n'ouvrirait pas sa fenêtre pourvoir, une première fois, la baie de rs'aples, tandis qu'elle ferait cinq cents lieues pour aller causer avec un homme d'esprit, la voici qui sent Y amitié de la nature en Italie pour l'homme, et qui s'élève à la conception d'une harmonie universelle. V La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à l'enthousiame enfin, » est en harmonie avec la nature. Il n'y a point là de découverte. Delphine ne regardait jamais la nature sans s'élever «jusqu'aux pensées religieuses qui nous lient à ses majestueuses beautés ». En France, elle apostrophait l'inflexible nature en lui redemandant le bonheur passé, tout comme un poète romantique pourra le faire. En Suisse, elle rêve près de la chute du Rhin, au hord des lacs, comme une héroïne de Rousseau.
Je suis descendue vers le lac : un vent impétueux l'agitait ; les vagues avan- -çaient vers le bord, comme une puissance ennemie prête à vous engloutir; j'aimais cette fureur de la nature qui semblait dirigée contre l'homme. Je me plaisais dans la tempête ; le bruit terrible des ondes et du ciel me prouvait que îe monde physique n'était pas plus en paix que mon âme. « Dans ce 'trouble universel, me disais-je, une force inconnue dispose de moi; livrons-lui mon «nisérabie cœur, qu'elle le déchire; mais que je sois dispensée de combattre «contre elle, et que la fatalité m'entraîne comme ces feuilles détachées que jo vois s'élever en tourbillon dans les airs. »
M°^° de Staël, qui, l'année même de Delphine, offre à M'"e Réca-
mier de lui montrer Véclatante nature de Goppet (30 avril 1802), n'est donc pas si insensible qu'on l'a faite aux spectacles du monde extérieur. Seulement, elle ne les aime, elle ne les conçoit que dans leurs rapports avec les émo tions de l'àme humaine Ses paysages sont plus que des états d'âme : à force de l'être, ils ne sont presque plus des paysages. Ce n'est pas à la vie des choses qu'il lui plaît d'associer la vie des êtres; c'est pour les diverses attitudes de ses personnages qu'elle cherche des cadres, et l'on ne dira pas ici que les cadres écrasent les figures. Non, elle n'a point changé : après comme avant Corinne, le grand sentiment de la nature lui fait défaut. Peut-être aussi n'eut-elle jamais le sentiment très élevé de l'art. C'est bien à elle-même qu'elle songe, lorsqu'elle écrit d'Oswald : « Son imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles de la nature et aux chefs-d'œuvre des arts... Il avait des préventions contre les Italiens et contre l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce pays... 11 était bien loin de supposer que ce pays, dans lequel il entrait avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles. » Dirigé par Corinne, Oswald sera, en effet, un bon élève, et fera des progrès. Mais M™^ de Staël a vu avec sagacité par oi^i il ne serait jamais qu'un artiste médiocre : (( Il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. » N'est-ce pas aussi vrai d'elle que de lui^? Elle a écrit une page sentie sur la musique» qu'elle aimait. On voit, d'autre part, qu'elle n'a pas visité sans profit les musées d'Italie. Mais, outre qu'elle ne nous épargne pas assez le détail de ce qu'elle-même vient d'apprendre, il n'y a rien, dans ses descriptions artistiques, qui ne soit déjà dans les Salons de Diderot, trop moraliste, lui aussi, dans la critique d'art, mais venu le premier.
Au reste, Oswald est intéressé, distrait momentanément par l'Italie; il n'est pas conquis. Quand il admire Alfieri, c'est aux dépens de ses compatriotes italiens.
II a été fort admiré, parce qu'il est vraiment grand par son caractère et par son âme, et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme
1. Bonstetten écrivait d'elle, avant l'Italie, il est vrai : « Le sentiment de l'art lui manque, et le beau qui u'est pas esprit et éloquence n'existe pas pour elle. »■
?i cola les rejrardait encore. Ils sont amateurs de l'énerfïie et de l'indr^pendance, comme des beaux tableaux qu'ils possèdent dans leurs galeries'.
