‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 16 sur 21 · HO · texte numérisé non relu

HO

Copenhague, morceau important et d’un caractère poétique ; un bas-relief de la Nuit entourée de douze figures groupées avec beaucoup de grâce, mais qui rappellent une peinture du Corrège 'sur le même sujet. Nous admirons un autre bas-relief très-beau représentant Priam aux pieds d’Achille. Enfin, nous nous arrêtons longtemps devant une charmante statuette d’enfant endormi, au bas de laquelle nous lisons le nom de Holbeck.

— CÜeci n’est donc pas de M. Thorwaldsen? demande le Carthaginois.

A ces mots , un grand jeune homme d’une physionomie distinguée s’approche de nous.

— Messieurs, dit-il, cette statue est de moi. Je suis élève de Thorwaldsen.

Don Asdrubal n’écoute rien. Il se courbe, regarde le nom gravé sur le marbre, en étudie la prononciation difficile en faisant une grimace par excès d’application; puis il se tourne vers l’artiste et répète trois fois :

— Holbeck? Est-ce cela? L’auteur s’appelle Holbeck?

— Chauve , monsieur, répond l’artiste, et goffo se dit lourdaud.

Puis il remet son chapeau et s’en va, laissant Asdrubal étonné de cette brusquerie et moi fort mécontent. A quatre pas de là, nous passons devant l’atelier de M. Thorwaldsen. Sans me demander la permission, le Carthaginois tire le cordon de la sonnette.

— Que faites-vous? lui dis-je. On n’entre pas ainsi chez un sculpteur sans le connaître. 11 nous faudrait au moins une recommandation.

— Bah ! s’écrie Asdrubal ; je lui dirai que je viens du fond de la Sicile pour admirer ses ouvrages, et il n’qsera pas me renvoyer.

— Eh bien ! essayons ; votre innocence nous servira peut-être.

Un praticien, le ciseau' à la main, ouvre la porte et nous apprend que M. Thorwaldsen estenDanemarck, mais qu’on peut visiter l’atelier. Je me rassure , et nous entrons. On nous montre une statue de lord Byron ; un Christ destiné au fronton de la cathédrale de

en Sicile. J’aurais désiré pourtant regarder le saint-père donnant au monde entier la quadruple bénédiction du haut de son balcon. J 'aurais peut-être cédé aux conseils des Guides, si on ne m’eût averti qu’une foule innombrable d’Anglais prenaient le chemin de Rome, afin d’assister à cette cérémonie apostolique comme à une représentation de théâtre, et faire mettre en stalles d’orchestre et de galerie la place publique et les maisons voisines. Je n’aurais pas aimé à voir sur leurs visages

impassibles le cynisme incrédule des gens qui payent et se demandent s’ils ont du plaisir pour leur argent. A Catane^un Sicilien me disait le jour de Pâques :

— Comment ! vous êtes libre et vous voilà en Sicile! Vous ne verrez ni l’illumination du dôme de Saint-Pierre ni le feu delà girandole !

Le hasard, qui favorise les voyageurs indociles, me fit tomber à Rome au mois de juin , pour la Fête-Dieu et la Saint-Pierre, où il y a précisément illumination du dôme et girandole. Si la religion catholique est aimable à

J’aurais voulu m’abîmer à cent pieds sous terre. Le jeune homme salue d’un air offensé, nous tourne le Mos, et va se remettre au travail. Je prends la fuite, suivi de l’Africain.

— Malheureux, lui dis-je, vous aurez choqué ce jeune artiste en lui jetant ainsi son nom au visage. Il venait pour nous faire les honneurs de l’atelier en l’absence de M. Thorwaldsen , et vous l’accueillez avec une grossièreté ïnouie !

— Quelle grossièreté? répond mon sauvage.

Je ne connais pas ce monsieur. Pouvais-je savoir qu’il était Holbeck? Est-ce une offense que d’appeler un honfme par son nom ? Tous autres Français, vous imaginez mille puérilités qui n’existent pas.

Jamais il ne voulut comprendre sa sottise, et finalement je le laissai dans son obstination carthaginoise.

Tous les Guides en Italie étant d’accord pour vous recommander expressément d’aller à Rome voir les fêtes de Pâques, j’avais judicieusement choisi cette époque pour passer

qu’on voitde tous les quartiers de Rome est d’un effet magique ; quant à la girandole du château Saint-Ange, elle ne soutiendra jamais la comparaison avec nos feux d’artifice, tant que la chambre des députés votera la poudre à canon annuelle et patriotique des fêtes de juillet.

Autant l’homme du peuple napolitain a d’aversion pour la moindre contrainte et le métier de modèle , autant le Romain est docile et complaisant. Il se drape, le dos appuyé

contre le mur, les jambes croisées, et regarde,

d’un air engageant, l’artiste qui se promène

sur la place d’Espagne. Il adopte la pose la

plus académique et se stéréotype volontiers pour deux heures. Avec son chapeau pointu roussi par le soleil, son manteau d’une couleur inexprimable, sa chaussure de buffle, ses jambes ornées de bandelettes rouges, son large cou découvert, son teint basané, son nez aquilin et les belles lignes de sa stature , il provoque à la fois le coloriste et le dessinateur. Cependant les plus beaux, qui sont les

Naples, elle est plus magnifique et plus imposante à Rome. Le luxe éblouissant de ses pompes parle bien plus à l’imagination. En regardant ces longues processions de moines de tous les ordres, cette vaste litière qui porte le pape agenouillé devant le saint-sacrement et entouré de cardinaux, cette population couchée dans la poussière , le Français se croit transporté au siècle de Sixte-Quint. Il se frotte les yeux, et quand il s’est assuré qu’il ne rêve pas, étonné d’être seul debout au milieu de la foule prosternée, confus de ne point partager le sentiment général , il se demande s’il a sur lg front le signe réprobateur de Caïn et s’il est plus méchant ou plus orgueilleux que les autres. En cherchant dans sa tête, il y reconnaît que sans une douzaine de livres destructeurs rangés en bataille sur les rayons de sa bibliothèque , il partagerait le bonheur et la confiance de tout le monde. La procession passe et l’étranger rentre chez lui triste et confus. C’est à Rome que les grands pécheurs doivent se convertir. — L’illumination de la coupole

point encore révélée. Le ciel prit l’aspect de l’airain en fusion; une vapeur brûlante vint remplacer le zéphyr du matin, et le soleil déchaîné mérita les épithètes qu’on ne donne ordinairement qu’à la tempête. Avant midi, tout le monde rentrait, fermait les persiennes, et s’étendait sur son lit jusqu’à cinq heures. La ville appartenait alors aux chiens et aux cigales. Le soir, on voyait les fenêtres s’ouvrir, les grisettes nonchalantes se montrer en peignoir, les marchands bâiller en rétablissant leur étalage, les cafés tirer les rideaux de leurs portes et les acquajoli remettre leurs verres dans le bassin des fontaines.

