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profils sombres des palais, et l’apparence fantastique de tous les objets, nous jetaient dans un monde de sensations entièrement inconnu. Je croyais aller aux enfers comme le pieux Énéas, et M. Y... me demandait, plus sérieusement qu’il ne le croyait lui-même, si je n’avais pas entendu tomber un cadavre dans la lagune, du haut d’une fenêtre. Des lumières brillèrent bientôt à peu de distance ; d’autres gondoles glissèrent comme des fantômes autour de la nôtre ; les rameurs abordèrent, et nous nous trouvâmes sur la Pïazzetta, au milieu d’une foule de dames et de promeneurs qui écoutaient la musique du régiment de la marine. Mon trajet achéron tique aboutissait à un concert en plein air, et le sinistre chapitre de roman que M. Y. . . contruisait dans sa tête eut pour dénouement une glace à la vanille qu’il se mit incontinent dans l’estomac.
Voulez-vous avoir une idée exacte de Venise, lecteur enthousiaste? Rien de plus simple. Allez à Venise, c’est le seul moyen. J’avais vu, comme vous, les tableaux de Canaletti, j’avais
dolier remplace à Venise celui de l’équitation. Outre le bénéfice du prix, le vainqueur de la course a les honneurs d’un triomphe.
Les gondoliers vénitiens sont divisés en deux armées rivales. 11 y a le camp des castellani et celui des nicololti. Les premiers tirent leur nom du Castello où stationnent leurs barques ; ils portent le bonnet et la ceinture rouge ; les au très, habitants du quartier deSan-Nicolo, sont voués au noir. Celui des deux camps qui gagne le prix passe deux jours en fêtes ; le camp opposé a l’oreille basse. Non-seulement le peuple met une passion extrême à cette grande question , mais la bonne compagnie elle-même se partage en deux coteries qui se querellent et dépensent beaucoup en gageures pour les rouges ou les noirs. Souvent le gagnant devient insolent dans l’ivresse du triomphe, et il en résulte des batailles où les couteaux sont mis au vent. On m’a montré une fort belle dame qui s’était brouillée avec son amoureux un jour de Regata parce qu’il était partisan des castellani et qu’elle était de cœur pour les ni-
éclaire au gaz, et un pont gigantesque amènera bientôt les machines à vapeur jusque dans la ville en passant par-dessus la lagune. On travaille à l’élargissement du port, et les digues immenses de Malamocco ont été réparées et augmentées à grands frais. Tous les soirs il y a musique sur la place Saint-Marc, et deux fois par semaine le régiment hongrois et celui de la marine donnent des freschi sur le grand canal. Le fresço est une charmante partie de plaisir. Au coucher du soleil, les deux orchestres militaires, placés chacun dans un large bateau, parcourentlentementle grand canal depuis la Piazzetta jusqu’au pont du Rialto , en jouant des marches ou des fragments d’opéra. Les gondoles voltigent à l’entour et forment une flottille évaporée qui va d’un orchestre à l’autre. Le genre fasliionable consiste à glisser le plus vite possible, à dépasser la gondole du voisin et à faire mille évolutions bizarres. La Regata est un autre divertissement plus rare, qui ressemble un peu à nos courses de chevaux , car l’art du gon-
bons ouvrages. Ce qui afflige encore plus que l’absence des talents, c’est de voiries louanges exagérées dont le public encense des tableaux tout à fait mauvais. On se demande ce que sont devenus ces connaisseurs sévères qui donnèrent la préférence à Michel-Ange débutant sur Léonard de Yinci à l’apogée de sa gloire. Il faut admirer à tout prix, s’extasier, décerner des couronnes. S’il n’y a rien de bon, n’importe ; on s’extasie néanmoins, on couronne quand même. On s’arrête devant une drogue, et on commence par vanter le bleu d’une robe; la tête s’échauffe; on admire un bras, une pose, un visage, et puis tout le tableau; on s’écrie : «Voyez quelle variété de couleurs ! » On porte aux nues le bravo pittore , et quelquefois même on s’embrasse devant la toile par un transport de plaisir.
Pendant notre séjour à Venise, il y eut une exposition à l’académie des beaux-arts. On y voyait de tout , depuis le nez au crayon noir de l’écolier en bas-âge jusqu’au tableau d’église , et ces morceaux variés s’étalaient au-
colotti. Voilà une véritable Vénitienne du bon temps de la magnifique seigneurie. Le peuple chante plusieurs chansons dont cette guerre civile des gondoliers est le sujet.
On m’avait tant annoncé une ville morte que j’ai été fort surpris de voir Venise encore animée; cependant beaucoup de monde était à la campagne, et l’Opéra ne donnait pas de représentations. Quoique nous fussions au mois de septembre, la chaleur était extrême. On se promenait pendant toute la nuit. Les cafés de la place Saint-Marc avaient enlevé leurs portes etne sefermaient jamais. Il m’est arrivé plusieurs fois de sortir du lit à trois heures du matin pour aller prendre des glaces, et de trouver une réunion nombreuse de consommateurs qui jouaient aux cartes pour tuer le temps comme s’il eût été midi.
Les Italiens ont conservé le goût de tous les arts ; mais le besoin d’admiration qui les tourmente ne laisse pas à leur jugement assez de liberté. Lorsqu’on tombe dans une exposition de peinture, on est effrayé de la disette des
n’a pas trouvé que Robert possédât la varietà de’ colon qui distingue le premier venu. Un article injurieux publié dans le Gondoliere fut, à ce qu’on m’a assuré, très- sensible à ce maître, que nous regrettons encore. Peu de jours après, Léopold Robert se tua. Je me plais à penser que d’autres motifs inconnus et plus graves l’ont déterminé. Les ouvrages de M. Aurèle Robert n’ont pas le cachet de grandeur et de tristesse de ceux de son frère ; mais la grâce et le sentiment du pittoresque ne lui manquent pas, et ces qualités ont aussi leur prix. Je n’ai causé qu’une fois avec M. Aurèle Robert, et j’ai cru remarquer en lui un défaut que ses amis feraient bien de s’appliquer à combattre : c’est une modestie extrême, presque farouche, et à coup sûr nuisible , dont son esprit et son talent auraient dû le corriger. L’injustice est une chose si odieuse qu’on ne doit pas plus s’en rendre coupable envers soi-même qu’envers les autres.
Comme nous n’étions pas venus dans le dessein d’admirer la variété de couleurs des
dessous d’une armée terrible de Titiens, de Paul Yéronèses, de Bonifaces et de Tintorets. Les éloges pleuvaient à tort et à travers. Le seul tableau qu’on ait traité avec réserve est celui de M. Aurèle Robert, et à mon sens c’était précisément le seul ouvrage de mérite qui se trouvât dans toute l’exposition. L’artiste étranger arrive difficilement au titre de pittore aussi bravo que celui du crû. La peinture a chez nous le privilège de faire dire à la critique plus de bévues en deux mois que dans le reste de l’année. En Italie, elle inonde les journaux d’une cascade permanente de fades compliments. Cependant croiriez-vous qu’il y a dix ans, ces mêmes critiques si prodigues d’encens ont eu le courage d’attaquer outrageusement dans leurs petits feuilletons Léopold Robert? Le tableau des Pêcheurs , que nous mettons au premier rang des ouvrages modernes, n’a pas eu le bonheur de plaire à un écrivain qu’on m’a montré un soir au café Partenope, et dont j’ai refusé net de faire la connaissance pour cette raison. Ce monsieur
nation. Ces grands artistes étaient comme les vieux politiques de leur pays, à qui le ciel avait donné par faveur plusieurs jeunesses, et qui, à l’àge de la caducité, gouvernaient l’état, prenaient des villes d’assaut, se mariaient avec des filles de vingt ans, et cachaient encore sous la neige de leur barbe tous les feux de l’amour et de la jalousie. Si on n’eût pas abrégé la vie de Dandolo en lui crevant les yeux, si la peste ne fût venue frapper le Titien à quatrevingt-dix-neuf ans, et si Marino Faliero n’eût point porté sa tête sur l’échafaud par imprudence, je crois, en vérité, qu’ils vivraient encore ; mais ce qui étonne plus que leur grand âge, c’est de voir ces vieillards conserver jusqu’au dernier instant leurs forces, leurs passions et leurs talents. Apparemment l’existence même de. Yenise étant un prodige , la nature désorientée y manque à ses ldis ordinaires.
