BOLOGNE, FERB.ARI , VENISE
Après avoir traversé la plus belle partie des Apennins, notre modeste voiturin arriva près des portes de Bologne au tocco, c’est-à-dire à à une heure après midi. La division du jour, en Italie, offre tous les matins un nouveau problème à résoudre, où l’étranger perd son arithmétique. On ne compte pas par douze heures, mais par vingt-quatre ; de plus, la vingt-quatrième heure finit au coucher du soleil, et
Je ne savais trop que penser, en voyant le voiturin faire des signes de croix et les autres voyageurs claquer des dents.
- Que risquons-nous? disait M. V....; de perdre quelques habits râpés, des chemises en mauvais état, nos montres et bien peu d’argent ? Ce ne serait pas payer trop cher le plaisir d’être attaqués par des brigands ou d’assister à une insurrection de la Romagne. Il faut voir comment les Bolonais s’acquittent d’une révolution.
—Dio santo / répétait le voiturin, qu’allonsnous trouver à Bologne?
— Si vous ne voulez pas marcher, dit M. Y... en prenant les guides, je vais conduire vos chevaux jusqu’à la ville.
— Diables de Français! reprit l’homme en remontant sur le siège ; ils n’aiment que le bruit, les querelles et les coups.
— C’est une calomnie, dit M. V.... Nous ne méritons plus cette antique réputation.
Au bout d’une demi-heure nous étions parvenus, sans le moindre danger, à l’hôtel de
tion , peuvent s’exprimer par une et deux heures après le tocco.
Ce] bienheureux tocco venait donc de sonner lorsque nous vîmes au loin les grandes tours de Bologne. Notre voiture s’arrêta devant une troupe de paysans armés de mauvais fusils, et qui traversaient la route en colonne serrée pour s’enfoncer dans la campagne. Le conducteur, qui n’était pas plus que nous au fait des événements, demanda ce que faisaient ces gens armés. Une bonne femme lui répondit en bolonais que c’étaient des bandits qui voulaient donner du chagrin au saint-père. A ce mot, le voiturin s’arracha les cheveux en poussant des cris lamentables.
— Qu’avez-vous donc , mon brave? lui demandai-je.
— Ah ! signor, des partisans, des insurgés ! Qu’allons-nous devenir?
— Remettez-vous; ces insurgés sont passés; ils ne songent pas à nous, et d’ailleurs voici les portes de la ville. Dépêchons-nous d’y entrer.
qu’on prendrait pour les cheminées d’une pompe à feu colossale. Quant à des arbres, des promenades, une rivière, et tout ce qui donne du charme aune grande ville, je n’en ai pas vu l’apparence à Bologne. Le canal du Reno ne peut prétendre qu’à l’honneur de fournir ce qui est nécessaire pour que les têtes chaudes de la Romagne mettent de l’eau dans leur vin à l’approche des baïonnettes autrichiennes.
De Bologne à Ferrare la campagne est fort riche, dit-on ; je l’ai mal vue, à cause d’une poussière épaisse qui fermait hermétiquement
les yeux des voyageurs. On ne se dispense j amais,
en passant à Ferrare, de considérer attentivement l’encrier de l’Arioste, qui n’est absolument qu’un encrier devant lequel dix personnes réunies font la plus sotte figure du monde. Ce simple ustensile a l’air lui-même tout penaud de 1 attention qu’on lui accorde. Il faudrait ranger l’écritoire de l’Arioste à côté de la plume vraiment immortelle de Voltaire, cette plume tant de fois vendue aux Anglais,
la Pension suisse, où nous déjeunions de fort bon appétit. Bologne n’avait pas précisément l'air d’une ville troublée. On voyait bien sur les places des groupes de gens qui causaient à voix basse et se demandaient les nouvelles, mais on ne remarquait point de signes inquiétants de fermentation. Le musée des beauxarts nous fut ouvert, et nous eûmes le loisir d’admirer la fameuse sainte Cécile de Raphaël, les Dominiquins et les Carraches, comme si la Romagne eût été tranquille. Bologne est la première grande ville d’Italie qui ne m’ait pas séduit. Les rues étroites, bordées de galeries sombres et basses en pierres couleur de plâtre, sont tout à fait maussades. Il semble qu’on marche sous les offices et les cuisines d’un palais, sans arriver jamais au bel endroit de la maison. On y pourrait faire deux lieues sans voir le ciel, et le regard est si borné, qu’on finit par désirer ardemment de l’air, une plaine et des horizons éloignés. Les fameuses tours peuvent être remarquables par leur élévation, mais ce sont des monuments fort disgracieux,
noms gravés sur la pierre, car on retomberait bien vite de l’état du voyageur enthousiaste à celui de l’abonné qui trouve dans son journal la liste de souscription en faveur d’une ville incendiée. Quand la trompette du jugement dernier aura réuni tous les hommes, le Tasse aura fort à faire pour rendre ses devoirs et remettre des cartes à ceux qui se sont inscrits à son dernier domicile.