Pendant le temps consacré à la sieste, n’ayant pas la prétention d’être un parfait Romain, il m’arrivait souvent de ne point dormir. L’homme du nord ne s’acclimate pas tout de suite. Il apporte en lui, des régions boréales, une fraîcheur que son sang garde longtemps, comme ces bouteilles qu’on tire de la cave et qui demeurent froides au milieu des chaleurs du festin. Un jour, à deux heures

Transteverins, dédaigneraient de fréquenter les ateliers de peinture. Sur la rive droite du Tibre on prétend n’avoir jamais mêlé son sang à celui des Barbares. Si on n’y a pas hérité de toutes les vertus antiques, on a du moins conservé la fierté. La gaieté, la grâce, la politesse sont apparemment des inventions modernes abandonnées à la rive gauche. On n’entend que des paroles sèches et des malédictions : « Accidente per te! per la tua familial guaï à te! » Les mères battent leurs enfants, qui au lieu de pleurer tâchent de leur rendre les coups. Les vengeances vont grand train. On se menace d’un pouce de lame dans le corps ou de la lame entière, selon la gravité de l’offense, et on tient parole. L’étranger fera prudemment de se considérer comme barbare et de rester sur la rive gauche,

Je m’imaginais connaître lès grandes chaleurs pour avoir été un peu hâlé par le printemps de la Sicile et le voyage de Naples; mais vers la fin de juin je me vis obligé de convenir que, sous ce rapport, l’Italie ne s’était

café chercher de ces sorbets excellents qu’on appelle granité.

— Il faudrait pourtant, disais-je, finir par adopter les habitudes du pays.

— Essayons, si vous le voulez, répondit le jeune artiste ; prenez un matelas de mon lit, et dormons jusqu’à cinq heures.

Je commençais à m’assoupir, lorsqu’au son aigu d’un fifre , mon compagnon s’éveilla en sursaut, et courut ouvrir une fenêtre :

— Levez-vous, me dit-il , et jetez comme moi un baïoc à ce mendiant.

— J’y consens, répondis-je; mais si vous m’éveillez à chaque mendiant qui passera, le sommeil ne nous sera pas d’un grand profit.

— Pour les autres je ne vous dérangerai pas. Celui-ci est le Pifferaro. Entendez-vous son fifre?

— Eh bien ! quand il jouerait de la clarinette?

— Ne plaisantez pas. La rencontre de ce coquin porte infailliblement malheur à ceux

après midi, je descendis bravement pour aller voir un peintre français qui demeurait à Monte- Cavallo. Le silence le plus profond régnait dans les rues, comme si la ville eût été frappée par la baguette d’une fée. Arrivé près du Quirinal je sonnai trois fois à une petite porte. Au bout de dix minutes, une vieille femme sortit sa tête par une lucarne et demanda :

— Chi è?

— Je viens, répondis-je, pour voir le signor***.

La vieille me regarda d’un air hébété, puis elle referma la lucarne. Après dix autres minutes d’attente, elle appela Luigia , et n’obtint de réponse qu’au bout d’un long intervalle. Luigia dormait au fond du jardin. J’entendis enfin un cri languissant , et la petite fille arriva en se tramant le long d’un mur. Elle me fit, à travers la porte, la même question que la vieille, puis elle ouvrit. Mon jeune peintre ne dormait pas plus que moi ; il se reposait seulement sur une terrasse. Luigia courut au

deux; mais mon baïoc n’eut pas l’avantage de lui plaire, car il me jeta un regard de travers avec des yeux jaunes comme des topazes.

-Est-ce que tu n’es pas content? lui demanda le peintre.

— Basta per lei, dit le mendiant, ma per un ricco forestière è poco.

L’avidité plaisante des Napolitains m’avait habitué à ce « c’est trop peu, » qu’on ne saurait jamais éviter, quand on donnerait une piastre au lieu d’un sou; je me mis à faire les gestes burlesques des mendiants de Naples, et je répondis au pifjeraro que j’étais un povereüo trop mal pourvu de danaro pour lui faire un regalio digne d’un gentilhomme si bien armé. Le drôle, voyant que je me moquais des superstitions et que je connaissais le pays des vrais et savants mendiants, me jeta un regard plus jaune que le premier et reprit sa marche paisible en soufflant dans son fifre.

— Vous aurez du bonheur, me dit le jeune peinire, s’il ne vous arrive rien de fâcheux aujourd’hui.

qui ne lui donnent rien. C’est une chose connue dans le quartier. Regardez les voisins qui font pleuvoir les baïocs.

— Il paraît que le séjour de Rome vous a inoculé les superstitions populaires.

— J’aime mieux payer un faible tribut que de braver la mauvaise influence.

— Vous avez raison. Cela est prudent.

J’aperçus par la fenêtre un vieillard affuble de guenilles fort recherchées. Son chapeau, privé de fond, était orné d’une plume de faisan. A travers sa chemise en lambeaux, on voyait sur sa poitrine un collier de mosaïques. Une ardoise pendait à sa ceinture, à côté d’une fourchette de fer ; c’était sa vaisselle portative. Il avait sur le dos une besace de toile, et une espèce d’épée rouillée lui battait les mollets, attachée par une ficelle rouge en manière de baudrier. Sa barbe , ses traits amaigris et une paire de sourcils longs et retroussés , lui faisaient une figure sauvage et comique digne du crayon de Callot. Il ramassa l’offrande de mon compagnon en souriant d’un air gra-

brogio, moins bel homme que son rival, était plus robuste encore ; il se posait comme un empereur romain devant le cabaret, se drapait dans un manteau troué qui ressemblait à une peau de lézard, et, n’ayant pas d’argent pour aller boire, il attendait que la Giovannina vînt causer avec lui sur le seuil de la porte. La jeune fille préférait Vespasien; quand elle sortait pour chercher de l’eau, elle s’arrêtait volontiers au bord de la fontaine, où il dormait à l’ombre, et causaitavec lui, au grand déplaisir de don Ambroise, à qui elle répondait toujours qu’elle avait trop de besogne dans la maison pour s’amuser dans la rue. Le père ne voulait aucun des deux prétendants pour son gendre ; il ouvrait de temps en temps la fenêtre et leur envoyait quelques malédictions énergiques, en les priant d’aller rôder plus loin. On lui ripostait par tous les accidenti et les guai ! du dictionnaire transte vérin , et on s’éloignait pour revenir au bout d’une minute.

