‹ Cours pratique de l'art épistolaireChapitre 5 sur 86 · II. IffiLTIJREIt «IIJ SlMPIilCiTi · texte numérisé non relu

II. IffiLTIJREIt «IIJ SlMPIilCiTi

Le naturel ou la simplicité dix style consiste dans une allure facile, exempte de recherche et d'affectation. Paraître dans son style ce que l'on est ; exprimer ses idées et ses sentiments avec aisance, sans recherche, mais aussi sans négligence; en un mot, être soi-même dans ses lettres, voilà ce qu'on appelle le naturel ou la simplicité. (16)

Ne confondons pas le naturel avec la négligence, qui est un défaut grave et qui a toujours quelque chose de désobligeant. Dans la conversation même, poussée à l'excès, elle devient choquante. (16)

On peut comparer le ton de la lettre à celui de l'apologue ; la simplicité fait le fond de chacun de ces deux genres ; le naturel en fait le principal charme. (17)

L'importance et les avantages de cette qualité sont trop évidents pour nous y arrêter. En effet, si notre langage s'éloigne de la nature, il nous sera difficile de faire croire

priété des termes^ — 13. La clarté esl-ello und qualité oëcessaire ?

«- 14. Quel est le défaut opposé à la clarié et d'où résuUe-l-il? —

5. Qu'entendez^TOus par le naturel et la «t/ii/^/tct/^ du s(}Ie? —

16. Faut-il confondre le naturel avec la négligence? »^ 17* l6 ton de

à la sincérité de nos paroles ; sans le naturel, nos félicita'- ^to»5 paraîtront froides et guindées, nos compliments forcés, nos consolations ne partiront pas du cœur et n'iront pas au cœur d'un ami; enfin, quel que soit Tobjet de notre lettre, Taffectation la déparera. (18)

Un mot de M"** de Sévigné à sa fille vient sanctionner cette règle : t Vous me dites plaisamment, lui écrit-elle, que vous croiriez m'ôter quelque chose en polissant vos lettres ; gardez -vous bien d'y toucher; vous en feriez des pièces d'éloquence. Cette pure nature dont vous parlez est précisément ce qui est beau et ce qui plaît uniquement. » (19)

Le naturel est quelquefois un don particulier, qui permet à celui qui le possède de laisser trotter sa plume « bride sur le cou » suivant l'heureuse expression du même auteur. Mais c'est là l'exception. Par une étrange condition do l'esprit humain, l'homme, toujours enclin à s'écarter de la nature, ne peut y revenir qu'à force d'art, et le plus souvent le naturel s'acxjuiert bien difficilement. Seulement, il faut que le travail soit dissimulé. (20)

Le naturel ou la simplicité réside d'abord dans le choix des mots. Soyons sobres de figures, évitons les métaphores pompeuses. Au lieu de : l'ardeur dévorante de la fièvre embrase me^ veines, disons : fai la fièvre. En un mot, appelons chaque objet par son nom, exprimons les choses de la manière la plus simple et la plus naturelle. (21)

la lettre n'a-t-il rien de commun avec l'apologue? — 18. Faites comprendre les avantages du naturel et de la simplicité dan» le style cpistofaire. Pourquoi faut-il être simple et naturel dans une lettre de fc^ licitations, dans un compliment, dans une lettre de condoléance^ enfin dans une lettre quelconque ? — 19. Citez un passage de M"^« de Sévigné qui confirme cette règle. — 20. Cette qualité est-elle un don de la nature ou s'acquiert-elle par l'art? — 21. Comment l'observc-(-

Puis, dans l'arrangemenl des phrases. Rejetons les longues périodes, qui donnent à la lettre un air faux et guindé. Ne recherchons pas une harmonie, une symétrie exagérées qui, dans ce genre, ne peuvent engendrer que la monotonie et la fatigue. (22)

Enfin, le naturel consistant à se montrer dans son style tel que Ton est, le premier besoin, c'est de contracter rheureuse habitude du bon langage. Lorsqu'on s'habitue à bien penser, on peut penser tout haut et écrire comme on pense.