ouvrages de l’année courante, nous laissâmes l’exposition pour passer en revue l’innombrable quantité de monuments, de palais et de galeries de tableaux dont Venise est remplie. En voyant toujours et partout les trois mêmes noms, Titien, Tintoret, Paul Véronèse, au palais ducal, au musée , dans les établisse-
ments publics, les églises, les maisons particulières, nous nous demandions ou ces trois hommes avaient trouvé le temps de produire tant de chefs-d’œuvre. Si on calculait sur le nombre de leurs ouvrages les heures qu’ils ont données à chaque morceau, on arriverait à des chiffres impossibles ; et ce ne sont pas des toiles portatives comme les faibles échantillons que nous avons à Paris; ce sont des pages de soixante pieds de largeur, des sujets de quatre cents personnages, des murailles immenses couvertes de peintures, des plafonds sous lesquels mille personnes tiendraient à l’aise, des séries de batailles, de cérémonies et de fastes historiques où chaque figure devait être un portrait ressemblant. Cela confond l’imagi-
clans ces églises si remplies de détours et de cachettes que le romanesque s’y introduit à côté de la dévotion. M. Y... devint tout à coup mystérieux comme un membre de l’ancien sénat ; il m’abandonnait la jouissance de notre * gondole, cet équivalent peu dispendieux du carrosse de louage ; il me prenait pour secrétaire afin d’écrire en italien de petits billets d’ un laconisme tout à fait boréal ; il dormait le jour et marchait la nuit, au risque de passer sur le pont sans parapet où l’avocat Sarpi fut assassiné. Il ne m’accordait plus l’honneur de sa compagnie que le soir, à l’heure du fresco, et pour aller au Lido ou chez les bons moines arméniens, qui nous régalaient de raisin et de confitui es en nous parlant de leur ancien ami lord Byron. Je devinai que M. Y... se lançait dan s quelque aventure qui eût peut-être été vulgaire en terre ferme, mais dont la lagune, les escaliei s dérobés qui descendent dans l’eau,
1 ai chitecture byzantine, et les vieux lambris des siècles passés, faisaient une page poétique dans son voyage en Italie. Comme je ne crai-
HISTOIRE D’ANZIIA ET DE SES CEBIT TREBJTE- DEVX AMOUREUX.
Mon compagnon de voyage, M. Y..., garçon jeune et actif, doué de cette organisation privilégiée à laquelle on donne le nom de viveur , savait bien apprécier le charme de la vie vénitienne, où tout est surprises et incidents. Au bout d’une semaine, il me laissa courir seul après les souvenirs historiques et les peintures, descendre dans ces prisons souterraines brisées par la crosse du fusil français, visiter le sublime tombeau de Canova, et m’enfoncer
— Al caffè Florian.
— Je veux aller tout de suite au café Florian.
— Si sior, ed io vad’ al mio disnaretto.
— C’est cela ; tu iras pendant ce temps-là manger ton diminutif de dîner.
En arrivant à la Piazzetta, je donnai congé à mon gentil barcarol, et je me rendis sous les galeries des procuratie au café Florian. Le bottega du café, à qui je demandai le docteur B...., me montra un vieux commissaire en manches de chemise qui fumait à l’ombre d’un pilier. Je priai cet homme de me faire le récit vanté par mon gondolier.
— Ma, signor, me dit-il d’un air soupçonneux, tout le monde ici peut vous raconter cela aussi bien que moi. La Zanze est une pauvre dame qui vit encore, quoique très-malade, et je n’ose me mêler de parler d’elle.
— Bah! répondis-je, raconte toujours ; je suis étranger, je ne te dénoncerai pas.
L’illustre docteur m’emmena dans un coin des galeries; nous nous assîmes sur un banc
gnais pas l’isolement, je laissais M. Y... à ses affaires et j’allais aux miennes.
Un jour que je revenais de Saint-Roch par le canal étroit qu’on appelle le Rio Saint-Moïse, je me tenais debout dans la gondole, afin de mieux jouir de la procession de sujets d’aquarelles qui défilait devant moi à chaque coup de rame. C’était le moment du riposo; on n’entendait que le cri monotone par lequel les barcarols s’avertissent aux détours des canaux. Mon conducteur était un fort beau garçon de dix-huit ans , coiffé du bonnet noir des nicolotti, et habillé d’une veste jaune à ramages, taillée dans quelque vieux rideau.
— Sior, me dit-il avec la prononciation efféminée de Venise, la conosse lastoria diZanze?
- Qu’est-ce l’histoire de Zanze ? répondis-je.
— Zanze! reprit le garçon en soupirant, bella storia; la domandi al dottor B ...
— Qui est ce docteur R...?
— Xeun dottor inzegnoso. Far à piasere a lei.
— Et où pourrai-je trouver ce docteur ingénieux qui me fera plaisir?
est connu. Les premiers étaient gens du peuple, mais braves, honnêtes et dignes d’elle ; ceux-là ont été souvent malheureux et maltraités en dépit de leur dévouement, car la jeune vierge était d’un caractère bizarre comme toutes les Vénitiennes. Les suivants, grands seigneurs puissants , fameux politiques ou bons militaires , étaient des amants en titre et des maîtres despotes qui l’ont domptée en lui faisant un sort brillant aux dépens de sa vertu. Les derniers sortaient d’une coterie de gens riches et nobles qui se la passaient de main en main, et qui employaient toutes sortes de ruses pour lui faire croire que leurs volontés étaient les siennes. Enfin le mariage est arrivé, mais un mariage forcé qui la rend si triste que ce n’est plus la même personne.
Quoique les gondoliers m’aient donné le nom de docteur, il y a dans Venise bien d’autres docteurs plus savants que moi, qui pourraient vous dire, sans rien oublier, l’histoire complète des amours et du mariage de cette belle fille. Je n’ai vu toutes ces choses que de
de pierre, et il commença ainsi cette histoire devenue populaire à Venise.
— Votre Seigneurie doit savoir que la plupart de nos filles du peuple s’appellent Zanze, c’est-à-dire Anzelina. Celle dont il s’agit était la plus belle de toutes. On peut voir son portrait au grand salon du palais ducal dans la figure qui représente Venise personnifiée, avec des cheveux d’un blond de feu et une robe de soie magnifique. Nous autres barcarols, nous ne savons pas si elle eut père et mère ; nous nous amusons à dire qu’elle est enfant de 1 Adriatique. Les étrangers de tous pays s’accordent à l’appeler une enchanteresse. Autrefois elle était enjouée, rieuse, folle des plaisirs, des cérémonies, des fêtes et des régates. Moi, qui suis vieux, je l’ai vue ainsi; mais à présent elle est si changée qu’on ne la reconnaît plus. Ce qui a perdu la pauvre Zanze, c’est d’avoir été capricieuse, infidèle, trop avide d’argent ; d’avoir prodigué ses faveurs et maçqué de foi à ses amis.