Un dimanche, les deux rivaux se trouvèrent avoir quelque monnaie dans leur poche, et ils

— D’abord, répondis-je, il va m’arriver un bonheur, puisque vous allez me raconter pour m’endormir l’histoire de c ebirbo; et puis nous verrons après.

J’allumai un cigare et m’étendis sur le matelas, tandis que le jeune peintre commençait en ces termes l’histoire du pifferaro.

— L’ année dernière , ce mendiant demeurait de l’autre côté du Tibre ; au lieu d’errer dans les rues comme a présent, il se tenait auprès du pont Rotto, en face d’une petite osteria où il allait boire chaque soir les aumônes de la journée. Le cabaretier avait une très-belle fille de quinze ans, qui ne se déridait jamais, répondait aux propos galants par un soufflet, et se conduisait d’ailleurs honnêtement, donnant aux pauvres et remplissant bien ses devoirs. Deux jeunes Transteverins faisaient la cour en même temps à la belle Giovannina. L’un d’eux , don Vespasiano , avait six pieds de haut, une figure agréable, et pour tout bien sa vigueur musculaire, dont il ne daignait pas se servir pour travailler. L’autre, don Am-

par un passant enveloppé jusqu’aux yeux dans son manteau.

— Je te défends de revenir à cette locanda, lui dit l’inconnu.

Lejeune homme répondit qu’il y reviendrait tous les jours s’il lui plaisait. Alors Ambroise, qui tenait un couteau caché sous son manteau, en porta un coup dans la poitrine de ce pauvre garçon, puis il se jeta sur lui afin del’achever. Vespasien et le pifferaroaccoururentensemble aux cris du blessé.

— Ne t’avise pas de le secourir, dit le mendiant. Songe à la loterie!

— Tu as raison, répondit don Vespasien. Le numéro 13 sortira.

Et ils laissèrent le meurtier achever son homme. Le pifferaro possédait le livre de la Smorfia. Il composa un ambe sur les mots Meurtre et Jalousie. Don Vespasien emprunta quelques paoli à ses amis, et, soit hasard ou divination, l’ambe sortit au tirage suivant. Huit cents paoli que gagna Vespasien étaient presque une fortune pour lui. Ambroise fut

entrèrent à la locanda. Uneciasquedevin leur ayant échauffé la tête, ils commençaient à se jeter des regards farouches, lorsque le pifferaro du pont Rotto vint jouer de son fifre près de la fenêtre et leur demander l’aumône. Yespasien lui donna un baïoe; mais Ambroise lui jeta une feuille de salade au visage en lui disant d’aller au diable.

—Don Yespasien, s’écria le mendiant, sois béni; je te porterai bonheur. Tu réussiras dans tes projets.

Puis il tourna ses prunelles jaunes vers don Ambroise, et lui rit au nez en faisant une gamme sur sa flûte. Le lendemain, le père amena au logis le fils d’un tourneur, excellent ouvrier, et le présenta comme unhomme dont il avait agréé la demande en mariage. Giovannina reçut le prétendant avec froideur, mais elle n’osa point parler de son amitié pour Yespasien. Don Ambroise, toujours à son poste, avait compris ce qui le menaçait. A la nuit, le tourneur, en sortant du cabaret, fut accosté

porter ici, parce que je m’étais endormi dès le premier mot. Le narrateur m’imita, et, quand nous nous éveillâmes, il faisait nuit noire ; Y Angélus était sonné depuis une heure. Les traiteurs ne voulaient plus nous servir; le dîner en souffrit beaucoup. La villa Borghèsp était fermée, et on avait joué la moitié du spectacle quand nous entrâmes au théâtre Valle. Tel fut le résultat de la malédiction du pifferaro.

Lne mesure dont je n’ai pas saisi l’importance avait fait changer la Norma de Bellini en Forêt d’Irminml, sans que du reste l’autorité eût rien supprimé ni corrigé dans la pièce. La çantatrice n était autre que Mlle Olivier, de F Opéra-Comique parisien. Étonnantes transformations de la vie d’artiste ! Pendant un an, on porte le chapeau de bergère à la salle Favart, on gazouille des ariettes entre deux pavillons ornés de pots de fleurs, et on épouse un jeune officier à la dernière scène. L’année suivante, on est à Borne, coiffée de feuilles de chêne ; on lève le poignard tragique sur des

arrêté par la police, et le tourneur étant mort, don Vespasiano épousa la belle Giovannina. L’aventure fit du bruit. Le crédit du pifferaro s’établit aussitôt dans le peuple, et, depuis ce moment , tous ceux qu’il rencontre lui donnent des baïocs et lui demandent des numéros. Il demeure à présent à la porte de Bélisaire, dans une cabane percée de plusieurs trous et où vous auriez scrupule de loger une bête de somme. Cependant il recueille une moisson abondante chaque fois qu’il sort. On ne le voit jamais dans le beau quartier; il exploite de préférence les rues désertes comme celle que j’habite. Malheur à celui qui refuse le faible tribut d’un baïoc! L'accidente plane sur sa tête, et avant la fin du jour il se repent de son imprudence.

— Eh bien! accidente per me, repondis-je en fermant les yeux.

— Je vous citerai un exemple frappant de la jettature de cet homme.