Corinne, il est vrai, Italienne à demi, relève la littérature italienne trop rabaissée par Oswalcl, et aussi par M™^ de Staël elle-même, dans un livre antérieur, insuffisamment équitable. On dirait qu'il y a là comme un remords et comme un essai de palinodie. Justice est rendue à Dante. Mais Shakespeare et Ossian sont loués avec une autre chaleur d'àme. En tout cas, la palinodie s'arrêterait à la littérature. Corinne avertit bien Oswald qu'à mesure qu'il connaîtra mieux les Italiens, il retrouvera dans leur caractère k quelques traces de la grandeur antique, quelques traces rares, etTacées, mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux ». Eh bien, Oswald les connaît, puis les quitte; et quel souvenir garde-t-il d'eux dans son Angleterre? Il les plaint : « Il lui semblait que dans sa patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et l'ignorance. » Si bien que le livre qui s'annonce comme une sorte de réhabilitation de l'Italie méconnue s'achève en glorilication •de la i< nation morale, religieuse et libre )), chère à l'auteur de Delphine. Aussi Corinne, œuvre de maturité, supérieure à Delphine pour la forme, mais pour la forme seulement, n'est-elle ni une œuvre nette ni une œuvre profonde. Avec Oswald nous partons d'Angleterre, mais pour y revenir; nous traversons l'Italie, mais pour nous en évader; nous secouons le charme après l'avoir subi; nous aimons Lucile après avoir aimé Corinne, sans aimer, au fond, peut-être, autre chose que notre « moi » tour à tour attristé, amusé, ému, lassé; ne sachant oij chercher l'idéal, nous croyons le trouver partout, et nous nous indignons que partout il nous fuie. Est-ce à cette désillusion finale que Tauteur a voulu nous acheminer? On en doute. Plus certainement elle a voulu nous intéresser au malheur d'une femme de génie ; mais le cas est aussi rare qu'il est curieux, et les lectrices elles-mêmes s'y intéressent peu, ne se sentant pas sérieusement menacées.
1. M^^ de Staël écrira encore dans les Considérations, son dernier ouvrage : <i On proclama la république romaine du haut du Capilole, mais il n'y avait de républi- •t-ain, dans la Rome de nos jours, que les statues. »
YIH « De rAIlciuagiie » (1810-1813).
Le livre De l'Allemagne est plus qu'un chef-d'œuvre individuel : c'est une de ces œuvres directrices de l'opinion, mais bientôt dépassées par elle, qui marquent des dates et ouvrent des époques. Aussi naissent-elles à leur heure et trouvent-elles des esprits préparés à les accueillir. Un Allemand de beaucoup d'esprit, Henri Heine, a écrit, lui aussi, son livre De l'Allema- (jne, et n'a pas caché dans quelle intention peu bienveillante il l'avait écrit. « M"^^ de Staël, dit-il, ne voyait au delà du Rhin que ce qu'elle voulait voir : un nébuleux pays d'esprits, où des hommes sans corps et tout vertu se promenaient sur des champs de neige, ne s'enlretenant que de morale et de métaphysique... En lisant son livre, on croirait que chaque Allemand mérite le prix Montyon, et tout cela dans la seule intention de vexer l'empereur dont nous étions à cette époque lesennemis.» Rien de moins juste : consciemment ou non, obéissant d'ailleurs peut-être à des affinités de nature et de race^ «lie n'a fait que suivre un mouvement déjà commencé depuis plus d'un demi- siècle.