Zanze a eu cent trente-deux amoureux; cela
seize ans lorsqu’il fit la conquête de la plus belle fille du monde. Il lui créa un patrimoine, prit le soin de ses affaires, et mourut à cent ans, la laissant riche et honorée.
Les belles femmes, et les Vénitiennes en particulier, se croient tout permis. Anzelina devint arrogante. Un certain Jacomo, qu’elle paraissait aimer, eut beaucoup à souffrir pour elle. Il la protégea en plusieurs circonstances difficiles, et il aurait remué le ciel et la terre pour obtenir un sourire de sa souveraine. Un beau jour il se lassa de n’être pas payé de retour comme il le souhaitait, et il abandonna cette maîtresse fantasque, qui ne s’en affligea point et lui donna aussitôt un successeur. Un conseil d’amis et de parents se servit de ces caprices, comme d’un prétexte spécieux, pour enfermer Anzelina dans un cercle de gens de qualité qui s’entendirent entre eux pour la diriger à leur guise. On lui persuada qu’ellê ne savait pas se conduire elle-même, et qu’elle devait s’en rapporter à ses supérieurs. Des cabales organisées régulièrement lui don-
loin dans mon humble condition ; voici toujours le peu que j’en ai appris. Parmi les cinquante amoureux d’Anzelina, on assure qu’il y en eut neuf qu’elle chassa impitoyablement après les avoir d’abord écoutés avec faveur, cinq qui moururent de chagrin de lui avoir déplu, et cinq qui renoncèrent volontairement à leurs prétentions sur un cœur aussi fier. Dans le nombre étaient des hommes de mérite, et surtout un nommé Vitale, qui se fît soldat pour lui plaire, et qui devint la terreur des Grecs. Le premier amant heureux a été un certain Sébastien , dont les richesses et le crédit éblouirent cette tête folle. Il lui donna des présents, distribua de l’argent aux amis et aux serviteurs, si bien que Zanze, circonvenue de tous côtés, perdit cette fleur de sagesse qui la rendait si glorieuse. Après Sébastien, elle eut pour amant un certain Maître Pierre, homme du commun devenu grand seigneur ; et puis elle laissa celui-ci pour don llenrico, vieillard d’une énergie extraordinaire. Ce don Henrico était aveugle et âgé de quatre-vingt-
lards dont la carrière paraissait terminée , afin d’avoir à les remplacer plus tôt, et dans l’idée que leur pupille ne se prendrait pas d’un amour bien vif pour des octogénaires. Cependanton s’étonna de voir qu’un certain Marino, quoique vieux et marié, avait su inspirer un attachement durable, fondé sur l’estime et l’admiration que méritaient ses grandes qualités. Zanze poussala générosité jusqu’à aimer la jeune Annunziata, femme de Marino. Un membre du conseil de tutelle insulta cette jeune femme publiquement. Le vieillard, furieux , voulu égorger topte cette coterie, ce qui eût rendu à Zanze une liberté dont elle avait perdu l’habitude. Le projet fut éventé; Marino fut tué dans son palais, et Anzelina , entendant un grand tumulte , accourut pour recevoir la tête de son ami qu’on lui jeta du haut d’un escalier.
A la suite de cette aventure tragique, il y eut d’autres malheurs accablants : des maladies, des incendies, des querelles terribles. Zanze faillit mourir de la peste; une partie de
nèrent un amant. Don Pietro a été le premier de ces séducteurs imposés, et depuis ce moment la pauvre Anzelina ne recouvra jamais sa liberté entière. Elle pleura, se révolta, demanda du secours à ses voisins et à ses serviteurs ; il y eut deux tentatives pour la délivrer; mais son amant eut la lâcheté de se joindre contre elle aux oppresseurs. Don Pietro laissa cette affaire entre les mains d’un conseil de dix personnes, auxquelles il abandonnait une influence et une autorité qu’il devait naturellement garder. Ses successeurs en furent punis; car , lorsque ce conseil de dix personnes eut bien veillé sur cette belle pupille et qu’il l’eut préservée de plusieurs enlèvements, il ne voulut plus se dissoudre et demeura en permanence, comme un tribunal secret et jaloux, menaçant toujours la pauvre Zanze, écoutant les dénonciations les plus obscures , recueillant les lettres anonymes, chassant de la maison ceux qu’elle aimait, et empoisonnant ses meilleurs plaisirs par une tyrannie insupportable.
Les tuteurs favorisaient volontiers des vieil-
pas se laisser dégoûter de sa position, les tuteurs poussèrent l’audace jusqu’à le destituer et le mettre à la porte. Zanze eut la faiblesse de ne pas s’opposer à une résolution aussi insolente, et Francesco sortit de la maison sans témoigner un regret ; mais lorsqu’il entendit les bruits qui annonçaient l’installation de son successeur , il se coucha sur les marches dupalaiset mourutde douleur, ce qui afourni, dit-on, à un grand poète anglais le sujet d’une tragédie.
Pendant plusieurs années, Anzelina eut des démêlés avec ses voisins, qui se terminèrent par des accommodements, et dont nous autres pauvres gens nous n’avons pas su l’importance. Le bruit courut que la belle Vénitienne avait été à deux doigts de sa perte, par suite d’un complot entre des étrangers qui voulaient la dépouiller de toutes ses richeses. En cette occasion, ses tuteurs et son favori montrèrent du courage et de l’habileté; elle échappa au danger, et il ne parut pas à son visage qu’elle eût seulement éprouvé de l’inquiétude. Bientôt
son habitation s’écroula par un mouvement de terrain. Une voisine rivale vint la menacer jusque dans son palais avec le dessein de lui arracher les yeux. Cette méchante voisine lui suscita des procès et les gagna par la corruption et les menaces. Pour surcroît d’ennui, les tuteurs gouvernaient fort mal les affaires d’Anzelina, et l’eussent r uinée, si on ne lui eût choisi un maître habile et puissant. Le seigneur Francesco releva sa fortune en peu de temps; mais lorsqu’il eut rétabli les affaires et mis de l’ordre dans la maison, le conseil le prit en aversion et ne songea plus qu’à se défaire de lui. Francesco avait un fils imprudent qui manqua de respect à l’amie de son père. Anzelina eût bien volontiers pardonné une légère faute ; les tuteurs feignirent une colère épouvantable, afin de persécuter le maître dans la personne de son fils. On chassa le jeune homme avec ignominie. Il revint au logis en secret pour voir sa famille ; on le surprit, et on l’enferma dans une cave où il mourut. Enfin, voyant que don Francesco ne voulait
une vie molle et indolente. Elle ne s’occupait que de bagatelles, fréquentait le théâtre des Arlequins, se livrait à la gourmandise, et perdait dans les excès et les veilles sa fraîcheur, sa grâce et sa noblesse d’âme. Elle acheva de s’avilir en se conduisant d’une manière maladroite et perfide envers plusieurs personnes à la fois.
Un petit capitaine français, qui ne faisait pas encore grande figure, eut une altercation terrible avec des Anglais, des Russes, des Italiens et des Allemands. Anzelina, lui voyant tant d’ennemis à la fois, pensa qu’il serait obligé de déguerpir, et se moqua de lui outrageusement. Cependant le petit capitaine déploya tant de vigueur, qu’il chassa tous ces importuns et resta maître du terrain. Alors Anzelina lui fit des avances qu’il reçut avec une froideur dédaigneuse. Les rivaux revinrent à la charge, et la rusée Vénitienne s’imagina cette fois que le jeune Français allait être au moins assommé. Elle le sacrifia, l’insulta ouvertement, et se prononça pour ses ennemis. Le petit capitaine
après elle se brouilla tout à fait avec son confesseur , qui voulut l’excommunier. Un avocat qui prit sa défense contre le confesseur fut assassiné un soir en rentrant chez lui et jeté dans la lagune; un seigneur français devint l’arbitre de ces différends et rétablit la concorde.