Le jeune peintre me raconta sans doute une fort belle anecdote ; mais je ne saurais la rap-

nonchalance du pays commençait à me gagner. A Tivoli, j’avais eu besoin d’une journée entière pour considérer la grande cascade et le petit temple de Vesta. A Frascati, je consacrai six heures à un pin en forme de parasol qui me plaisait singulièrement. Dans les rues de Rome, une guitare, deux joueurs à la murra , un costume de la campagne, suffisaient pour m’occuper. La nuit, après le spectacle, je fumais quatre cigares autour de la colonne Antonine. Lorsque enfin je me décidais à rentrer à la maison, des milliers de ces jolies mouches luisantes appelées lucciole transformaient le figuier du jardin en buisson ardent, et j’étudiais leurs évolutions jusqu’à trois heures du matin. Le jour je parcourais les galeries de tableaux, mais je sortais ensuite pour allerje ne sais où, faire je ne sais quoi, changeant de place sans regret, demeurant immobile avec plaisir, et me trouvant parfaitement satisfait partout.

Un jour, sur la place d’Espagne, j’étais assis au bord de la fontaine, et je regardais avec

enfants blonds, et le tamtam résonne dans la forêt d’Irminsul. MUo Olivier a fait des progrès extraordinaires en vocalisation ; elle manie fort habilement le trille et la cadence, aux dépens des muscles du visage , qui paraissent fâchés de l’exercice violent de son gosier. Comme le public débonnaire l’applaudissait à outrance, et que j’avais l’honneur d’être son compatriote, il ne m’appartenait pas de faire le difficile. Don Asdrubal, à qui je demandais un soir ce qu’il lui semblait de la prima donna française, me répondit, en rabaissant les coins de sa bouche par une contraction tout à J'ai L carthaginoise :

- — Eh! ha ma vocetta.

En songeant aux larynx puissants et sonores de la Sicile , je fus obligé d’avouer que pour lui la voix de la signora méritait le nom de vocette.

Au bout d’un mois de séjour à Rome, j’avais pris les habitudes italiennes. Je dormais dans la journée; on m’apportait du café à la glace. Je dînais le soir sous les arbres de Lepri. La

compagnons, et je pris une place dans un voiturin pour Florence. Cependant trois fois je payai le dédit au conducteur afin de rester un jour de plus à Rome. Le Carthaginois me représenta que j’avais aussi regretté Naples, que probablement je regretterais Florence, et que d’ailleurs je m’exposais à voir Yenise dans la mauvaise saison, si je tardais davantage. Son éloquence africaine m’entraîna, et je montai en voiture avec lui vers le milieu de juillet, par une matinée si belle qu’il n’y avait pas moyen d’éprouver la moindre tristesse.

le plus vif intérêt deux enfants qui jouaient des citrons à la poussette. Un sculpteur français, sortant du palais Médicis, vint me frapper sur l’ épaule.

— Vous flânez, me dit-il, vous êtes pris. Dans six mois, nous vous aurons encore à Rome.

—Non pas, s’il vous plaît, répondis-je. Avant trois jours je pars.

— Tarare! vous ne partirez point.

Une semaine après cette rencontre, j’admirais à la porte du Peuple, une charrette attelée de deux gros buffles sournois et do- , ciles, dont la physionomie était fort originale. Le même sculpteur vint à passer.

— Croyez-moi, dit-il , ne vous en défendez plus; vous êtes séduit. Faites vos arrangements, et restez avec nous jusqu’au printemps prochain.

Je compris alors mon état, et je sentis en effet que la matrone enchanteresse me tenait en sa puissance. Résolu à ne point manquer pour elle le reste du voyage, je cherchai des

se lamentait, en 1580, de voir les décombres former un étrange chaos et changer le niveau des rues. Le seul amas des vases brisés, près de la pyramide de Cestius, est une huitième colline digne de recevoir un nom latin. Puisque l’homme éprouve un plaisir pervers à détruire, les barbares ont dû se bien divertir à casser tant d’utensiles. Ajourd’hui on marche à quinze ou vingt pieds au-dessus de l’ancienne Rome, et ce vaste cadavre montre encore par intervalle quelques-uns de ses membres à demi enterrés. Le forum de Trajan est enseveli sous deux églises. Un désert de poussière et d’orties porte le nom de palais des Césars. En arrivant a Rome par la voie Appia, on parcourt le côté le plus ruiné de la ville; au contraire, en sortant par le Corso et la porte du Peuple, on traverse les quartiers modernes, les rues neuves et les places ornées d’ obélisques et de fontaines. Jusqu’au pont Molle , le faubourg présente deux belles lignes de maisons, de lo~ cande , de châteaux de plaisance et de jardins bien cultivés.

Vf .

ÏE3&KTI. — EErWîA. — 'i'BASIMÈKrE. — AKEEZO.

Il semble que Rome , en devenant la capitale du monde chrétien, aurait dû signer un bail d’assurance contre la destruction; mais un changement d’idées et de religion est toujours fatal aux monuments. La population est tombée d’ailleurs du chiffre de quatre millions d’âmes à celui de cent cinquante mille, et dès lors la ruine devenait inévitable quand même tous les habitants se seraient faits maçons pour travailler à l’entretien de la ville. Montaigne

de rires, et si j’avais pu me faire passer pour Allemand, je n’aurais pas manqué de me présenter au cercle des Ponte-Molle,

A notre sortie de Rome, nous composions une joyeuse caravane de dix ou douze voituturins partant les uns pour Florence, les autres pour Ancône. Les grelots et les chansons faisaient un bruit de noce; les flots de poussière changaient les moines en meuniers. J’avais auprès de moi, dans le cabriolet, un Français, M. Y..., élève de l’école de Metz, garçon instruit, mesurant tout à son compas polytechnique, mais avec esprit et originalité. Le fond de la voiture appartenait à une vieille dame flanquée d’un gros abbé, le devant à mon Carthaginois. Chacun trahissait ses goûts dominants : M. V... s’attachait aux jolis visages des femmes ; l’Africain avait les yeux ronds à force de regarder ; il notait sur son calepin de voyage les bornes, ponts et chaussées, et assassinait son voisin à force de questions. La vieille dame et son abbé parlaient d’argent, de fortune, de tel marquis ou

