‹ Cours et littérature XXIChapitre 6 sur 15 · Sainte-Heuve, Pensées de Joseph Ddorme · texte numérisé non relu

Sainte-Heuve, Pensées de Joseph Ddorme

point imiter l'effet musical des beaux vers : si l'on voulait l'essayer, on rendrait la prose monotone, on cesserait d'être libre dans le choix de ses expressions, sans être dédommagé par la consonance de la poésie versifiée. » Chateaubriand lui prouva bientôt le contraire. Très justement, elle affirmait, dans ce même livre, que le style « n'est point une simple forme, qu'il tient au fond des i-dées, à la nature des esprits », et elle n'avait pas tort de se préoccuper du fond des idées plus que ne faisait parfois Chateaubriand. Mais la nature de son esprit, à elle, l'inclinait à un double défaut de forme : elle improvisait en écrivant, et les termes qui se présentaient tout naturellement à elle étaient des termes abstraits. Elle dira sans sourciller : (( la base d\in lien », dans un livre {Influence des passions) où l'on trouve les mois absorbation, inconvenable, etc.; et, dans la Littérature: « Les modernes, influencés parles femmes, ont facilement cédé aux liens de la philanthropie... Les liens domestiques sont cimentés par une liberté raisonnable. » Les pages les plus éloquentes sont gâtées parce dédain vraiment excessif de la forme. Dans les Considérations, elle caractérisera ainsi les sentiments que lui fait éprouver le retour de l'île d'Elbe : « Je souffrais jusqu'au fond du cœur -par mes circonstances personnelles. » M'^e du Deffand disait de M. Necker : « II a beaucoup d'esprit, mais il met trop de métaphysique dans tout ce qu'il écrit. )) Rœderer adressait le même reproche à la fille de i\ecker, et elle lui demandait si elle n'avait point de coloris dans le style, de mouvement dans les idées, d'éloquence, d'imagination, de sensibilité. Mon Dieu! elle avait tout cela, même, mais plus rarement, le coloris, dans les Dix Années d'exil, par exemple. Mais tout cela fait une belle intelligence et une belle âme plutôt qu'un beau style.

La belle âme, en revanche, et la belle intelligence, personne ne les lui refuse, la belle âme surtout. Beaucoup qui n'aiment guère Chateaubriand et son dilettantisme égoïste, qu'on exagère parfois, d'ailleurs, aiment, chez elle, ce « moi » sans sécheresse et sans amertume, cette force expansive de sympathie, qui attachent un dernier charme à ses romans, si vieillis à tant d'autres égards. Certes, beaucoup de choses ont vieilli aussi dans les romans de Chateaubriand. Mais on peut se moquer des prestiges usés de l'enchanteur; on ne le lit pas toujours avec un cœur tranquille. La forme de l'ennui, l'expression du pessimisme, ont changé; le fond humain sulisiste, et le grand problème de la destinée, qui se pose dans René, pour se

poser aujourd'liui en des termes un peu diiïérents, n'en est pas moins le même problème. Ce n'est pas de la destinée humaine en généial, c'est de la destinée et du rôle de la femme dans la sociéléque M"^*^ de Staël nous occupe; et si parfois elle creuse jusqu'à l'humanité foncière, le plus souvent elle conçoit le roman à la façon d'une thèse sociale ou d'une confidence individuelle. Et sa candeur n'évite pas toujours le ridicule. Gomment ne pas sourire lorsque, dans Delphine, nous sommes mis en face de cet autel de gazon, élevé dans le jardin des Lebensei, avec cette inscription : « A six ans de bonheur. Élise et Henri? »