Anzelina rencontrait souvent sur son chemin un diable de Turc qui l’insultait, la volait ou lui jouait une foule de mauvais tours. Il y avait aussi à Venise un brave militaire appelé Tardif, quoiqu’il fût, au contraire, l’homme le plus prompt et le plus expéditif du monde. Le soldat battit trois ou quatre fois le Turc, et il fut mal récompensé de sa galanterie et de son dévouement. L’ingrate fdle tourmenta son défenseur jusqu’au jour où elle eut encore besoin de ses secours. A la fin, elle l’aima, par une fantaisie de Vénitienne, au moment où il était perclus d’infirmités et de blessures. Lorsque le brave Tardif eut rendu l’âme , Anzelina tomba dans les mains de gens paresseux, sans courage et sans dignité, qui l’habituèrent à
nitienne.il n’y a jamais de querelle dans le ménage, point de tracasseries ni de paroles aigres ou sévères; seulement Anzelina est dévorée de chagrin. Le mari, craignant qu’elle ne meure , essaye de l’arracher à sa mélancolie en lui donnant des fêtes, en ne lui refusant aucun des plaisirs qui amusent une femme. Tous les soirs il lui fait entendre des concerts, organise pour elle des parties d’eau, des joutes ou des sérénades ; rien ne peut la dérider. Les douceurs du luxe ne la touchent point, quoiqu’elle les ait aimées autrefois jusqu’à l’extravagance. Son palais est éclairé au gaz, entretenu avec autant de soin que possible ; un pont magnifique, construit à grands frais pour faciliter l’abord de cette résidence, va être achevé bientôt ; d’autres travaux considérables sont commencés. Zanze regarde tout cela d’un œil distrait. On la trouve encore belle, et les étrangers qui la voient ne cessent de répéter qu’il n’y a pas de plus charmante personne sur la terre. Cependant il est certain qu’elle s’en va mourant. Souvent, dans les bals, au milieu
chassa de nouveau ses concurrents, et cette fois il traita Anzelina avec le dernier mépris, en la menaçant de la faire disparaître de la surface du globe. Les tuteurs furent jetés à la porte ; le conseil se dispersa ; l’amoureux en titre, le bon Luigi, prit la fuite, et la pauvre Zanze, éperdue et abandonnée, se serait précipitée dans la lagune pour se noyer, si elle eût conservé quelques restes de son ancien orgueil. Elle se serait volontiers offerte, corps et biens, au petit capitaine ; mais, pour comble de dégradation, ce jeune homme lui tourna le dos, en disant qu’on ne devait rien attendre de bon d’une fille ingrate et menteuse, et qu’il la laissait à qui voudrait s’emparer d’elle. Zanze en était à ce dernier degré du malheur, lorsqu’un fort grand seigneur allemand lui tendit la main et voulut bien l’épouser.
Aujourd’hui le grand seigneur allemand traite sa femme avec une bonté toute paternelle; mais son calme et sa raison, son caractère froid et sérieux, s’accordent mal avec l’humeur capricieuse et passionnée d’une Vé-
les yeux d’Anzelina brillent comme des étoiles; elle agite son mouchoir en l’air, et suit la joyeuse procession en poussant des cris de plaisir ; mais en abordant à la colonne du lion ailé, lorsqu’elle aperçoit les fenêtres fermées du palais ducal et les canons braqués sur la Piazzetta, elle détourne la tête, elle verse des larmes amères, et, en rentrant le soir à son palais, elle retombe dans un silence désespérant.
f1 elle est 1 histoire delà belle Vénitienne, ajouta le vieux facclîino. Le mal est sans remède. Ni la bonté ni les soins d’un mari indulgent ne peuvent sauver celle que Dieu a marquée d un signe fatal. L’Adriatique aperdu sa bile, et nous autres, pauvres gens, qui nous rappelons le temps passé, nous répétons tristement : Z onze èestintal Anzela est morte!
des lumières, de la musique et des rires, elle se met dans un coin de son appartement à regarder par la fenêtre le Rio sombre ou les quais déserts. Elle suit des yeux ces pauvres pêcheurs qui se promènent comme deg ombres sur la Riva des Esclavons, trop fiers pour demander l’aumône et accablés par la misère. Elle voudrait leur jeter ses diamants, mais elle songe que ses colliers ne lui appartiennent plus, et que les folies de fille capricieuse ne conviennent plus à une femme mariée ; alors elle prend sa tête dans ses mains, et chante d’une voix lamentable quelque vieille chanson de barcarol.
Une seule chose la réveille encore de son assoupissement; c’est la Régate. Quand nos gondoles minces fendent l’eau de la Giudecca comme des poissons, se poursuivant et se dépassant les unes les autres ; quand le Nicolotto jette des regards furieux au Castellano qui veut l’atteindre et le serre de près ; quand les fanfares célèbrent la victoire, et que les mariniers portent le vainqueur sur leurs épaules, alors
poussière ne tarde pas à recouvrir en dépit des efforts qu’on a faits pour la secouer. Charles Gozzi a le malheur de figurer parmi ces flambeaux éteints, et c’est assurément une fâcheuse présomption contre son mérite ; cependant tout homme éclairé qui jettera les yeux sur une page de cet écrivain original, le . reconnaîtra pour un des esprits les plus distingués de l’Italie, et même pour l*une des sources inconnues où la littérature actuelle a puisé tout ummonde d’idées. Il suffira de dire, pour justifier cette opinion, que Hoffmann, à qui nous avons tant emprunté, devait à l’étude de Gozzi une partie de son talent. Lorsqu’on a cru que Charles Nodier s’inspirait de Hoffmann, c’était dans Gozzi qu’il prenait son ' ' . ' *
bien, car Nodier savait trop où se cachaient les bonnes sources pour s’arrêter aux ruisseaux qui en sortaient. N’est-il pas curieux de voir aujourd’hui les Italiens nous emprunter souvent les mêmes choses que nous tenons J des Allemands, et que ceux-ci avaient dérobées aux Italiens, il y a moins de cent ans ; ne
CHAKX.ES gozzi.
II est impossible de passer à Venise sans songer à Charles Gozzi. — Lorsqu’un poète aimé de son vivant tombe après sa mort dans un oubli profond, il est rare que cet oubli soit injuste. On a d’ailleurs tant de plaisir à redresser les torts du public, qu’il se trouve toujours des critiques disposés à s’en charger ; on pousse même souvent le zèle jusqu’à vouloir réhabiliter de vieux noms sur lesquels l’oubli s’était légitimement assis, et que la
moment de colère et de passion. Gilbert n’était qu’un déclamateur ennuyeux dans ses odes; un jour, il jette un regard d’envie et d’amertume sur le siècle des madrigaux, des petits soupers et de la philosophie, et aussitôt il trouve en lui une veine poétique qui ne se serait jamais ouverte sans le dépit et la misère. Régnier, malade, querelleur et chagrin, fit asseoir la poésie sur les bancs des cabarets, mais elle ne lui fut jamais si docile que lorsqu’il s’irrita contre lui-même et contre les tristes lieux où il avait usé sa santé. De toutes les formes que peut prendre la satire, la plus énergique et la plus agréable est assurément la comédie. Aristophane, bravant Cléon en plein théâtre, et jouant lui-même le rôle du Paphlagonien, qu’aucun acteur n’ose accepter, devient une puissance capable de faire trembler la république ; il fallait toute la liberté d’Athènes pour qu’un tel spectacle fût permis, et que l’auteur mourût dans son lit. Molière, avec l’appui de Louis XIV, se retrouve dans les heureuses conditions d’Aristophane ;
pas reconnaître leur propriété à cause des changements opérés par le travail d’assimilation, et revenir ainsi à eux-mêmes après trois métamorphoses successives ? Le genre fantastique, parti de Venise en 1.750, avec le train d’un fds de bonne famille, y rentrera quelque jour en haillons, comme l’enfant prodigue, et si défiguré que ses compatriotes ne le reconnaîtront plus. Gozzi est mort au moment ou Venise s’éteignait; il n’est pas étonnant que dans le naufrage d’une république un poëte . se trouve submergé. Entraîné par les circonstances à faire de la satire, Gozzi s’est jeté ensuite dans la fantaisie avec encore plus de succès ; il faut bien que la littérature française rende au Vénitien ce qu’elle lui doit, en l’avouant au moins pour un de ses créanciers.