Selon les artistes allemands établis à Rome, quiconque n’a jamais passé le pont Molle est ignorant comme l’enfant qui vient de naître. Celui qui arrive d’Allemagne commence par se faire admettre dans la société des Ponte- Molle, avant d’oser ouvrir la bouche pour dire un mot ou boire un verre de bière. On va le chercher en cérémonie au delà du pont, où il attend ses compatriotes, et là on l’interroge. A chaque question, le candidat doit répondre de la manière la plus absurde. Si on lui montre un arbre, par exemple, il affirme que c’est une pierre; il ne sait pas même comment il s’appelle, de quel pays il vient ni où il se trouve. On passe ensuite le Tibre et on procède à un nouvel examen ; c’est alors que le candidat devient un être doué de raison, qu’il se rappelle qui il est, d’où il vient, et distingue un arbre d’une pierre. On le déclare membre de la compagnie, et la cérémonie se termine dans une locanda , sous quelque tonnelle de verdure , au milieu des bouteilles et des nuages de fumée. C’est une bonne journée de lolie et

jusqu’au soir. C’est un moment délicieux en Italie que le coucher de ce soleil impitoyable qui se précipite dans l’abîme, afin de retourner plus vite à l’orient. On passe du jour à la nuit par une transition brusque, et le ciel enflammé s’éteint tout à coup, en promettant pour le lendemain une journée pareille à celle qui vient de finir. L’ Angélus sonnait à toutes les églises quand notre convoi s’arrêta sur la place de Civita-Castellana, petite ville qui croit être l’ancienne Veïa.

Fuyez chez les Veïens où notre sort nous guide ;

ainsi disait Michelot à Talma , en lisant le billet de Rutile, pour amener le fameux qu’en dis-lu? de Manlius. Il ne fallait pas moins que Talma pour donner tant de prix à l’effet un peu puéril du son de voix concentré, des bras en croix et des sourcils circonflexes. En supposant que Civita-Castellana soit bien Veïa, ce qui est contestable, Manlius y eût fait mauvaise chère, et dormi sur un lit affreux. En revanche, il eût passé, comme M, V... et moi,

de tel négociant riches à millions ; ils n’ouvraient pas la bouche à moins de cent mille piastres, et se plaignaient de la soif. De tous ces goûts divers, celui de M. V... était le seul qui me convînt; aussi, avant d’avoir franchi les faubourg de Rome, nous nous entendions comme une paire d’anciens amis. Il savait déjà que l’un des voiturins de notre suite conduisait à Florence une très-belle Napolitaine, accompagnée d’un jeune homme qui paraissait fort empressé à la servir.

Au delà du pont Molle, la campagne de Rome reprend son aspect sombre et désolé. La terre est inculte. Des buffles sauvages se lèvent au bruit des voitures. Quelques paysans armés de longues perches conduisent des troupeaux de cheveaux indociles. Des bandes d’allouettes s’envolent en tournoyant et semblent vous saluer par des gazouillements ironiques. Jusqu’à Nepi on croirait traverser des cimetières abandonnés.

La chaleur accablante du mois de juillet nous obligea souvent à prolonger le rinfresco

et de gaze. J’eus le plaisir de m’endormir au bourdonnement aigu de ces animaux désappointés, et au concert des malédictions de tous mes compagnons de voyage, pour qui la nuit fut entièrement blanche. A trois heures du matin, les vetturini, armés de leurs chandelles, ne trouvèrent que moi à réveiller ; les autres étaient vêtus et chaussés, combattant les zanzares à grands coups de serviette y et donnant au diable la ville où Manlius ne voulut pas s’enfuir, ce qui le mena tout droit à la roche Tarpeïenne.

Lorsque Constantin le Grand revint de la guerre contre les Germains, il aperçut devant lui, en arrivant à Otricoli, une si longue suite de maisons à perte de vue, qu’il se crut aux portes de Rome ; il en était encore à soixante milles. Aujourd’hui , Constantin refuserait peut-être de croire qu’au bout de ce désert puisse exister une grande capitale.

Le second jour nous nous reposons à Narni, au pied des Apennins, et nous repartons à quatre heures pour être avant le soir à Terni,

deux heures agréables à se promener sur la -place, où des troupes de jeunes filles viennent sans cesse puiser de l’eau à la fontaine. Cette occupation est sans doute une coquetterie 1 affinée de la part des jolies Veïennes. Toutes les femmes circulent dans la ville avec un vase élégant qu’elles portent sur la tête en manière d’ornement. Une main soutient le vase, l’autre est posée avec grâce sur la hanche. Devant la fontaine, on prend mille attitudes nonchalantes , on s’assied sur la margelle , on s’appuie sur l’épaule de sa voisine pour causer, on ferme à demi ses grands yeux noirs, et la preuve que tout cela n’est qu’un manège, c est qu’on ne paraît pas faire un grand usage de l’eau pour sa toilette.

Ne voyagez pas à petites journées en Italie sans un lit portatif composé d’un sac de toile à votre mesure, avec un masque en gaze , le tout hermétiquement fermé; sans cela vous ne dormirez jamais. A peine étais-je blotti dans mon rempart à coulisses , qu’un nuage de zanzares affamés s’abattit sur le sac de toile

pieds. Les Romains, fatigués de ces inondations, le détournèrent de son cours naturel pour se défaire de lui en l’amenant à ce précipice. Depuis lors la nature a effacé les traces du travail en le cachant sous les arbres, la mousse et les ronces. Il n’en est pas de même à Tivoli, où l’on reconnaît trop clairement la main de l’homme. Lorsqu’on suspend sa tête au-dessus de la cascade de Terni, il faut avoir le cerveau libre et les nerfs en bon état pour résister au vertige. En se brisant sur les rochers, l’eau rejaillit en nuages blancs qui dérobent aux regards le fond de l’abîme. Les rayons du soleil forment dans ces nuages des arcs-en ciel superposés qui se balancent et se croisent. Après avoir regardé du haut de la montagne, il est bon de renvoyer les ânes et de descendre à pied par un sentier qui mène aux rochers où le Vellino se brise. Dans le trajet, on rencontre plusieurs points de vue d’ou on peut embrasser d’un seul coup d’œil toute 1’ér.endue de la chute d’eau. En voyant la rivière rompue sur les pierres en mille ruis-

