‹ Cours pratique de l'art épistolaireChapitre 39 sur 86 · TROISIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉRIE

DES LETTRES DE CONDOlÉAPiCE.

Analyse de modèlv*.

I*' Modèle.

J,'B. Rousseau à M. Brossette, dont la femme venait de

mourir. 1716.

« Je vous demandais des nouvelles. Monsieur ; Hélas ! je ne songeait guère à la douleur que devait me causer la première que je recevrais de vous! J'ai senti la perte que vous m'apprenez, comme vous la sentet vous-même. Il est bien naturel de compatir aux malheurs de son ami ; mais le vôtre me toucherait par ses circonstances, quand il ne regi^rderalt qu'une personne indifférente. Je vous plains, monsieur ; vous me plaindriez peut-être à votre tour si vous pouviez concevoir toute la part que je prends à votre affliction. JHe vous en étonnez pas: à force d'être malheureux, je suis devenu moins sensible à mes malheurs qu'aux malheurs d'autrui. »

Résumé : Rousseau veut consoler M. Brossette en lui disant la grande part qu'il prend à sa douleur. — Les premiers mots de la lettre, qui au premier abord paraissent n'avoir pas de rapport avec le sujet, contribuent à faire mieux ressortir la cruelle surprise de Rousseau à la nouvelle de la mort de M"" Brossette : c Je vous demandais des nouvelles, Monsieur; hélas î je ne songeais guère à la, donleur que devait me causer la première que je recevrais de vous! »

l^'MoDku : l. Résumez cette lettre. — 2. « Je vous demandais des nouvelles. Ces mots ne sortent-ils pas du sujet? prouvez votre réponse. -» 3. Quel est le seul moyen de consoler une personne aflBigée?

« J*ai senti la perte que vous m*apprenez comme vous la sentez vous-même, i Le seul moyen de consoler celui qui souffre, c'est de partager sa douleur. Du reste, pour un cœur généreux, il n'est pas besoin d'efforts pour s'associer aux peines d'autrui, et surtout, c il est bien naturel de compatir aux malheurs de son ami. t

Prouver que Ton comprend toute retendue de la perte éprouvée, tel est en réalité le seul moyen de faire écouter ses consolations : c Votre malheur me toucherait quand il ne regarderait qu'une personne indifférente. » Et voyez comme Rousseau exprime énergiquement la part qu'il y prend; il est même près de dire que sa douleur surpasse celle de son ami : c Vous me plaindriez à votre tour si vous pouviez concevoir toute la part que je prends à votre affliction. >

Au premier abord cette assertion parait exagérée, mais la suite l'explique : « Ne vous en étonnez pas ; à force d'être malheureux, je suis devenu moins sensible à mes malheurs qu'aux malheurs d'autrui. • Cette dernière réflexion donne un poids immense aux consolations de Rousseau. En effet, l'homme qui a été éprouvé peut mieux apprécier la douleur des autres ; et, quand le malheur nous frappe, nous sommes peu disposés à écouter les conseils d'un homme qui est au comble des prospérités. La voix d'un ami qui a souffert lui-même peut seule aller jusqu'à notre cœur.

Cette lettre a le grand mérite d'être simple, comme il

— 4. Rousseau exprime -t-il énergiquement la part qu'il prend à la douleur de son ami? — 6. W'y a-t-il pas d'exagération dans cette phrase : « Vous me plaindriez, etc.? » Expliquez-la par ce qui suit. — 6. Quelle est la circonstance qui donne le plus de valeur à ses consolations, et pourquoi? — 7. Cette lettre est-elle simple, et devaitelle Vôtre? 6.

convient à la circonstance ; c'est le cœur et non l'esprit qui parle, et sa voix est éloquente. Le ton qui y règne est simple et affectueux.

II' MODÈLE

J.-B. Rotisseau, à M. D**\ sur la mort de son fikaîné, « Quelle perte, bon Dieu ! et à quelle épreuve la Providence a-t-elle voulu mettre votre vertu, Monsieur! C'est ainsi qu'elle se joue des projets qui nous paraissent les plus légitimes. Vous avez joui jusqu'à présent de tous les avantages de cette vie : une longue et constante prospérité, une fortune établie, une famille digne de vous, voilà bien des grâces que Dieu n'était pas obligé de vous faire ; et peut-être n'avez- vous pas assez songé que c'était à lui seul que vous les deviez. On ne lui attribue que la mauvaise

II« HODÀLB. — 1 . RoQssnau prouve-t-il, dès les premiers mots de sa lettre, qu'U comprend la manière de consoler un affligé? — 2. Gomment considère-t-il le coup dont la Providence a frappé son ami? Interprétez cette pensée ; « La Providence a mis votre vertu à l'épreuve. » — 3. « C'est ainsi qu'elle se joue ; » Justifiez l'emploi de ce mot, qui au premier abord parait un peu hasardé, en le rapprochait de ceuxci : c Qui nous paraissent les plus légitimes, t Notez qu'il ne dit pas : « qui sont les plus légitimes. • Cela ne vient-il pas mitiger l'expression se jouera — 4. « Vous avez Joui, etc. » Kappeler à un malheureux ses prospérités antérieures ne serait en général qu'un moyen assez maladroit de soulager sa peine ; faites voir que Rousseau a su échapper à cet éoueil en donnant un caractère religieux à ses réflexions, en parlant de la puissance divine à laquelle tout homme doit se soumettre : « Voilà bien des grâces que Dieu, etc. » — 5. En énumérant les prospérités dont M. D***avait joui jusqu'à ce jour, n'a-t-il pas pour but de lui montrer qu'il y aurait de l'ingratitude à murmurer contre la Providence? Prouvez-le par la phrase suivante : « Peutêtre n'avei-Vous pas assez songé, etc. » — 6 On ne lui attribue.... »

fortune, et on croit ne devoir la bonne qu'à soi-même. Il faut pourtant tôt ou tard payer nos dettes et se mettre dans l'esprit qu'il ne nous envoie point dans ce monde pour être heureux.