H Y a peu de satires mauvaises et qui manquent leur but, soit parce que les vices, les ridicules et le mauvais goût donnent toujours beau jeu à qui veut les attaquer, soit parce qu’on n’écrit guère une satire que dans un
cond, c’était un mal chronique dont Venise ne pouvait plus guérir.
On ne doit pas s’étonner si le portrait du comte Gozzi n’est pas flatté, puisqu’il a été tracé par ses ennemis dans les prologues de leurs comédies : « Voyez-vous là-bas un homme qui se chauffe au soleil sur la place de Saint- Moïse? Il est grand, maigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, les mains derrière le dos, en comptant les dalles d’un air sombre. Partout on babille à Venise, lui seul ne dit rien ; c’est un signor comte encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès. Oh ! que cela, est généreux de languir parce que nous savons divertir la foule qui honore tous les soirs notre théâtre !» — « Oui, répondit Gozzi, je me promène dans les coins solitaires. Je ne cours pas, comme vous autres, dans tous les cafés de la place Saint-Marc pour mendier des applaudissements et démontrer aux garçons limonadiers l’excellence de mes systèmes. Il faut bien aller au spectacle le soir, et comme vous avez empoisonné la scène
la cour, les faux dévots, les médecins et les précieuses s’en sont aperçus. Certes, il y a loin d’Aristophane et de Molière au Vénitien Gozzi ; mais la liste des comiques satiristes est tellement bornée, que le nom de Gozzi arrive bientôt après ces deux grands noms, ce qui prouve que la comédie n’a pas eu souvent son francparler. Avec son esprit ironique, ses locutions vigoureuses, cet emporte-pièce que la nature lui avait mis au bout de la langue, son cœur naïf et bon, son caractère taciturne, signe distinctif du génie comique, Gozzi n’eût pas demandé mieux que de jouer sur le théâtre San-Samuel les doges, le conseil des dix, l’inquisition politique, et tous les traficants orgueilleux du livre d’or; une petite difficulté l’a retenu, c’est qu’au premier mot un peu hasardé, on l’eût étranglé à soixante pieds au-dessous du sol, ou donné en pâture mxzànzares ùes plombs du palais ducal. On ne lui abandonnait que deux ennemis, le mauvais goût de la littérature et le débordement des mœurs. Il abattit le premier; quant au se-
dans les moments d’émotion et une imagination tout à fait orientale, on pourrait dire que ces qualités opposées lui venaient du sang dalmate, souvent mêlé à celui des croisés de tous pays qui allaient en Palestffre. On ferait ainsi au génie de Gozzi une généalogie hétérogène, où Dervis Moclès se trouverait allié à Rabelais et à Shakspeare, mais on risquerait de tomber dans des aperçus plus ingénieux que vrais, et comme la vérité mérite quelques égards i»*®*» les mrallèles à d’autres plus
hardis ou plus exercés. Jacques- Antoine, père de Charles Gozzi, homme instruit, d’un caractère bizarre, menait à Yenise le train d’un grand seigneur. Il fit construire dans son palais une salle de spectacle où il donna des représentations qui lui coûtèrent beaucoup d’argent. Ses onze enfants montaient sur ce théâtre et composaient de petites pièces auxquelles on les reconnut pour de jeunes prodiges. Ce père prodigue dissipa ainsi somptueusement son bien et celui de sa femme, Angela Tiepolo, dernier rejeton de cette noble race qui donna
de vos drames larmoyants, il est vrai que je languis, car vous donnez de l’ennui aux colonnes même du théâtre... »
Au ton qui règne dans l’attaque et la riposte, on voft que les poètes vénitiens se disaient assez crûment leurs vérités. Aujourd’hui que la guerre est finie et oubliée, il nous importe peu que les lois de la politesse n’aient pas été observées ; cette façon hardie et personnelle de s’exprimer en présence d’un public intelligent, comme i’élail celui de Tëhigê au milieu du siècle dernier, a précisément quelque chose d’antique et d’aristophanien. Les allusions en sont plus faciles à saisir, le commentait e plus simple et moins arbitraire, ce qui dispense heureusement le biographe et le critique de faire effort d’imagination.
La famille de Gozzi était noble et originaire du Frioul. Il y a eu des Gozzi à Pordenone, à bdine, à Padoue, et même en Dahnalie. Si on voulait absolument expliquer pourquoi cet écrivain avait dans la plaisanterie une tournure d esprit gauloise, avec Y humour du Nord
de Fltalie. Comme chef de la famille, il aurait dû s’occuper des intérêts de la communauté ; mais il s’enferma dans son cabinet de trayail sans vouloir entendre parler d’affaires, et un mariage d’inclination l’obligea bientôt à se séparer de ses frères et sœurs. Le second des garçons, François Gozzi, se chargea des procès et de l’administration des biens ; Charles entra dans une école militaire, d’où il passa dans un régiment qui partait pour Zara. Pendant ses heures de loisir, Gozzi perfectionna encore ses études, car celles du lycée sont toujours incomplètes ; quant à ce que lui avait enseigné son premier précepteur, jeune prêtre mauvais sujet qui faisait la cour aux femmes de chambre de sa mère, il ne le portait pas en ligne de compte.
A Zara, Gozzi trouva de bons compagnons de régiment, piliers de mauvais lieux, et qui lui firent comprendre combien il était honteux pour un militaire de vivre sagement. Il avoua ses torts, mais il y persista tant qu’il put. Venise n’avait alors que des troupes mercenai-
tant de sénateurs et de doges distingués à la république. Jacques-Antoine eut bientôt des affaires embarrassées ; il ne conserva de son ancienne fortune que de faibles débris encore disputés par les créanciers. Toute la famille avait réuni ses ressources pour vivre en commun. Les demoiselles Gozzi étaient aimables, gaies et bien élevées, les garçons savants et spirituels. Malgré la pauvreté, on passait le temps dans une intimité pleine de charmes.