célèbre par sa cascade et par la naissance de Tacite. Tandis qu’on prépare le souper, nous prenons des ânes, et nous grimpons dans la montagne, guidés par deux paysannes de seize ans, jaunes comme des citrons et vives comme des oiseaux , qui bondissent devant nos ânes en faisant sonner les rochers sous leurs pieds nus. Après une heure de marche, on commence à entendre le vacarme de la cascade. De petits ruisseaux qui se détachent de la grande masse d’eau , courent se précipiter dans l’abîme. Tant qu’on n’est pas sur le lieu de la scène, on éprouve, au milieu de ce bruit, un sentiment d’inquiétude semblable à celui que vous inspire l’intérieur d’une usine. La montagne de Terni peut rappeler les plus beaux sites de la Suisse, mais relevés par l’ardeur du climat et la végétation méridionale. Au sommet, poussent le chêne et le sapin ; au bas, l’olivier, l’oranger et les plantes du sud. Le Vellino, dont le volume d’eau est presque aussi considérable que celui de la Marne, se jette d’une hauteur de plus de trois cents

le perron , nous ôtâmes nos chapeaux pour saluer la maîtresse du logis qui jouait au piquet, en plein air , avec le curé du village. C’est ainsi que , dans un musée, MieriS vous remet du trouble causé, par Salvator Rosa, et que dans la vie la calme est souvent à deux pas de la passion.

Terni échappe aux inconvénients des pays chauds. Le zéphyr du soir est frais ; il y a quelquefois un peu de brouillard pendant la nuit, et les insectes n’ont pas élu domicile à l’auberge. On y dort, ce qui mérite d’être proclamé, car c’est une rareté sur les routes d’Italie et même de France. Le lendemain à trois heures, lorsque les fidèles veMurini firent leur ronde dans les chambres , nous retombâmes tous sur l’oreiller d’un commun accord , et nous prîmes un bon supplément de sommeil. Aussi le soleil devenait fort importun quand nous arrivâmes à Spoleto , dont M. le

baron Rœderer a été préfet sous l’empire. Il

• * • n’appartient pas a un pauvre voyageur, qui

montait hier à Terni sur son âne, de juger les

seaux, divisés à l’infini en pluie fine que le vent emporte, on se demande comment il peut rester quelque trace du Vellino après un tel accident. On le retrouve pourtant au bout d’un mille , parfaitement remis de ses blessures, et dormant à son aise dans une prairie.

A peu de distance du pied de la cascade, nous rêvions tous à cette scène terrible, quand une des jeunes filles qui nous guidaient nous proposa de traverser le jardin de Mme la comtesse.... Le soleil se couchait; l’horizon était d’un rouge ardent. Le site tout à fait sauvage, le Vellino encore ému de sa chute, les rochers qui se penchaient les uns sur les autres d’un air irrité, rappelaient les paysages sinistres de Salvator Rosa. Aussitôt que nous eûmes dépassé le grille du jardin, la décoration changea subitement. Nous étions dans un bois d’orangers, au milieu de parterres de fleurs, et nous marchions sur un sable fraîchement peigné par le râteau. Un petit levrier de Bologne vint aboyer après nous; le son d’un piano résonnait dans l’habitation ; et, en passant devant

carne et nous dit d’attendre un momentino. Elle vint bientôt nous ouvrir, et M. V. . . , s’ ins tallant sur une chaise dans la boutique, me pria de lui servir d’interprète. Ses compliments et phrases galantes avaient le nerf démonstratif d’une proposition d’Euclide; mais je les adoucissais en les traduisant, et la jeune fdle répondait avec une décence et une naïveté si aimables , que la conversation rentra tout de suite dans les bornes de la politesse. M. Y... voulait avoir de l’eau fraîche et des figues. La jeune fille nous offrit d’aller éveiller la fruitière; au moment de partir elle nous avoua sans honte qu’elle n’avait pas d’argent.

— Nous sommes si pauvres, disait-elle , et nous vendons si peu de chose !

La fruitière apporta un panier de figues qu’elle nous céda pour deux paoli, et dont la petite marchande mangea sa part d’un air fort content. Après avoir fait une ample provision de cigares dont nous n’avions pas besoin, il fallut pourtant nous décider à partir. La jeune fille nous adressa des remercîments et des

vastes projets du grand homme; mais j’ai peine à croire qu’au lieu d’envoyer son administration si loin, l’empereur n’eut pas mieux fait de donner une bonne fois l’unité et la liberté à l’Italie, qui sans donte ne les aurait plus lâchées qu’avec la vie.

Spoleto est une ville étroite et escarpée, où les voitures ne circulent point et où l’on mange des figues délicieuses. Après le déjeuner, pendant l’heure du riposo , M. Y..., qui avait découvert tout de suite une jolie marchande de cigares, m’entraîna, par une chaleur effroyable, dans le haut de la ville. Nous passâmes sous la porte d’Annibal, dont l’inscription latine atteste pompeusement l’orgueil de l’antique garnison qui arrêta l’armée carthaginoise. Quand nous arrivâmes au Spaccio di Tabacco, la boutique était fermée. Les mathématiciens sont des gens positifs qui vont droit au but ; M. Y... frappa dans la porte à coups redoublés. Enfin, une petite voix étouffée prononça le chi è? que nous désirions. Une jeune fille, d’une beauté éblouissante, montra sa tête à une lu-

de vos seigneuries... je garderai celle-ci...

Elle se mita sourire en ajoutant:

—Parce que c’est la plus petite.

Nos adieux étant terminés, la boutique venait de se refermer derrière nous, quand la jeune fille ouvrit sa lucarne et nous cria :

— Signori, que la madone vous protège! Je dirai ce soir pour vous la prière des. voyageurs.

Pendant toute la journée, M. Y... ne fit que parler de la jolie marchande, et trois mois après, dans les rues de Venise, il me prenait encore le bras en répétant le dunque dont l’accent de bonheur et de reconnaissance l’avait frappé profondément. Sans doute le charme de l’innocence a ses racines algébriques et correspond à certaines chiffres dans le cœur d’un mathématicien.

Par suite des conversations avec les marchandes et des suppléments de sommeil, nous arrivâmes fort tard à Foligno, ville riche et bien construite qui paraît se piquer de soutenir son antique réputation. Horace a vanté

sourires, et nous demanda notre pratique en disant au revoir.

— Hélas! ma chère enfant, lui répondis-je, nous ne vous reverrons probablement jamais. Nous sommes arrivés ce matin, et nous coucherons ce soir à Foligno ; mais nous voulons vous laisser un souvenir d’amitié avant de retourner dans la froide France.