Recevez votre affliction comme une expiation des fautes auxquelles nous sommes tous sujets en cette vie, et comme un gage du bonheur que Dieu vous prépare dans une autre. Il vous reste un fils, donnez tous vos soins à en faire un aussi honnête homme que vous.: en un mot, consolez-vous avec celui qui vous reste, et priez pour celui que vous n'avez plus.

Vous serez peut-être surpris de recevoir de pareils con-

Ces réflexioM sur nos prétentions exagérée» au bonheur ne sont-eUes pat d'une mérité frappante, qui donne pour ainsi dire à cette phrase la force d'un axiome : « On ne lui attribue, etc. » — 7. « Dieu ne nous envoie point dans ce monde pour être heureux. > Rappelez-vous la dernière phrase de la lettre précédente et dites si la situation personnelle de celui qui console ne donne pas ici, comme là, une noureUe force à ses consolations et à ses conseils. — 8. « Recevez votre, affliction comme une expiation des fautes, etc. » La sévérité de ce langage ne fait-il pas supposer des sentiments très-religieux dans le cœur de eelui à qui U s'adresse? En effet, ces conseils seraient-ils compris et écoutés par un homme que n'éclaireraient point les lumières de la foi? — 9. Rousseau considère les afflictions de cette vie comme « un gage du bonheur que Dieu nous prépare dans une autre. * Citez uj^ pensée de Fléchier qui se rapproche de celle-ci et qui consiste également à subordonner la vie terrestre à la vie éternelle.(Lettre8de bonne année, II« modèle.) — 10. Après ces conseils, empruntés à la philosophie et à la religion, n'en puise-t-il pas d'autres dans l'amour paternel même? — ll.« Pareils conseils. » Faites ressortir l'antithèse que renferme le moi pareil rapproché de faiseur d'épiyrammes, — 12. « Donnez tout vos soins, etc. » C'es^ donc la vertu qui aidera à supporter ce malheur? — 13. Comment Rousseau résume-t-il tout ce qui précède? — 14. « Je m'estimerais malheureux si...... Rapprochez

seils d'un faiseur d'épigrammes ; mais, Dieu merci, j'en ai porté la peine, et je m'estimerais malheureux si je n'en avais pas été puni, i

m* MODÈLE.

Le comte de Bussi à 3/- de Z)"*, 1669.

« J'ai appris avec bien du déplaisir la perte de votre procès» Madame ; car je vous aime fort. Cependant contre fortune bon cœur; vous avez assez de biens pour perdre le plus grand procès sans être incommodée. Que cela ne voas altère donc point ; conservez-vous et croyez que si vous survivez à vos parties adverses, ce seront elles qui auront perdu leur procès. »

MODÈLES DE LECTURE

L M. Fléchier à M. Salvador.

« Je regrette bien, Monsieur, la perte que vous avez faite de monsieur votre père, et je compatis à votre douleur. Il

cette idée de ce qui est dit plus haut : « Recevez Totre affliction corame une expiation. » Chacune de ces phrases ne peut-elle pas se réduire à cette pensée : Le malheur eêi êalutairel — 15. Quel est le ton qui règne dans cette lettre?

I1I« BOokLi. — 1. Quel est Tobjet de cette lettre? — 2. Ne vd^ez- Tous pas une grande différence entre la perte dont il s'agit ici et les m|lheur8 irréparables qui font le sujet des modèles de condoléance que nous avons vus précédemment ? — 3. Les motifs de consolation sont-ils puisés dans la position de la personne à qui l'on s'adresse, et n'en sont-ils pas d'autant plus puissants? — 4 Pour achever la con' «oldtion ne fait-on pas briller une espérance d'une autre nature, celle d'un bien plus important et plus précieui : la santé, la conservation? « Croyez que si vous survivez, etc. » — 5. Cette lettre de condoléance, roulant sur un revers do fortune qui n'est pas irréparable, •xigeait-elle autant de ménagement que celle qui aurait pour but de consoler un père de famille totalement ruiné et sans ressources ? — 6. Quel est le ion de cette lettre?

vous laisse les véritables biens qui sont ses vertus et ses bons exemples , et les plus solides consolations, qui sont une longue continuation de sagesse et de piété, une vie de chrétien, et une mort de patriarche. Je vous souhaite une aussi longue pratique de bonnes œuvres , et , persuadé qu'il ne manque à la perfection de votre mérite que ce qu'un âge comme le sien y peut ajouter, je félicite messieurs vos enfants de retrouver en vous ce que vous perdez en monsieur votre père.

Je suis etc. »

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