En voyant ses camarades du lycée, qui avaient appris comme lui la grammaire et la rhétorique, « devenir les uns ivrognes, les autres marchands de châtaignes, » Gozzi admira les bons fruits de l’éducation. L’exemple de son studieux frère aîné Gaspard l’empêcha d’imiter les paresseux du collège. Il se prit de passion pour l’étude de la langue toscane, et il eut toujours du mépris pour les grands personnages qui faisaient des fautes d’orthographe. Gaspard, beaucoup plus puriste que son frère, devint un des critiques les plus judicieux
voix de Stentor : On ne passe pas ! Les officiers tournèrent bravement les talons et se résignèrent à prendre le chemin le plus long. Dans la ruelle demeurait une courtisane appelée Tonina, fille d’une beauté extraordinaire. On allait chez elle pour charmer les ennuis de la garnison. L’homme à l’espingole était un Dalmate amoureux de cette courtisane et qui avait imaginé ce moyen d’écarter la concurrence. Ces allures du jaloux; Dalmate réussissaient parfaitement avec les Vénitiens. La ruelle était déserte le soir, personne ne se souciant de vérifier si l’espingole était chargée. Le sage et pudibond Gozzi déclara publiquement dans un café que l’honneur du régiment ne permettait pas de supporter cette tyrannie, et que, pour lui, il était résolu à se présenter le soir même chez % Tonina, armé de ses pistolets. Plusieurs officiers, soit par bravoure ou par respect humain, promirent de l’accompagner, et une ligue de six personnes se forma contre l’homme à l’espingole. Après la conférence du café, Gozzi se sentit frapper douce-
res. Les régiments étaient composés de soldats morlaques, illyriens et dalmates, gens féroces et indisciplinés dont on ne pouvait tirer que des révoltes ouvertes ou des coups de poignard. Les officiers jouaient la comédie entre eux. Charles Gozzi, âgé de dix-sept ans, sans barbe et d’une mine un peu efféminée, prit les rôles d eColombine et de Lucie. Il eut un succès d’improvisation si grand , que le ' provéditeur 1’ ex,empfa d’une -partie de son service pour lui laisser le loisir d’organiser les représentations. Une petite aventure lui fit à la fois une réputation d’homme d’esprit et de militaire courageux.
La ville de Zara est partagée en deux par une rue large où viennent aboutir des ruelles étroites. Une de ces ruelles, était le chemin le plus court pour aller du quartier de cavalerie aux fortifications. Un soir, des officiers qui voulaient prendre ce chemin trouvèrent au coin de la rue un grand homme masqué, enveloppé d’un manteau, qui leur présenta une espingole à bout portant et leur cria d’une
talon. A la fin cl’un monologue , Gozzi avait répété plusieurs fois la réplique convenue d’avance sans que le Pantalon fît son entrée; obligé d’improviser, en attendant que l’acteur parût, il regarde dans la salle et aperçoit la célèbre Tonina parmi les spectateurs. Afin de tirer la scène en longueur, dona Lucia prend dans ses bras sa petite fille au maillot, lui donne à téter et lui adresse une leçon maternelle, en l’appelant Tonina : « Poverelta Tonina, dit la mère Pantalone, plut A que de te voir un jour faire le métier de coureuse d’aventures, guigner les cavaliers à travers tes flrsienrifes, et te couvrir de dentelles et de bijoux si mal -gagnés, j’aimerais mieux que le ciel coupât tout de suite le fil si menu de tes jours enfantins ; j’aimerais mieux que tu fusses laide comme le diable et noire comme une poêle à frire., plutôt que de briller comme tant d’autres Tonine resplendissantes de grâces perfides et de beautés funestes. Mais si tu devais, contre tous mes désirs, devenir une Tonina comme j’en connais, au moins ne va pas pren-
ment sur l’épaule, Un grand gaillard qui avait écouté'la conversation le salua poliment :
— Signor comte , lui dit l’inconnu , c’est moi qui suis l’homme à l’espingole; vous êtes un brave gentilhomme ; renoncez à votre projet, car, au lieu d’un, nous serons six au coin de la rue, et nous massacrerons tout ce qui passera.
— Quand vous seriez vingt, répondit Gozzi, j’irai chez la Tonina ce soir ; nous verrons qui restera maître dit terrain.
Le jeune Vénitien tourna le dos au Dalmate colSlsal et s’en alla préparer ses armes. Le soir arrivé, on ne trouva personne au coin de la rue. Les officiers soupèrent avec la. courtisane, et Gozzi, n’ayant plus de coups de pistolet ci tirer, s’en retourna sagement chez lui. Peu de temps après, à l’occasion du dimanche gras, la garnison de Zara donna un spectacle public et un souper à toutes les jolies femmes de la ville. Les officiers jouaient une pièce dans laquelle Charles Gozzi remplissait le rôle de Lucie, femme délurée du vieil avare Pan-
On ne connaît pas bien un poëte si on n’a pas quelque idée de ses amours. Gozzi a fort heureusement écrit lui-même l’histoire de ses Trois Amours principales. Les deux premières, <[%eurent Zara pour théâtre, ne sont que des aventures; la troisième est un petit roman dont la scène est à Venise. On a tant fait de romans vénitiens qu’il est bon d’avoir un récit véritable à leur comparer. Avant de dire comment Gozzi devint poëte comique , ouvrons un peu les Trois Amours principales de l’auteur. Il n’y a qu’à traduire, et ces histoires montrent clairement où en étaient les mœurs à Venise et à Zara dans le xvnr siècle.
Pendant ses fraîches années, Gozzi avait auprès des femmes une retenue extrême, mais sans timidité, puisqu’elles ne l’effrayaient pas et qu il recherchait leur compagnie. Ce qui lui nuisait le plus était l’habitude de métaphysiquer, dont apparemment le beau sexe dalmate ne s accommodait pas, et qui le fit souvent passer pour un niais. A Zara, il fallait qu’un officier allât vite eh besogne, et Gozzi perdait son
dre pour amoureux des Lestrigons sauvages qui tirent sur les passants à coups d’êspingole. » A cette botte inattendue, la véritable Tonina se lève et sort de sa loge, au milieu des applaudissements frénétiques du parte|ge. Après le spectacle, Gozzi court chercher la courtisane et l’amène au bal par la main ; il la fait danser, s’assied auprès d’elle au souper.
— Quel dommage ! lui dit Tonina en tour- ; nant vers lui avec tendresse ses yeux magnifiques , quel dommage qu’un gentilhomme aussi aimable soit mon ennemi !
A la fin du souper, les têtes s’échauffent, et le jeune officier sent que ces yeux redoutables vont l’enflammer ; mais il comprend le danger et connaît trop la vengeance vénitienne pour s’exposer à la vengeance dalmate. Je croirais volontiers que Tonina n’était pas aussi méchante que Gozzi le supposait, car, malgré les espingoles et les poignards dont elle disposait, elle n’envoya point ses Lestrigons à celui qui l’avait attaquée publiquement.
empourpré, le sein palpitant, les mains tremblantes et les yeux baissés. On cause avec un malaise insupportable.
— Allons, dit la femme du notaire, donnez votre bras à cette charmante fille, seigneur sauvage, et reconduisez-la chez elle.
Gozzi offre son bras à la voisine, et ces enfants, qui n’ont pas trente-quatre ans à eux deux, se promènent ensemble pendant trois heures. La jeune fille avoue naïvement qu’elle s’est prise d’une passion violente pour Gozzi en le voyant jouer au ballon avec ses camarades.
— A la bonne heure ! s’écrie le poète en riant, voilà du moins une passion fondée sur la juste connaissance des qualités de mon esprit et de mon cœur.