Nous avions dans nos poches de la monnaie de Naples: c’était une manière d’offrir de l’argent à cette pauvre fdle saus l’humilier. Elle accepta plusieurs pièces sans se faire prier le moins du monde, et dans l’étonnement que lui causait notre cadeau, elle posait un doigt sur sa poitrine, et s’écriait:

— Dunque , tout cela est bien pour moi? C’est de l’argent? de la monnaie de Naples? Dieu saint ! en voilà beaucoup ! Combien vaut cette pièce? et celle-là? Il y en a au moins pour un demi-écu. Je sauraibien les changer. . .

Puis elle s’arrêta pour réfléchir :

Cependant, reprit-elle, j’en conserverai une le plus long temps que je pourrai. En souvenir

— us —

Anges ne sert qu’aux moines cl’un couvent et à des paysans poùr qui une église de village serait plus que suffisante; mais en Italie, quand on travaille pour Dieu, on est prodigue. L’économiste du Nord, qui demande à la matière l’intérêt de son argent, rirait de pitié envoyant un peuple «pauvre dépenser en murailles inutiles ce qu’il pourrait employer en rail-ways et en chaudières. « Mon cher monsieur , lui diraient les bonnes gens du Midi , cet édifice qui ne rapporte rien à notre bourse répond à un sentiment que nous portons dans le cœur et que vous avez perdu ; par conséquent, nous sommes plus riches que vous. » Tandis que je parcourais les églises avec le Carthaginois, M. Y... employait bien son temps auprès de la belle Napolitaine. Je les trouvai ensemble riant aux éclats et causant avec beaucoup de feu, sans comprendre ni l’un ni l’autre un mot de ce qu’ils disaient. Notre algébriste avait découvert que le jeune Italien dont les assiduités l’avaient d’abord inquiété n’était qu’un soupirant sans appointements, et cetéclaircissement

la douceur de son climat et la beauté du val- Ion où elle est assise. La nuit ne nous ayant pas permis de voir les monuments, je ne sais pas ce qui peut exister encore de curieux à Foligno ; quanta la célèbre Vierge de Raphaël qui porte le nom de cette ville, elle se repose de ses voyages dans la galerie du Vatican, à côté de la Transfiguration et de la Communion de saint Jérôme.

Perugia est plus grande que Foligno ; on y trouve une quantité de beaux ouvrages, malgré les larcins que les capitales font toujours aux villes de second ordre. Le Perugin, l’un des artistes les plus féconds et les plus laborieux de la renaissance, y a laissé tant de tableaux que Rome n’a pas encore tout enlevé. Avant d’arriver à Perugia, on rencontre au milieu d’une campagne presque déserte la vaste église de Sainte-Marie des Anges tout nouvellement restaurée avec luxe. La ville est assez abondamment pourvue d’édifices religieux pour qu’on n’ait pas besoin d’aller chercher une messe à deux lieues dans la plaine, Sainte-Marie des

nière résistance à une lieue du centre de la bataille.

—Quel dommage, disait M. V...,qu’Annibal ait dépensé tant de génie sans résultat, et qu’il se soit endormi à Capoue ! J’enrage en pensant qu’il était à deux pas de Rome , et qu’il n’a point su y pénétrer.

-Modérez-vous, répondis-je. Puisqu’il eût suffi d’allonger un peu le nez de Cléopâtre pour changer la face du monde , introduire Annibal dans Rome serait bien une autre affaire; aucun de nous ne jouirait de ce beau ciel, et Dieu sait où en serait la France! Admirons le héros carthaginois tantqu’il vous plaira; accordons une larme à ses malheurs; mais laissons Scipion le battre à Zama ; il y va de votre vie et de la mienne.

Le lac de Trasimène, qui a plus de quarantecinq milles de circonférence, est entouré de bouquets d’arbres et de villages charmants. Il contient trois îles ; l’une est habitée par des religieux qui ont su choisir la retraite la plus tranquille et la plus belle du monde, une autre

lui faisait tant de plaisir qu’il en oubliait la petite marchande de Spoleto.

Nous arrivâmes le soir, par un coucher de soleil magnifique, au borddulacdeTrasimène. Napoléon disait à Sainte-Hélène qu’Annibal avait dû tressaillir de joie en voyant pour la troisième fois l’armée romaine se ranger en bataille d’un manière défectueuse. Une loi ridicule prescrivait d’avance au général l’ordre des troupes. Il fallait trois lignes de bataille échelonnées à égales distances. Le consul, surveillé par une foule de sénateurs orgueilleux ettracassiers, eût risqué sa tête à vouloir changer la routine. Annibal, campé sur la hauteur, présenta un front étendu qui déborda l’armée ennemie sur les deux ailes. Flaminius résolu à vaincre ou à mourir, avait appuyé ses troupes sur le lac ; il y mourut honorablement. Selon toute apparence , une légion romaine battit en retraite jusqu’au village de Passignano, et vendit chèrement sa vie; mais arrivée à un défilé, elle fut exterminée. On retrouve encore des traces de cette der-

goût , puisqu’il ne rentra dans sa chambre qu’au point du jour, et je crains qu’il n’ait été perdu, pendant cette nuit-là, une bataille importante au lac de Trasimène.

Nous arrivâmes à Arezzo , patrie de Pétrarque, de Yasari, du pape Jules II, du maréchal d’ Ancre et de l’Arétin, ce flibustier littéraire qui vendait ses flatteries aux princes et dénigrait avec impudence ceux qui refusaient de le payer. Il est fâcheux que l’Arétin ait imaginé ce genre de bassesse il y a trois cents ans, sans quoi notre époque pourrait réclamer l’honneur de l’avoir inventé. La cathédrale d’ Arezzo est un monument gothique très-curieux , orné des sculptures naïves du xiv' siècle. L’autel de Jean de Pise est un travail d’une finesse admirable. L’une des chapelles contient deux tombeaux sculptés par Luca délia Robbia, dont les figures de marbre sont coloriées.

Après Arezzo nous ne trouvons plus jusqu’à Florence que des villages; mais cette partie du chemin n’est pas la moins agréable. Les

est cultivée par des paysans , et la troisième appartient à une colonie de reptiles qu’on n’a jamais pu détruire.