C'est vers le milieu du xviiie siècle, en effet, que la France parut s'apercevoir que l'Allemagne existait. Jusque-là elle s'en tenait à l'opinion vaguement dédaigneuse de ceux qui, comme Voltaire, trouvaient dans la langue allemande « peu d'esprit et beaucoup de consonnes ». Diderot fut, au contraire, en relations suivies avec Lessing, et les Allemands lui rendirent amplement sa sympathie. L'Encyclopédie contient plusieurs articles sur la littérature allemande signés de Marmontel et du professeur berlinois Sulzer, esthéticien de mérite. Le Journal des étrangers (1754-17(32); l'Année littéraire, où Fréron, dans son horreur delà sécheresse voltairienne, ne craindra pas d'inviter les Français à suivre l'exemple des Allemands (1760); le Mercure, où Grimm fit ses débuts en France, et compara l'Allemagne à une volière de petits oiseaux qui attendaient la belle saison pour chanter; toute la presse de ce temps, qu'on n'a pas assez étudiée, ouvrait peu à peu l'esprit français à des curiosités nouvelles. La Correspondance littéraire de Grimm, Diderot et Meister (Grimm était un Allemand d'Allemagne, et
Meisler un Allemand de Suisse) devrait être étudiée de près •si l'on voulait suivre Ja lente évolution du goût public. Dans le numéro de janvier 1762, on lit ce très curieux passage, à propos de la traduction des Idylles de Gessner par Huber, qui avait traduit déjà la Mort d'Abel du même auteur :
La poésie et la littéralure allemandes vont devenir à la mode, à Paris, ■comme l'élait la littéralure anglaise depuis quelques années. Déjà on étudie la langue allemande comme une langue savante, et plusieurs amateurs de la littérature y ont fait beaucoup de progrès. Comme on se livre à Paris avec \me chaleur extrême à ses goûts, je prévois que dans trois ou quatre ans d'ici personne ne pourra se montrer en bonne compagnie sans savoir l'alleiiiand et sans avoir lu les poètes de cette langue,,. Si l'on avait parlé à Paris, il y a douze ans, d"un poète allemand, on aurait paru bien ridicule. Ce temps est bien changé '.
En février 1764, la Correspondance annonce un Essai sur la -langue allemande, avec une histoire de la littérature allemande, par M. Junker, professeur de langue allemande à l'école royale militaire, et ajoute : « Comme c'est aujourd'hui la mode à Par'is d'étudier cette langue et cette littérature, \'o\wr<iq,e de M. Junker ne peut manquer de faire fortune. » On peut se faire une idée de cette mode croissante par la vogue extraordinaire dont Jouit ce libraire idyllique de Zurich, Gessner, imité ou traduit par Rousseau, par Diderot, par Gilbert, par André Ghénier. Florian le traite en ami et, dans son Discours de réception à l'Académie (14 mai 1788), déplore sa mort récente autant que celle [de Butfon. Robespierre aime encore à le lire. Antelmi traduit, en 1764, les Fables de Lessing et, en 1769, la Messiade de Klopstock, que Grimm avait déjà présentée au public français dans le Mercure. Ils semblent avoir moins plu que Gessner. Cependant, la Correspondance littéraire salue le « génie » de Lessing et rapporte que son drame de Miss Sara Sampson a été fort applaudi à Saint-Germain sur le théâtre privé du duc d'Ayen. 11 semble aussi que Werther, au moins dans la traduction d'Aubry (1778), ait été accueilli assez froidement; mais il avait fait une vive impression sur un certain nombre de lecteurs choisis, et Raniond l'avait imité dans un drame en trois journées, les Dernières Aventures du jeune d'Olban (1777), terminé par le coup de pistolet obligatoire, et pré-
1. Voyez encore, sur Gessner, les numéros de février 1764, février 1773, avril et juin 1788 ; sur divers auteurs allemands, octobre 17(i-2, décembre 1764, Janvier 1760. mars 1778. Cf. la préface des Contes et Pocmes de Dorât (1770), Condorcet prononça l'éloge de Ilaller.
cédé d'une préface agressive contre les règles classiques. Peu après, Gœtz de Berlichlngen paraissait dans le Nouveau Théâtre allemand de Friedel et Bonneville (1782). Enfin les Brigands de Schiller étaient traduits en 1785, et, mieux compris, de prime saut, en France, que Gœthe, Schiller y jouissait d'une particulière faveur jusque pendant la crise révolutionnaire.