La belle Daimate fond en larmes à cette réponse cruelle. Gozzi cherche à la consoler, et lui donne avec douceur des leçons de morale que la pauvre fille écoute avec une complaisance amoureuse, mais dont les mœurs perdues de ce siècle et les mauvais exemples
temps dans les phrases et les sentiments délicats. En face de lui habitaient trois sœurs orphelines , pauvres comme Job et belles comme des astres. L’aînée était malade, la plus petite faisait le ménage, et la cadette lançait des œillades incendiaires au jeune voisin, qui fermait sa fenêtre avec une cruauté dont Joseph et Scipion l’Africain l’auraient beaucoup loué. La jeune fdle lui fait remettre un œillet par sa blanchisseuse ; il renvoie l’œillet. Enfin, après plusieurs traits semblables de barbarie, Gozzi est appelé chez une respectable dame, épouse d’un notaire et patronne de casa d’un officier supérieur. Cette vieille et honnête dame gronde sévèrement le signor comte : il est fort mal à lui de repousser les avances d’une jeune fille qui lui veut du bien 1 c’est une rusticité indigne d’un gentilhomme. Pendant le sermon, l’officier supérieur répète dix fois : « Ah! que ne suis-je à votre place! que n’ai-je votre figure et vos dix-sept ans!» Là-dessus la bonne dame ouvre une porte, et amène par la main la jolie voisine, le visage
chez lui furieux, et s’enferme dans sa maison. La jeune Dalmate veut qu’on s’explique; elle force la consigne, et pénètre jusqu’à son amant.
— Malheureuse ! lui dit Gozzi au désespoir, vous n’êtes plus digne de ma tendresse ! Que venez-vous faire ici, puisque vous recevez le signor secrétaire du provéditeur ?
— Ahimè ! répond la Dalmate avec volubilité. Ce diable d’homme m’a ensorcelée ; il a gagné mes sœurs en leur donnant deux boisseaux de farine. Tout le monde conspirait contre moi. Ah ! maudites sœurs ! maudite indigence ! maudite farine !
La pauvre fille pleurait à chaudes larmes. Gozzi tirade sa poche une bourse remplie de sequins qu’il jeta dans le giron de son infidèle, et il se sauva dans les rues, pleurant aussi de tout son cœur et répétant : « Maudites sœurs ! maudite indigence ! maudite farine ! » Ainsi finirent ses premières amours, dont on retrouve une réminiscence dans sa pièce de Zobéide.
qu’elle a sous les yeux ne lui permettent pas de profiter. Après d’autres promenades du même genre, le philosophe de dix-sept ans finit par sentir le feu qui dévore la voisine gagner son cœur. Il s’en va errer tout seul sur les remparts de la ville, partagé entre les scrupules et l’amour qui devient tous les jours plus fort. Au moment où il prend avec courage la résolution de rompre cette liaison, la jeune Dalmate lui demande la permission de visiter son appartement de garçon, et, une fois entrée, elle n’en sort plus que le lendemain. L’imagination de Gozzi prête aussitôt à sa maîtresse des vertus et des mérites que l’œil du philosophe n’avait pas vus. Un beau jour, notre poète est obligé de se rendre, pour une opération de recrutement, en Illyrie. Il s’embarque fort navré de la séparation, mais plein de confiance dans les serments solennels de fidélité que lui prodigue son amie. Au bout de quarante jours, il revient; on lui raconte alors que sa belle reçoit en cachette des visites du secrétaire du provéditeur. Il rentre
qu’il attribue à l’excès d’innocence ; mais la petite, pour qui la métaphysique et la morale sont de l’hébreu, lui fait sur le prétendu père adoptif des révélations que Boccace eût trouvées comiques, et qui sont fort tristes dans la réalité.
Malgré le chagrin que lui inspire cette découverte, le sage Gozzi est si bien battu en brèche par ce follet nocturne, qu’il n’a pas le courage de lui résister. Cependant le père d’âme, qui était fort jaloux, se défiait d’un étudiant dont la mansarde avait une fenêtre sur les gouttières de la maison voisine. Une lucarne de l’escalier pouvait donner passage à un amoureux, pour peu qu’il eût des intelligences dans la citadelle. Le vieux Bartholo imagine d’attacher une grosse bûche à la lucarne, en manière de trébuchet. Au milieu d’une nuit, la bûche roule dans l’escalier avec; fracas ; le père accourt en chemise, tenant un flambeau d’une main, une épée de l’autre ; Gozzi et le seigneur Massimo paraissent dans le même costume, et on trouve la jeune fille
La seconde aventure, moins édifiante que la première, ressemble tout à fait à un conte de Boccace. Charles Gozzi était lié d’une étroite amitié avec un jeune officier appelé Massimo. Afin de voir plus souvent son ami , il va demeurer avec lui chez un négociant, auquel il paye pension pour le logement et la table. Ce négociant, n’ayant pas d’enfants, avait adopté une pauvre fillette, blonde, frêle, et d’une figure pudique, comme un ange de lumière; elle n’avait que treize ans ; mais treize ans de Zara en valent seize de Venise et vingt de France. Le bonhomme paraissait aimer tendrement sa fille d’âme. Gozzi s’intéressait à la belle fanciulla ; il admirait sa douceur, et lui donnait des conseils paternels qu’elle écoutait en baissant modestement les yeux.; Un soir qu’il jouait le rôle de Lucie chez le provéditeur, Gozzi se faisait coiffer par la jeune fille. Elle badinait et riait de son accoutrement de femme : tout à coup elle le saisit par les cheveux et lui applique de gros baisers sur les joues. Le philosophe la gronde doucement de cette liberté
situé dans la rueSan-Cassiano, d’un extérieur magnifique, avec un escalier de marbre blanc. Le palais est désert et dans un état de délabrement affreux. Les vitres brisées donnent accès à tous les vents de la boussole ; des lambeaux de tapisserie pendent aux murailles; pas un meuble qui ne soit rompu ou déchiré. Deux portraits, peints par Titien, semblent regarder ce désastre avec des yeux courroucés. En fouillant dans ses vieux papiers, Gozzi retrouve une quittance d’imposition de quatre cents ducats, payés à l’état par son grandpère, ce qui annonce un revenu de plus de soixante mille livres de France. Le concierge du palais lui apprend que toute la famille est à Udine, dans une petite maison de campagne, où l’on tâche de faire quelques économies. Les créanciers ont été impitoyables; les procès ont mal tourné ; ceux qui sont encore en suspens ne promettent rien de bon. Les mariages des deux sœurs aînées, que l’on croyait avantageux, n’ont pas tenu ce qu’on en espérait.
— Allons, s’écrie le poète avec courage, le
et l’étudiant tremblants et stupéfaits. Le négociant, changé en Roland furieux, voulait tuer la coupable ; elle tombe a genoux devant l’épée menaçante, et fait une confession générale aussi belle que celle du Scapin de Molière : elle avoue que, depuis longtemps, elle ouvrait la lucarne pour le voisin; que, de plus, elle recevait des visites de plusieurs autres signori dans le vestibule de la maison, et qu’elle donnait ainsi l’hospitalité à une demi-douzaine de garçons, de peur que l’air de la rue ne les enrhumât; mais elle ajoute qu’elle en est bien honteuse et qu’elle ne le fera plus, et on lui pardonne.
Cette aventure avait laissé dans F âme de Gozzi une impression pénible. Les trois années' de soi. service à Zara expiraient dans trois jours, et il était libre ou de servir encore ou de retourner à Venise. Il prit ce dernier parti, afin d’échapper au souvenir fâcheux de ses relations avec la Messaline de treize ans. Arrivé à Venise, Gozzi court tout palpitant à la maison paternelle. C’était un grand palais
les sensations et les idées des hommes, et comme vous n’êtes pas femme, vous ne savez pas quelles impressions les choses de ce monde produisent sur l’esprit d’une femme.
Ce n’est pas une Dalmate qui aurait répondu ainsi. Gozzi , ayant trouvé pdur la première fois une personne capable de le comprendre, entame des dialogues interminables, et s’abreuve des poisons anodins de l’amour platonique. Après un grand mois de conversations par la fenêtre, il voit un jour la jeune voisine se troubler en le regardant.
— D’où vient, lui dit-elle, que vous ne me parlez pas de ma lettre et de mon portrait?
— Je n’ai reçu ni lettre ni portrait.