A peu de distance de Ferrare, nous traversâmes le Pô dans un bac, pour entrer dans l’Italie autrichienne, et nous allâmes coucher le soir à Rovigo, dont M. Savary a été fait duc sous l’empire. M. Savary n’a peut-être jamais su qu’il était duc d’une petite ville où les insectes rancuniers se vengent encore de l’invasion des Français. L’église principale de Rovigo contient deux tableaux de peu de mérite, mais dont le coloris annonce le voisinage des maîtres vénitiens; le lendemain, nous étions de bonne heure à Padoue, tant de fois ravagée , que l’histoire ne sait pas au juste le compte de ses malheurs. Padoue n’en est que
toujours renouvelée, et qui apparemment sortait de l’aile d’un phénix. La prison du Tasse a du moins quelque chose à dire à l’imagination. Les douleurs et la misère du poète ne s’effaceront jamais de ces murailles humides. Le gardien vous explique , dans l’intérêt du duc Alfonse d’Este, qu’on a bouché une fenêtre d’où le prisonnier jouissait de la vue d’un jardin, et ce brave homme ne comprend pas qu’on plaigne beaucoup celui qui habita ce réduit pendant sept ans.
— Le Tasse, dit-il, avait un bon lit et mangeait de la viande à tous ses repas. Si vos seigneuries voyaient les prisons de la ville, et comment on y vit, elles trouveraient une fière différence.
Probablement le gardien ne songe pas que l’auteur ne la Jérusalem délivrée ne se serait pas même estimé heureux d’être, comme lui, concierge d’un hôpital avec cent écus d’appointements. Si on veut emporter de la prison du Tasse l’impression que ce lieu doit laisser, il ne faut pas se mettre à lire les milliers de
coûtent rien pour vous arracher ce qui ne leur est pas dû. Nous avions remarqué, depuis Rovigo, que notre conducteur avait changé de figure. D’un homme de taille moyenne qu’il était à Ferrare, il se trouvait transformé en un colosse de six pieds avec un visage couvert de dartres. LeFerrarais nous avaitvendus
sans permission à son confrère, personnage retors dans l’art d’exploiter l’étranger. Le Padouan ne manqua pas de nous demander à chacun une piastre de plus que le prix convenu avec son camarade. Après toutes les protestations imaginables , les prières , les serments les plus saints, il arriva par la progression usitée jusqu’à la menace de nous citer devant la police ; mais, à sa grande surprise, la piastre désirée ne sortit point de nos poches. Notre refus étant formel, le voiturin fit semblant d’aller à la police. Il descendit l’escalier d’un air furieux et remonta aussitôt:
— Je ferai observer à vos seigneuries, nous dit-il, que si je les cite au bureau de la polizia, elles manqueront le départ du chemin de fer
mieux portante à présent. De tous ses monuments, celui dont elle s’enorgueillit le plus est le café Pedrocchi , vaste et royal établissement où l’on prend des glaces pour la somme de cinq sous. Ce café , babylonien pour la grandeur, grec pour l’élégance, et britannique pour la perfection du service , est dédié aux récréations de la jeunesse intelligente et laborieuse de l’Université de Padoue. Celui qui l’a fait construire, M. Pedrocchi, passe pour avoir trouvé dans les caves de sa maison un trésor enfoui du temps d’Alaric, si ce n’est même une lampe merveilleuse comme celle des Mille et une Nuits. Chaque siècle produit ses grands hommes. Padoue compta jadis Pétrarque parmi les chanoines de son église, Galilée parmi ses professeurs; elle a aujourd’hui M. Pedrocchi, le César des limonadiers.