Aussi, à la veille de la Révolution, en 1787, l'auteur de Faublas, Louvet, signale un engouement germanique que la Correspo7idance lUléra'we signalait déjà cinq ans auparavant. Au lendemain de la Révolution, en 1800, Guillaume de Humboldt écrit de Paris qu'on y croit beaucoup connaître et }3eaucoup aimer la littérature allemande. Ce n'est, sans doute, alors qu'un courant assez superficiel, car le peuple français, en ces années terribles, a eu autre chose à faire qu'à approfondir la littérature de ses ennemis. Mais parmi les esprits distingués qui, avant 1793, regardaient au delà du Rhin, avec une sympathie désintéressée, plusieurs devinrent malgré eux les hôtes de l'Allemagne, et plusieurs revinrent en France assez à temps pour « documenter » leurs amis. Camille Jordan avait traduit Klopstock pendant l'exil; Narbonne, le Wallenstein de Schiller; Chênedollé avait comparé avec une admiration ingénue le génie de Gœthe à son pauvre petit talent; de Gérando, dont l'académie de Berlin avait couronné un mémoire philosophique, et surtout Charles de Villers, auteur de la Philosophie de Kant, avaient fortifié la pensée française au contact de la pensée allemande. Par une lettre de M°^° de Staël à Camille Jordan (23 octobre 1802), on voit qu'au lendemain de la publication de la Littérature, elle a senti le besoin de compléter son instruction relativement à l'Allemagne : « Je lis l'ouvrage de Gérando pour Berlin, qui me frappe de vérité et de clarté. Je lui écrirai quand je serai plus avancée. Villers m'écrit des lettres où son amour de moi et de Kant se manifestent, mais Kant est préféré. » On voit aussi que Villers et Gérando vont être, mais n'ont pas encore été ses inspirateurs. La préface de Delphine, qui met la littérature allemande presque sur la même ligne que la littérature anglaise, marque un progrès dans la connaissance du génie germanique. Les deux voyages d'Allemagne et la société assidue de \V. Schlegel firent le reste.
Elle n'en affirme pas moins, dans le premier chapitre du livre De l'Allemagne, que l'Allemagne intellectuelle n'était presque pas connue de la France, L'Allemagne de Kant, oui; mais elle-même, M"!^ de Staël la connaissait-elle beaucoup avant les
G. de Litt. — Madame de Staël. 5
révélations de Villers? Et ce qu'elle a vu ou entendu, l'a-l-elle toujours assez observé ou assez écouté? Elle envisage l'Allemagne sous le quadruple aspect social, littéraire, philosophique, religieux. Cette construction monumentale impose le respect. Mais quand on serre de près telle partie gontlée de citations, on s'aperçoit qu'elle contient autant de France que d'Allemagne, et plus de Staël que de Gœthe ou de Kant. Cela tient d'abord, sans doute, à ce que l'ouvrage entier, fort bien composé en vue de piquer et de retenir l'attention, est un perpétuel et ingénieux parallèle des deux littératures, une perpétuelle leçon, tantôt directe, tantôt indirecte, mais toujours claire, à l'adresse de la France, comme on le prévoit des le début.
Il se pourrait qu'une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et qu'elle contînt des idée? nouvelles dont nous pussions nous enrichir en les modifiant à notre manière... La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit français lui-même a besoin maintenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse...
Mais, en disant beaucoup de mal, trop de mal parfois, de l'esprit français, de la littérature française, elle restera Française par l'esprit et même par le goût, beaucoup plus qu'elle ne le soupçonne, elle qui se croit un peu Allemande, et c'est ce que les Allemands, eux, voient fort bien. Sans qu'elle en ait peut-être conscience, il lui faut une antithèse qui soit une satire cachée; elle a son antithèse sans rien altérer de la vérité telle qu'elle la voit, puisqu'elle la voit telle, si l'on peut parler ainsi, avec un parti pris très sincère. C'est avec une candeur parfaite qu'elle écrit de l'Allemagne, de ses mœurs privées et publiques, de son avenir politique : « Ses défauts comme ses qualités la soumettent à l'honorable nécessité de la justice... Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale. » Elle en est sûre, dès qu'elle le souhaite. C'est qu'elle regarde au loin, avec tristesse, vers la France de Napoléon. Mais cette France, malgré tout, reste bien aimable. C'est en songeant aux femmes françaises, je le crois bien, qu'elle écrit : « On ne saurait nier que de nos jours elles valent en général mieux que les hommes. » En tout cas, « la conversation, comme talent, n'existe qu'en France », et Paris est « la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus »; et elle le connaît bien, ce mal du pays, qu'explique surtout le regret d'une jouissance si déhcate, et elle s'attarde, en des pages d'ailleurs exquises, à définir cet
MADAME DE STAËL Ti
esprit de conversation, celte manière de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, ce désir de plaire, qu'elle a fait briller en Delphine et en Corinne, parce qu'ils brillaient en elle. Vivant moins en société, ou plutôt de la société, les Allemands ont une originalité individuelle plus profonde; elle écrit son livre pour le démontrer; mais quoi! « rien ne saurait faire qu'une ville d'Allemagne devînt Paris », et « les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels, de quelques-uns des avantages de l'esprit social en France ». Les universités allemandes ne la consolent pas des salons absents; elle y jette seulement un coup d'œil, et critique, en particulier, l'enseignement scientifique expérimental qu'on y donne, sans avoir pris la peine de le comprendre. En somme, cette Allemagne vertueuse, grave et lourde, de la première partie (des Mœurs de l' Allemagne), M"^^ de Staël lui est indulgente plutôt que favorable. Elle la prend sous sa protection pour la présenter dans la société française, et elle ne la présente qu'en excusant ses gaucheries, son honnête mais épaisse façon de conter et de rire.