La critique demande encore de Tàme presque autant que de l'intelligence, et la critique, chez M'^<^ de Staël, est toute pénétrée de sentiment. C'est là sa marque originale, sa force le plus souvent, sa faiblesse quelquefois. Serrons pourtant de près les idées dominantes: laquelle lui appartient en propre? Pour faire à cette question une réponse précise, il nous manque bien des éléments d'information. On n'a pas fait pour M™® de Staël ce que Sainte-Beuve a fait pour Chateaubriand : en même temps qu'elle, il faudrait bien connaître son « groupe ». Et cette enquête même serait bien plus nécessaire que pour Chateaubriand, car celui-ci est si évidemment un créateur, que les vues des Joubert et des Fontanes n'ont d'intérêt véritable que par rapport aux siennes. Mais, on l'a déjà observé, les Benjamin Constant et les Schlegel, les Camille Jordan et les de Villers, les Werner, les Gérando, les ChênedoUé, sont pour M"^^ de Staël, en même temps que des amis, des conseillers, des inspirateurs, des maîtres. Us donnent généreusement leurs idées, et ne les réclament pas quand une autre les met en œuvre, parce que cette autre est une femme de grand talent, douée d'une 'faculté d'assimilation telle qu'il y aurait injustice autant qu'inconvenance à revendiquer des idées où elle a mis l'empreinte de son intelligence et a fait passer son àme.

11 n'est pas jusqu'à Chateaubriand qui ne soit mis à contribution par elle. l)e la Littérature, publiée avant le Génie, à V Allemagne, en passant par Corinne, l'évolution dans le sens des idées et même des sentiments de Chateaubriand est très sensible. Ici, nous pouvons juger, ayant en mains les termes de comparaison; ailleurs, nous ne pouvons que conjecturer. M°^^ de Staël, assurément, a donné l'impulsion à la critique moderne ; elle a communiqué le mouvement qu'elle avait en elle-même, et l'horizon de l'esprit français s'est élargi à mesure que s'élargissait l'horizon de son propre esprit. Mais elle-

même avait besoin qu'on lui révélât ce qu'elle soupçonnait très confusément à l'origine. Les circonstances y ont puissamment aidé : elle a reçu de grandes et rares leçons de choses. Mais l'idée de la critique des beautés est, on le devine, de Schlegel; l'idée de la littérature « expression de la société », entrevue par elle, n'a été précisée que par un « homme d'esprit », qu'elle cite elle-même S Yillemain. Pour le reste, la préface de la. Littérature, où elle oppose les deux opinions opposées entre lesquelles se partagent les littérateurs contemporains, est bien vague et témoigne d'un goût peu fixé. Dans les écrits suivants, sa critique est surtout négative : ni l'antiquité ni le siècle de Louis XIV ne doit être considéré comme un modèle unique de perfection; il y a des modèles aussi, et très différents, en Allemagne et en Angleterre.

Le grand défaut dont notre littérature est menacée maintenant, c'est la stérilité, la froideur et la monotonie : or, l'étude des ouvrages parfaits et généralemeptconnus que nous possédons apprend bien ce qu'il faut éviter, mais n'inspire rien de neuf; tandis qu'en lisant les écrits d'une nation dont la manière de voir et de sentir diffère beaucoup de celle des Français, l'esprit est excité par des combinaisons nouvelles, l'imagination est animée par les hardiesses mêmes qu'elle condamne, autant que par celles qu'elle approuve; et l'on pourrait parvenir à adapter au goût français, peut-être le plus pur de tous, des beautés originales qui donneraient à la littérature du xix^ siècle un caractère qui lui serait propre ^.

Ceci est un moyen, presque un expédient; ce n'est pas un principe. Combattre ces préjugés nationaux qui empêchent les Français de rien étudier qu'eux-mêmes, c'est rendre un grand service aux lettres françaises ; c'est supprimer un obstacle et déblayer une route, plutôt que l'ouvrir et marquer le but; ce n'est pas créer une philosophie de la critique.

Dans le domaine des idées historiques et politiques, il est possible qu'elle ait frayé la voie à Guizot et aux doctrinaires. La fdle de Necker, l'amie de Benjamin Constant, la belle-mère du duc de Broglie, est là, en effet, sur son terrain. Reste à savoir en quelle mesure cette influence a été heureuse et féconde. Comme les pseudo-classiques n'ont pas toujours fait honneur aux classiques véritables, les doctrinaires ont parfois oublié les principes auxquels M°^>^ de Staël était le plus passionnément attachée. Elle a été inébranlable dans sa foi libérale et a mérité par là que Joseph de Maistre lançât contre ses Considéra-

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