Travaillons donc à régler notre j-ugement, à bien diriger notre imagination. (23)

Enfin, joignons à ces moyens la lecture fréquente et attentive des bons modèles. Lisons surtout l'admirable Sévigné, ce modèle de clarté, de naturel, de simplicité et de grâce. (24)

A la simplicité est opposée l'affectation, la recherche; au naturel, Tabus de Fesprit. (25)

Ces défauts, ordinaires aux gens qu'on appelle beauxparleurs, ont leur source dans la vanité, dans la prétention, dans l'envie de briller et de dire d'une manière nouvelle ce que les autres ont exprimé avec simplicité. Ainsi Voiture, écrivain du XVIP siècle, appelle le rossignol • la voix emplumée, le chant ailé, le souffle vivant vêtu de plumes, etc., etc. (26)

on dans dauB le choix des mots^ DoDnez*^n un exemple. — 22. Comment Tobserve-t'On dans V arrangement de» phrases? — 23. Quel est le moyen le plus sûr d'être toujours simple et naturel dans son style? — 24. L'étude des bons modèles est-elle aussi un moyen efficace? Quel est le meilleur modèle? — 25. Quels sont les défauts opposés à la sini plicité et au naturel ? — 26. Quelle est la source ordinaire de la re

Nous croyons utile de mettre sous les yeux des élève* deux lettres, dont Tune présente toutels les qualités que nous venons de recommander, tandis que la seconde donne l'exemple des défauts opposés. (27)

Jl/"** de Sévigné à sa fille,

• Youlez-Yous savoir notre vie, ma chère enfant ? La Toici : nout nous levons à huit heures; la messe à neuf; le temps fait qu'on se promène ou qu'on ne se promène pas, souvent chacun de son c6té ; on dîne fort bien ; il vient un voisin, on parie de nouvelles ; nous travaillons Taprès-dinée, ma belle-fille à cent soiHcs de choses, moi, à deux bandes de tapisserie que Madame de Carman me donna à Chaulnes ; à cinq heures on se sépare, on se promène, ou seule ou en compagnie ; on se rencontre à une place fort belle, on a un livre, on prie Dieu, on rêve à sa chère fille, on fait des châteaux en Espagne, en Provence, tantôt gais, tantôt tristes. Mon fils nous lit des livres très-agréables et fort bons ; nous en avons de dévotion, les autres d'histoire; cela nous amuse et nous occupe. Nous raisonnons sur ce que nous avons lu. Mon fils est infatigable ; il lit cinq heures de suite si l'on veut. Recevoir des lettres, y faire réponse, tient une grande place dans notre vie, principalement pour moi. Nous avons eu du monde, nous en aurons encore, nous n'en souhaitons point ; quand il y en a, on est bien aise. Mon fils a des ouvriers; il a fait parer^ comme on dit ici, ses grandes allées ; vraiment elles sont belles : il fait sabler son parterre. Enfin, ma fille, c'est une chose étrange, comme, avec cette vie insipide et quasi triste, les jours courent et nous échappent ; et Dieu sait ce qui nous échappe en même temps! Ah! ne parlons point de cela : j'y pense pourtant et il le faut.

Nous soupons à huit heures ; Sévigné lit après souper, mais des livres gais, de peur de dormir ; ils s'en vont à dix heures ; je ne me couche guère que vers minuit. Voilà quelle est à peu près la règle de notre couvent ; il y a sur la porte : sairtb iibbetA, ou, fais ci qub tu

cherchêei àeV affectation? — 27. Lisez attentivement la lettre de Une de Sévigné à sa fiUe, que nous reproduisons ici comme un modèle de

TOVOI49. J'aime cent fois mieui cette Tie que celle de Reooes. Ce sera a8»ez tôt d'y aller passer le carême pour la nourriture de l'àme et du corps. »

Après une lecture attentive, Félève pourra sans peine appliquer à ce modèle les règles qui viennent de lui être exposées, et il s'efforcera, par une récitation fréquente, de s'approprier autant que possible la manière de l'illustre écrivain. (28)

Ce modèle nous prouve que la simplicité n'exclut en aucune manière les ornements du style, sans lesquels une lettre ne serait plus qu'une composition froide, insipide, inférieure même à la conversation la plus vulgaire. (29)

Voici maintenant Tépitre de Voiture, vraie débauche d'esprit à laquelle on s'étonnç de voir Boileau applaudir, lui qui a fait si spirituellement la caricature du style de cet écrivain dans ses lettres à M. de Vivonne.