On se la figure écoutant avec quelque impatience ces bons Allemands, plus souvent les interrompant, les enseignant et leur faisant payer cher l'honneur qu'elle leur fait parfois de les admirer. C'est bien sous ces traits qu'elle se montre à nous, même dans la seconde partie [la Littérature et les Arts), où elle fait les efforts les plus loyaux pour admirer de plein cœur. Tout d'abord, elle est charmée de trouver parmi eux un Allemand qui est un Français, Wieland :
Il y a en lui un poète allemand et un philosophe français qui se fâchent alternativement l'un pour l'autre; mais ses colères cependant sont très douces à supporter; et sa conversation, remplie d'idées et de connaissances, servirait de fond à l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers genres.
Klopstock est bien Allemand, si Allemand qu'il s'égare parfois dans l'idéal. M™° de Slaël regrette de ne l'avoir pas connu : « On dit que sa conversation était pleine d'esprit et même de goût; qu'il aimait l'entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, et qu'il était bon juge de ce genre d'agréments que la pédanterie réprouve. Je le crois facilement; car il y a toujours quelque chose d'universel dans le génie... » Mais on sent que sa vénération pour la Messiade ne va pas sans quelque effroi ou quelque lassitude. On sent de même, si l'on note bien des nuances délicates de pensée ou d'expression, que la trop
paisible majesté de Gœlhe l'a comme dépaysée. C'est le poète qu'il faudrait pénétrer dans son œuvre; c'est l'homme qu'elle s'obstine à vouloir saisir dans la vie de société : « Gœthe est un homme d'un esprit prodi^'ieux en conversation, et Ton a beau dire, l'esprit doit savoir causer... Quand on sait faire par- ■ler Gœthe, il est admirable... Au premier moment, on s'étonne de trouver de la froideur et même quelque chose de raide à l'auteur de Werther; mais quand on obtient de lui qu'il se mette à Vaisu, le mouvement de son imagination fait disparaître en entier la gêne qu'on a d'abord sentie. » Elle a beaucoup admiré Werther, mais elle n'admire point Faust : « La pièce de Faust n'est certainement pas un bon modèle. Soit qu'elle puisse être considérée comme l'œuvre du délire de l'esprit ou de la satiété de la raison, il est à désirer que de telles produclions ne se renouvellent pas. » L'n tel arrêt marque les bornes, sinon de son intelligence, au moins de sa faculté de sympathie et d'assimilation. Que Faust déconcerte un critique français, surtout de ce temps, on le conçoit. Mais elle a l'ambition de faire connaître, aimer l'Allemagne, et c'est devant les œuvres essentiellement allemandes qu'elle recule ! Schiller seul paraît lui avoir inspiré « une amitié pleine d'admiration », bien qu'il s'exprimât péniblement en français, et contestât la supériorité de la littérature dramatique française.