Les voiturins, et généralement tous les individus avec qui on fait un marché quelconque en Italie, n’ont qu’une idée, celle de vous tromper. Quarante mensonges et deux heures de démarches diplomatiques ne leur
— Eh bien, signori, reprit l’homme d’un ton piteux, j’abandonne mes droits. Donnez-moi ce que vous voudrez pour boire une bottigUa.
— Pas seulement un baïoc ; vous êtes un coquin.
— Ma voiture est bien propre: bons chevaux, beauxharhais, brave cocher ; je vous demande la préférence pour vous conduire à Yicence, Vérone, Udine.
— Jamais vous ne nous conduirez nulle
part.
— Levoiturin allait insister, si M. V..., dont l’indignation était à son comble, n’eût saisi une carafe pour la lui jeter à la tête. Notre homme s’esquiva, et nous ne l’avons plus revu,
Arrivés à Mestre par le chemin de fer, nous quittâmes la terre ferme, et après une heure de voyage en gondole, Venise parut au milieu de l’eau comme une ville flottante. Le soleil était couché quand nous entrâmes dans cet étrange labyrinthe. Nos rameurs nous conduisaient à travers des détours infinis , par de petits canaux où l’obscurité, le silence, les
de Venise ; elles perdront un jour à Padoue ; la dépense à l’auberge leur coûtera au moins deux piastres ; par conséquent elles auraient un bénéfice tout clair à me donner ce que je réclame.
Il est fort aimable à vous, répondis-je, de vous inquiéter de nos véritables intérêts. Nous vous en remercions ; mais nous ne profiteions pas de l’avis, et vous n’aurez jamais votre piastre.
Cette mauvaise volonté révolta le voiturin. Il descendit de nouveau l’escalier, puis il reparut une seconde fois :
— ' Signori, dit-il avec douceur, je n’aime pas les querelles, et je serais fâché de vous empêcher de partir. Pour vous accommoder, je consens à perdre la moitié de la somme; je me contenterai d’une demi-piastre par tête.
— Ce désintéressement est sublime, répondis-je; il y aurait conscience d’en abuser. Vous n aurez point de demi-piastre, et si vous nous menez a la police, nous vous ferons assurément retirer votre brevet de voiturin.
lu le quatrième chant de Child-Harold, les Lettres d'un voyageur, le Roméo de Shakspeare et toutes sortes de romans vénitiens ; cependant ni livres, ni poèmes, ni tableaux ne m’en avaient donné une idée juste. L’imagination la plus ingénieuse peut être mise au défi, jamais elle ne saura se figurer une Venise. Allez-y donc et regardez ce pays des merveilles avec vos propres yeux, circulez en gondole dans ces canaux, promenez -vous à pied sur ces quatre cents ponts qui réunissent plus de soixante îles, égarez-vous au milieu de ce bal masqué perpétuel des habitants, cherchez à suivre quelque rusée Vénitienne qui vous échappera comme une ombre au bout de trente pas ; ayez des aventures romanesques, cela vaudra mieux que d’en lire. On ne peut raisonnablement parler de Venise qu’à ceux qui l’ont vue, qui soupirent en y songeant, et qui en aiment jusqu’aux plus légers souvenirs.
Le gouvernement autrichien fait de louables efforts pour ranimer et embellir Venise. Les palais tombent en ruines, mais on les