Cette missive est adressée au duc d'Enghien, lorsqu'il fit passer le Rhin aux troupes françaises, en 1643.

Ajoutons, pour l'intelligence de cette composition allégorique, que le duc d'Enghien et Voiture jouaient dans une société de dames, au jeu des poissons, et que l'un y portait le surnom de brochet, l'autre celui de carpe. (30)

Voiture au duc d'Enghien.

« Hé ! bonjour, mon compère le brochet, bonjour, mon compère le brochets Je m'étais toujours bien douté que les eaux du Khin ne vous

clarté, de vaturel et de simplicité^ — 28. Peut-on appliquer à cette lettre la définition de la clarté ? Est-il utile d'apprendre par cœur les bons modèles? Recitez de mémoire ce petit chef-d'œuvre de M"»«dc Sé- >igné. — 29. La simplicité exclut-elle les ornements du style? — 30. Citez une lettre de Voilure qui présente les défauts opposés à la simpli-

arrêteraient pas ; et, connaissant votre force et combien tous aimez à nager en grande eau, j'avais bien cru que celles là ne vous feraient point de peur et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous avez acheva tant d'autres aventures ; je me réjouis pourtant de ce que cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne Pavions espéré, et que, sans que vous ni les vôtres y aient perdu une seule écaille, le seul bruit de votre nom ait dissipé tout ce qui se devait opposer à vous. Quoique vous ayez été excellent, jusqu'ici, à toutes les sauces où l'on vous a mis, il faut avouer que la sauce d'Allemagne vous donne un grand goût, et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement. Les gens de l'Empereur, qui vous pensaient frire et vous manger avec un grain de sel^ en sont venus à bout, comme j'ai le dos; et il y a eu du plaisir de voir que ceux qui se vantaient de défendre les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure assurés de ceux du Danube. Tête d'un poisson ! comme vous y allez ! 11 n'y a point d'eau si trouble, si creuse, si rapide^ où vous ne vous jetiez à corps perdu. £n vérité, mon cher compère^ vous faites bien mentir le proverbe qui dit : jeune chair et vieux poisson ; car n'étant qu'un jeune brochet comme vous êtes, vous avez une fermeté que les plus vieux esturgeons n'ont pas, et vous avez achevé des choses qu'ils n'oseraient avoir commencées. Aussi vous ne sauriez vous imaginer jusqu'où s'étend votre réputation; il n'y a point d'étangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivières ni de mers, où vos victoires ne soient célébrées, point d'eau dormante où l'on ne songe à vous, point d'eau bruyante où il ne soit bruit de vous : votre nom pénètre jusqu'au centre des mers et vole sur la surface des eaux; et l'Océan, qui borne le monde, ne borne pas votre gloire.

L'autre jour, que mon compère le turbot et mon compère le grelaaut, avec quelques autres poissons d'eau douce, soupions ensemble chez mon compère l'éperlan, on nous présenta, au second, un vieux saumon qui avait fait deux fois le tour du monde, qui venait fraîchement des Indes-Occidentales, et avait été pris comme espion en France, en suivant un bateau de sel. Il nous dit qu'il n'y avait point d'abîmes si profonds sous les eaux où vous ne fussiez connu et redouté, et que les baleines de la mer Atlantique suaient à grosses gouttes et étaient tout en eau dès qu'elles vous entendaient seulement nommer. Il nous en eût dit davantage, mais il était au court-bouillon; cela était cause qu'il ne parlait qu'avec beaucoup de difficulté. Pa-

reilles choses à peu près nous furent dites par une troupe de hareng« frais qui venaient devers les parties de la Iforwége. Ceux-U nous assurèrent que la mer de ces pays-là s'était glacée cette année deux mois plus tôt que de coutume, par la peur que Ton y avait eue, sur les nouvelles que quelques macreuses y avaient apportées que vous dressiez vos pas vers le Nord ; ils nous dirent que les gros poissons, lesquels, comme vous savez, mangent les petits, avaient peur que vous fissiez d'eux comme ils font des autres; etc., etc. »

Inutile de transcrire jusqu'au bout cette œuvre de mauvais goût, qui pèche contre la clarté, le naturel, la simplicité, en un mot contre toutes les qualités du genre épistolaire, y compris la brièveté, dont il nous reste à dire quelques mots. (31)

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