Au fond, ce livre et ce voyage en Allemagne sont à double fin: M'"^ de Staël est le missionnaire du génie français en Allemagne, aussi bien qu'elle est le prophète du génie allemand en France. Quel domaine littéraire réservait-elle donc à l'esprit français d'une part, au génie allemand de l'autre? C'est ici la partie la plus originale, mais aussi la plus contestable de l'ouvrage. Les limites n'y sont pas posées d'une main très sûre. Nous dire que Rousseau, Bernardin, Chateaubriand, « sont tous, •même à leur insu, de l'école germanique, c'est-à-dire qu'ils ne puisent leur talent que dans le fond de leur âme », c'est ne pas nous offrir un critérium sérieux, car, à ce compte, quelques-uns des grands prosateurs classiques, en qui M™® de Staël avait raison de voir nos grands poètes lyriques d'avant le xix° siècle, Pascal, Bossuet, Fénelon, seraient déjà de l'école allemande. Une définition plus précise est celle qui distingue entre les choses, les pensées, les sentiments, qui forment la matière des deux poésies. En exagérant, sans doute, les difficultés de la versification et de la langue françaises, les exigen- >ces d'un esprit plus logique qu'enthousiaste, on ne nous en fait
pas moins comprendre pourquoi les Français ne songent point à mettre en vers ce qui serait pourtant de la véritable poésie. « L'on ne dit en français que ce qu'on veut dire, et l'on ne voit point errer autour des paroles ces nuages à mille formes qui entourent la poésie des langues du Nord. » Il est clair que l'âme de la nature et l'âme française ne se pénètrent pas alors, et que si « c'est cette alliance secrète de notre être avec les merveilles de l'univers qui donne à la poésie sa véritable grandeur )>, la poésie de Gœthe est infiniment supérieure à celle de Delille. Mais l'évolution poétique qui se prépare alors chez nous, M™® de Staël ne la pressent pas. Ne voyant en France que l'esprit de société et les genres littéraires qui en doivent naître^ elle confine les Français dans le génie dramatique, descriptif et didactique. La poésie lyrique ou épique, a telle que les anciens et les étrangers la conçoivent », leur est interdite, et d'ailleurs le vrai sens de la poésie lyrique ne paraît pas accordé aux modernes. On ne lui demande pas de prévoir la Légende des siècles; mais elle sait, elle dit dans ce livre même qu'en France Chateaubriand s'efforce de ranimer « la religion et la poésie »; elle écrit, en se souvenant évidemment de lui : « Les bosquets, les fleurs et les ruisseaux suffisaient aux poètes du paganisme; la solitude des forêts, l'Océan sans bornes, le ciel étoile, peuvent à peine exprimer l'éternel et l'infini dont l'âme des chrétiens est remplie. » Chateaubriand mène à Lama'rtine, qui prélude déjà aux Méditations. Elle ferme dogmatiquement la porte à ce prochain avenir. Du moins, elle prépare cet avenir qu'elle ne prévoit pas, en opposant la poésie « romantique » à la poésie classique.
Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme... On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques... La littérature des anciens est, chez les modernes, une littérature transplantée; la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore..\ La poésie française étant la plus classique de toutes les poésies modernes, elle est la seule qui ne soit pas répandue parmi le peuple... Les arts, en France, ne sont pas,, comme ailleurs, natifs du pays même où leurs beautés se développent.
Que sera donc, en France, la poésie nouvelle, s'il ne faut rien attendre de la poésie lyrique? Gomme Montesquieu, M»»^ de Staël dirait volontiers que la poésie dramatique est la poésie
par excellence. A voir qaelle place lui est ici consacrée, on sent qu'elle y voit aussi la poésie française et sociale par excellence. Mais, plus que tout autre, ce genre est dominé par l'idéal antique vieilli et stérilisé : la tragédie française, emprisonnée dans les trois unités, devenue un véritable tour de force, n'intéresse plus le peuple. Il y a eu des chefs-d'œuvre en ce genre. Est-ce une raison pour qu'il en naisse de nouveaux? IS'e vaudrait-il pas mieux tenter des voies nouvelles, suivre, par exemple, la tendance naturelle du siècle qui mène à la tragédie historique? L'histoire serait une source inépuisable de sujets, si l'on donnait plus de liberté à l'art dramatique. « Il faut permettre plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance de l'histoire; car si Ton s'en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles des mêmes chefs-d'œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques... Quand on voit de quelle stérilité notre littérature est menacée, il me paraît difficile de ne pas désirer que nos écrivains reculent un peu les bornes de la carrière : ne feraient-ils pas bien de devenir à leur tour conquérants dans l'empire de l'imagination ? » Quelques-unes de ces. critiques sont vraiment pénétrantes, et prouvent que son esprit, s'il était resté français, l'était pourtant avec moins d'é- Iroitesse que par le passé. « Les Français, dit-elle, se privent d'une source infinie d'effets et d'émotions, en réduisant les caractères tragiques, comme les notes de musique ou les couleurs du prisme, à quelques traits saillants, toujours les mêmes... Quand on a dit d'un personnage, en France : « U ne sait pas ce qu'il veut, » on ne s'y intéresse plus, tandis que c'est précisément l'homme qui ne sait pas ce qu'il veut dans lequel la nature se montre avec une indépendance et une force vraiment tragique. » Mais à quoi aboutit ce grand eff"ort de critique et de rénovation? à l'éloge de Ducis, qui, pourtant, selon elle, a eu tort d'imiter les défauts de Shakespeare en même temps que ses beautés.