Notre caravane, réduite à trois voiturins depuis que nous avions quitté la route d’Ancône, s’arrêta au petite village de Passignano. Nous sautons dans les barques, et nous allons nager en pleine eau tandis qu’on prépare le repas. Hélas ! quel souper pour des nageurs affamés! Pas un morceau mangeable ! le pain lui-même résiste sous la dent et ne veut pas seulement se détremper dans l’eau rougie. Il fallut prendre bravement son parti et rire de ce pain imperméable; mais quand on vit les grabats affreux que l’bôtelier nous avait préparés, il y eut un désespoir général. Je ne dormis point, malgré mon armure de gaze, à cause dubruitquefaisaientmesvoisins.M. Y... erra comme un fantôme dans l’auberge, et ne laissa reposer les gonds et les serrures que lorsqu’il eut fait ouvrir une porte qui paraissait barricadée au dedans. Probablement cet esprit inquiet finit par trouver un gite à son

leurs grillages le bout d’une carabine pointée sur le passant. Les soupiraux sentent le chaussetrape; vous regardez aux terrasses si la sentinelle ne se promène pas la piqué sur l’-épaule etle pot entête. Vous n’êtes pas bien sûr qu’un piège ne vous attend pas au carrefour prochain ; vous respirez une vague odeur de guerre civile. Dans la rue étroite qui mène au Pont- Vieux , la maison de Machiavel vous offre la juste image d’un laboratoire de maximes désolantes. Sur le pont, les boutiques de vieille orfèvrerie vous font porter la main à votre montre, tantce marché par aîf judaïque. L’hôtel où vous descendez est, à coup sûr, un ancien palais qui jure avec sa nouvèlle destination, et vous vous asseyez à la table d’hôte comme un convive mal assuré, craignant de manger un ragoût à la Médicis , ou de voir votre voisine tomber morte au second service comme Luisa Strozzi.

champs ressemblent à un jardin. Les fleurs des grenadiers forment des groupes éclatants qui donnent une haute idée des richesses de la nature toscàne. Les haies sont des guirlandes , les buissons des bouquets, et pour peu que l’on rencontre de ces figures populaires qui, avec leurs traits accentués , semblent échappées d’un vase étrusque, l’homme du Nord se croit transporté dans un monde de raretés et d’objets de luxe vivants. Cette introduction sied parfaitement au joli nom de Florence, et on s’attend à ne recevoir que des sensations gaies dans la ville des fleurs. L’illusion dure jusqu’au passage de la porte Romana, d’où on aperçoit des jardins et des collines vertes ; mais, une fois arrivé au Pont-Vieux, vous êtes frappé de l’aspect sombre et rébarbatif de Florence; toute la mauvaise humeur, la sévérité, la raideur et l’égoïsme orgueilleux du moyen âge sont incrustés sur les façades noires des palais. Les poternes, avec leur guichet défiant, vous montrent d’énormes ferrements inhospitaliers. Les fenêtres ont l’air de cacher derrière

rencontrez au détour de la rue une'embuscade de jolies femmes qui babillent à perdre la respiration. Le marchand vous sert poliment, au prix le plus modique; le dîner est excellent, l’ hôtelier soigneux , et la carte à payer fort légère. Vous revenez de vos préventions injustes, et avant la fin du premier jour vous reconnaissez que Florence est une des villes les plus aimables du monde.

Le matin, les rues sont singulièrement animées. On ne voit que des fleurs et des fruits, des mines épanouies, une propreté exemplaire et point de haillons. Les grisettes, mises avec une certaine recherche, circulent deux à deux, jasant et riant tout le long du chemin. Lajoie populaire est l’expression d’un bonheur réel et non pas d’une philosophie qui excite la pitié. On sent à chaque pas la libéralité d’un gouvernement paternel et intelligent. La Toscane est un échantillon remarquable de ce que pourrait être l’Italie entière.

Rien de plus gai que l’heure du déjeuner dans les cafés de Florence. Les marchandes

FLORENCE. — FXSE.

L’impression lugubre que produit l’entrée à Florence ne dure qu’un moment. Il n’y a de triste que les pierres, et tout le reste, au contraire, vous gagne le cœur par des sourires, des paroles douces et un accueil bienveillant. Derrière la sombre poterne sont de bonnes gens qui vous reçoivent comme un ami. Par la fenêtre grillée s’envole dans les airs une chanson comique. Au lieu de guet-apens vous

simple œillet qui vous tombe des nues, assaisonné par l’air gracieux et sympathique de celle qui vous le présente.

Pour user du droit imprescriptible des voyageurs de décréter que les choses sont toujours telles qu’ils ont cru les voir, je déclare que toutes les Florentines ont dix-huit ans, les yeux fort doux, les coins de la bouche relévés, les dents belles , la taille mince et élégante. Leurs grands chapeaux de paille ronds, qui se balancent par l’effet de la marche et dont les rubans flottent sur les épaules, leurs bras nus, l’éventail dans leur main droite et le bouquet dans la gauche , leur accent vif, leur parler guttural et leurs mines peu farouches , quoique décentes , composent un ensemble piquant, dont les esprits romanesques sont frappés et que les hommes les plus positifs savent apprécier. Sur la place d’Espagne, celui qui aborderait une majestueuse Romaine et lui dirait en riant qu’il la trouve belle s’exposerait à se faire arracher les yeux. Sur la place du Carrousel, le mauvais sujet qui man-

de fleurs, chargées de leurs corbeilles, vous

présentent leurs bouquets et passent à la table voisine sans attendre que nous portiez la main à votre poche ; puis elles disparaissent quand leur ronde est achevée, semant ainsi partout des créances qui finissent toujours par être payées. Les fleuristes ne demandent point d’argent ; celui qui voudrait mettre à l’épreuve leur générosité se ferait régaler de bouquets jusqu’à sa mort, et le sourire de la marchande serait aussi amical le dernier jour que le premier. Lorsque enfin vous voulez acquitter votre dette, vous donnez* plus que les fleurs ne valaient; mais la délicatesse du procédé est d’un

prix inestimable. La fleuriste vous a épargné la forme grossière du commerce, et, comme si on lui offrait ce qu’on ne lui doit point, elle accepte votre gratification sans la regarder , en ajoutant une belle révérence au sourire de tous les jours. Un boisseau de magnolias, bien marchandé, peut s’obtenir à Florence pour vingt sous ; jamais cette acquisition avantageuse ne vous ferait autant de plaisir que le

— ICO —

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