— Grand Dieu ! s’écrie la dame, quel est ce mystère ?
Au bout d’un moment, elle jette dans la chambre de Gozzi un billet où il trouve ces mots : « Soyez à vingt-et-une heures au pont Storto ; vous verrez une gôndole fermée, avec un mouchoir blanc sur le bord de la fenêtre ; entrez dans cette gondole, j’y serai. » Gozzi
travail seul ne trompe pas, comme la fortune et les procès. Dans ma tête est le patrimoine qui soutiendra frères, sœurs et neveux.
Gozzi choisit sous le toit du palais une petite chambre, où il met des livres et quelques meubles moins ruinés que les autres. 11 s’installe avec plaisir dans ce cabinet d’étude et se prépare à écrire. Une voix fraîche , qui chante une chanson mélancolique, vient le distraire; il ouvre sa fenêtre et aperçoit en face de lui une jolie femme de dix-huit ans, bien parée, coiffée avec soin, et qui travaille à sa broderie. La rue est si étroite et l’on se voit de si près, qu’il serait malhonnête de ne point se saluer.
— Pourquoi donc, dit Gozzi, chantez-vous toujours des airs lugubres et languissants?
— C’est qu’il est dans mon tempérament d’être,, toujours triste, répond la dame.
— Mais cette tristesse ne s’accorde pas avec votre âge.
— Si j’étais un homme, dit la voisine avec un sourire angélique, je saurais quelles sont
La belle rougit à son tour, puis elle se met à rire, en convenant de bonne foi de l’aveuglement de sa vanité. On cause ensuite fort longuement des moyens de se tirer de ce mauvais pas, et on se sépare en prenant jour et heure pour se revoir dans la gondole au mouchoir blanc, près du pont Storto. L’affreux mystère s’éclaircit tout de suite. L’hôte logé par charité est un coquin qui a inventé cette ruse pour voler le portrait orné de perles. Il commet un autre vol dans la maison, et le mari le chasse. Rien n’empêche plus le couple platonicien de reprendre la dernière conférence interrompue ; mais on s’est habitué à aller au pont Storto et à circuler ensemble en gondole, sans préjudice des entrevues par la fenêtre, Ce manège dure pendant six mois. On se tutoie, on se dit qu’on s’aime, et on demeure volontairement, de part et d’autre, dans les régions les plus éthérées du sentiment, exemple rare et peut-être unique sous le ciel de Venise. Cependant un jour on va à Murano faire une collation sous
arrive au rendez-vous et se glisse dans la gondole. On baisse les stores et la couverture; le barcarole, habitué à mener des couples amoureux, s’enfonce dans les canaux sinueux de Yenise.
— Voilà ce qui s’est passé, dit la dame avec un air agité : dans ma maison habite un pauvre homme à qui mon mari donne par charité un petit logement. Cet homme m’a remis une lettre signée de votre nom, une lettre charmante et flatteuse. Vous me demandiez mon portrait, et comme j’en avais un dans mon tiroir, je vous l’ai envoyé. Que sont devenus ce portrait et ma réponse? Mais d’abord lisez ce que vous m’avez écrit.
La dame tire de son sein un billet d’une écriture inconnue; Gozzi devient rouge de honte en lisant un pathos ridicule d’adulations outrées, d’hyperboles grossières, le tou assaisonné de citations de Métastase.
— Est-il possible, dit le poëte humilié, que vous m’ayez cru l’auteur d’un galimatias aussi absurde?
belle, et que tu es trop vertueux pour lui faire la cour, je vais essayer, avec ta permission, de lui dire deux mots de galanterie.
Là-dessus, le militaire se met à la fenêtre, salue la dame, engage la conversation, en commençant par un éloge pompeux de son cher Gozzi, dont il se dit le meilleur, l’inséparable ami. A la grande surprise de notre poète, la voisine répond avec coquetterie, fait des mines à l’officier, sourit cle son jargon militaire, et même de ses équivoques de garnison. L’ami propose aussitôt une partie de spectacle pour le soir. Il a, dit-il, une loge pour la comédie, et si la dame veut inviter quelqu’une de ses amies, on se divertira tous quatre ensemble. La proposition est acceptée. La voisine vient, flanquée d’une sienne compagne, grosse blonde qui ne dit mot, dont Gozzi se trouve chargé, tandis que l’officier s’empare de sa maîtresse et l’entretient à voix basse avec un feu toujours croissant. Gozzi est au supplice.
— Qu’as-tu donc? lui dit son traître ami.
la treille dans une locanda; on est au mois d’avril, et la dame est vêtue de rose. Lorsqu’on rentre sur la brune, Platon s’en retourne à Athènes chercher d’autres amants plus philosophes. Gozzi aimait tendrement sa belle voisine ; mais le sort rompit le fil de sa passion à F improviste et par un incident comique dont le plus fin romancier ne s’aviserait pas.
Un jour, Gozzi est embrassé par un de ses camarades de Zara; l’ami jette un coup d’œil sur le cabinet de travail, les livres, les papiers épars, les portraits de famille du Titien, puis il arrive à la fenêtre et aperçoit la voisine penchée sur sa broderie. Cette découverte lui fait comprendre la patience de son ami et son goût pour une solitude si agréablement partagée. Gozzi oppose à la plaisanterie un air trèssérieux. Il avoue le plaisir qu’il trouve à causer de temps en temps avec une femme spirituelle ; mais il repousse avec indignation les commentaires et conjectures de son camarade.
— Eh bien ! lui dit l’officier, ne te fâche pas. Puisque la voisine est aussi sage que
Puisque tu m’as juré sur l’honneur que ta belle voisine ne te tient pas au cœur, ton air sombre ne peut pas venir de mes assiduités.
Après le spectacle, l’officier entraîne toute la compagnie chez un traiteur. On soupe. La grosse blonde dévore, boit comme un chanoine, et garde le silence. Gozzi a des barres de fer dans le gozier qui ne laissent passer ni • un morceau ni une parole. Enfin, il voit son camarade et sa maîtresse entrer dans une chambre dont la porte se referme au verrou. Lorsque les dames sont rentrées chez elles e que les deux amis se trouvent face à face, l’officier dit brusquement à Gozzi :
J— C’est ta faute : tu l’as voulu. Jamais je n’irais sur les brisées d’un ami confiant. Tu devais m’avouer que tu aimais ta voisine. C’est ta faute. Souviens-toi de la leçon.
Yoilà comment Gozzi découvre qu’il a mètaphysiqué pendant plus de six mois avec une Vénitienne délurée, parfaitement digne de figurer sur la liste de ses bonnes fortunes à côté des beautés de Zara.
un meilleur emploi de ses forces. A l’âge de vingt ans à peine , Gozzi jurait de ne jamais s’exposer aux chances du mariage et de se consacrer uniquement aux lettres. Ce parti étant bien arrêté, il s’enferme dans son cabinet, rassemble ses sonnets et chansons, les met au net sur du papier fort beau ; il relie le tout en un livret couvert de maroquin cramoisi ; puis il s’en va chez un riche sénateur et lui présente ses vers ornés d’une dédicace.
— Merci, lui répond son excellence, merci, mon petit ami. Je pourrai prouver à ceux qui en douteraient que vous avez fait vos études.
En 1750, Venise n’était plus la reine des mers. Le gouvernement affaibli n’avait conservé de son ancien nerf politique qu’une humeur ombrageuse et perfide. Des vieilles institutions, il ne restait que les inconvénients: l’inquisition d’état, les délations et le système déplorable de fermer les yeux au peuple en l’avilissant. Le commerce était ruiné depuis longtemps par la découverte du cap de Bonne- Espérance, et les mœurs étaient tombées dans