Nulle part la Française et la femme qu'est M"^^ de Staël n'apparaissent mieux que dans les deux dernières parties {la Philosophie et la Morale, — la Religion et l'Enthousiasme). Nulle part aussi le dessein général de l'ouvrage ne se révèle plus clairement. Il s'agit de restaurer en France ce qui en tout genre y fait défaut, le sentiment et l'habitude du respect. De là ces invectives contre l'auteur de Candide et sa gaieté a infernale », source d'ironie desséchante et d'incrédulité dogmatique. « Toute la dégradation morale vient de là. » De là cette attaque à fond contre l'école de Condillac, et cette opposition, forcée
jusqu'à l'erreur, de l'école philosophique allemande à l'école philosophique française. Parce qu'en France l'école sensualiste paraît vouloir « en finir avec la nature morale », il faudra que la philosophie allemande soit celle de la morale et du sentiment, et ne soit que cela. Nous savons aujourd'hui qu'en ce qui concerne Kant, en particulier, son parti pris l'a égarée. Les Allemands de nos jours lui reprochent même de leur avoir, après Rousseau, inoculé ce sentimentalisme qui n'était pas au fond de leur nature, et qu'ils ont secoué, pour redevenir le peuple fort, celui qui s'élève à l'idée tout intellectuelle et stable de la loi, laissant le sentiment mobile aux nations dégénérées de l'Occident. Mais le plan était tracé, et M'^^ de Staël Ta suivi : « On ne rendra désormais quelque jeunesse à la race humaine qu'en retournant à la religion par la philosophie, et au sentiment par la raison. » Malgré l'éloge qui est fait du protestantisme, il ne s'agit pas de fortifier une religion positive, mais de ranimer le sentiment religieux, celui qui est l'àme de toutes les belles et grandes choses, car « il y a de la religion dans toutes les œuvres du génie » ; en un mot, le sentiment de l'infini, inséparable de l'enthousiasme pour le beau idéal, protestantisme et catholicisme se fondent dans ce commun sentiment de l'enthousiasme religieux. Seulement, le protestantisme éveille surtout la conviction rationnelle « que le genre humain est susceptible d'éducation, aussi bien que chaque homme, et qu'il y a des époques marquées pour les progrès de la pensée dans la route éternelle des temps »; le catholicisme parle à l'imagination, favorise la manifestation de la beauté artistique et poétique, et s'en revêt comme d'une parure. C'est un bel ouvrage, et point frivole, que le Génie du chrislianhme, et u c'est une des grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ».
On mesure le chemin parcouru de la Littérature à Y Allemagne. Naguère la foi rationnelle de M^^ ^q Staël et la foi catholique de Chateaubriand s'opposaient et se heurtaient; aujourd'hui, elles se respectent et se concilient. Mais le point de vue et le ton restent bien différents. La nature de M°^° de Staël est généreusement optimiste et enthousiaste. Elle ne conçoit pas le génie sans la bonté, la vie sans le bonheur d'admirer et d'aisL, mer. Elle ne veut pas qu'on se révolte contre le sort, toutes les destinées étant égales à peu de chose près : « On croit trouver de l'injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l'homme, de vouloir juger la Divinité avec l'instrument qu'il a
reçu d'elle! Que sait-il de ce qu'éprouve un autre? Que sait-il de rien, excepté de son sentiment intérieur?... On finit par apercevoir même dans cette vie pourquoi l'on a souffert, pourquoi Ton n'a pas obtenu ce qu'on désirait. « Ses propres souffrances, elle en laisse échapper, en ce livre même, la confidence indirecte. Elle a connu la gloire, ce « deuil éclatant du bonheur »; elle n'a pas connu, au contraire, ce bonheur conjufral dont elle a caractérisé la privation avec un si douloureux accent. Mais, si elle s'épanche, elle ne se révolte pas, et elle nous enseigne que la seule manière d'influer sur notre sorl, c'est d'agir sur nous-mêmes.
Du chapitre intitulé De l'Influence de V enthousiasme mr les lumières, elle dit qu'il est à quelques égards le résumé de tout son ouvrage. Le fond de cet ouvrage serait donc bien une antithèse entre la France ironique et l'Allemagne enthousiaste. Par l'enthousiasme du moins elle est Allemande; parla même elle arrive à se persuader que « l'âme de la nature » s'entretient avec son âme, et qu'elle comprend ce que disent les nuages, les torrents, le vent dans la bruyère. Elle a vraiment oublié le ruisseau de la rue du Bac.
A n'examiner ce livre qu'au point de vue de l'influence passagère qu'il a exercée sur l'Allemagne, de l'influence durable qu'il devait exercer sur la France, on ne pourrait lui refuser une très grande place dans l'histoire de la critique au xix° siècle. L'Allemagne, un moment jalouse de paraître mériter l'admiration qu'on témoignait à ses vertus et à son génie, s'est mise aujourd'hui fort au-dessus de ce point d'honneur. Mais le goût français, ce goût dont elle dit, dans une phrase supprimée par la censure : <( Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme : il importe d'examiner à quel prix on l'achète »; ce goût dont elle-même prouve aussitôt la trop scrupuleuse délicatesse en critiquant •certaines hardiesses de Shakespeare et des Allemands; ce goût vaniteusement orthodoxe qui, selon le mot de Corinne au comte d'Erfeuil, élevait autour delà France la grande muraille de la Chine, il a vu tomber ses barrières, qui n'ont point été relevées. Et, en élargissant le goût français, elle formait le goût européen, car elle avait devant les yeux sans cesse ce qu'elle appelait une chose vraiment belle et morale, l'association de tous les hommes qui pensent d'un bout de l'Europe à l'autre. Ne parlons même plus d'Europe : c'est ce qu'il y a de plus humain dans l'homme qu'elle donne comme base à la
critique littéraire. Si « le vrai génie poétique est une disposition intérieure de la même nature que celle qui rend capable d'un généreux sacrifice»; si i'àme est comme un temple qu'il faut sanctifier pour la rendre digne de donner Thospitalité aux nobles pensées; si, en un mot, l'art a pour but d'émouvoir l'âme, mais de l'émouvoir en l'ennoblissant, il n'y a pas de beauté véritable sans vérité et sans bonté. Ce n'est pas le lieu de discuter cette pbilosopliie du beau ; mais que nous sommes loin des critiques de la Révolution et de l'Empire !
A Vienne, elle avait entendu parler W. Schlegel; elle avait admiré en lui un critique « qui , loin de s'acharner aux défauts, éternel aliment de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire revivre le génie créateur». C'est, nettement définie, cette « critique des beautés » dont Chateaubriand ne donnera la formule que plus tard.
î^'îiifluencc de M"»® de Staël. — Son style. — M™» de Staël et Chateaubriand.
Capable de comprendre le génie créateur en tout temps et en tout pays, M™*^ de Staël elle-même est-elle de la famille des génies qui ont créé? Michelet ne le veut pas :
Retirons le mot de génie pourtant; réservons ce mot sacré. M^e cle Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source était au cœur. La naïveté profonde et la grande invention, ces deux traits saillants du génie, ne se trouvèrent j amais chez elle ' .
Bien différent est Tavis d'un autre poète, de Lamartine :
Je viens de lire Corinne; tous mes beaux sentiments, nobles, désintéressés, ardents i)our la gloire, purs, naturels, élevés, se sont réveillés à cette lecture. Me voilà le défenseur déclaré de cette femme pour laquelle je n'avais qu'un profond mépris. Hier au soir, je soutins une thèse de deux heures contre ses <létracteurs. Je soutins qu'elle avait une imagination aussi riche que Chateaubriand ; moins de style à la vérité, moins de raison, moins de force, moins <le charme; que je trouvais plus de belles idées dans une de ses pages que dans un volume entier de M™c dg Genlis^.