‹ Course en voiturinChapitre 10 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

que le grand orgue du Dôme vous eût semblé un hautbois en comparaison. Qu'on juge donc de répouvante que répandaient ces paroles, accompagnées de gestes si violents ! Quand les deux rivaux se séparèrent, tout le monde se sentit soulagé comme si un tigre et un lion eussent passé par miracle dans ce café sans faire de mal à personne. Mais je m'aperçois que vos seigneuries sont elles-mêmes saisies d'effroi ; laissons-leur le temps de se remettre un peu de leur émotion.

— Continuez, dit M. V ; nous attendons

avec impatience le dénouement.

— Je m'arrête à dessein, reprit le narrateur, pour vous rappeler que je vous avais annoncé deux personnages de l'antique Étrurie et un exemple frappant des fureurs de la jalousie.

— De grâce, interrompis-je, achevez d'abord le récit de ce combat.

— Les héros d'Homère, dit l'étudiant, tiennent un langage que nous regardons aujourd'hui comme exagéré, et cependant..,.

— Par pitié, remettons les réflexions à un autre moment.

— Il ne manquait à Andronic que les armes (lu fils de Pelée, à Matteo que le bouclier d'Hector...

— Le combat, le combat !

— Et si au lieu de vous dire les choses tout simplement, j'avais mis cette histoire en vers pompeux, vous auriez vu qu' Andronic aux longues jambes...

— Le combat, le combat, le combat !

— Et Matteo l'invincible ne l'eussent cédé en rien...

— De par tous les diables! le combat. Nous ferons après des comparaisons et des parallèles.

— Que demandent vos seigneuries? dit le narrateur d'un air étonné.

— Nous demandons le récit du combat, le dénouement de la tragédie.

— Ne vous ai-je pas raconté cette scène terrible?

— Pas en entier. Lequel des deux héros a tué l'autre ? Comment a fini la bataille?

— Comme je vous l'ai dit : ils se sont séparés, laissant la foule glacée d'horreur et d'épouvante.

— Quoi ! ils ne se sont pas assommés ?

— Non, par la grâce de Dieu.

— Alors permettez-moi de trouver quelque différence entre votre histoire et celle de la guerre de Troie, car le fils de Pelée a tué celui de Priam.

M. V... partit d'un éclat de rire homérique, au grand scandale de la compagnie.

— A présent, dis-je, racontez-nous en deux mots ce qu'est devenue Fioralise.

— Le père de Matteo, qui s'appelait Lena, reprit enfin le narrateur, s'imaginait descendre du consul PopiliusLœnas, et pour cette raison il ne lui parut pas convenable de marier son fils avec une tapissière de Florence. Non-seulement il refusa son consentement en termes fort durs, mais il écrivit encore au marquis*** pour le prier de faire en sorte que Fioralise lût renvoyée dans sa famille.

Andronic n'eu t pas plus de bonheur. Son père , homme faible et stupide, avait épousé en secondes noces une femme méchante qui détestait cet enfant du premier lit. Comme la marâtre eût souhaité de voir ce fils mort, à plus fort raison ne voulait-elle pas qu'il se mariât. Quand le père lui demanda son avis, elle se mit à crier, en disant que ce scélérat d' Andronic la ferait mourir de chagrin, qu'il ruinait le ménage par son appétit vorace, que la voisine Tommasina l'avait vu passer devant la madone sans ôter son chapeau, que les assiettes cassées, les chutes des enfants, les mauvaises récoltes et tous les malheurs de la famille venaient de cet être maudit. Elle termina sa harangue par un ruisseau de larmes, en assurant que si Andronic se mariait, elle en tomberait malade. Le père accabla son fils de reproches et le menaça de sa malédiction, puis il courut chez l'évêque qui le protégeait. L'évêque eut une conférence avec le marquis ***, et un matin le curé reçut l'ordre de renvoyer sa nièce à Florence.

-* Hélas ! disait Fioralise en pleurant, vous voyez bien que je n'avais pas tort d'accepter deux amoureux à la fois, puisqu'il ne me reste pas seulement de quoi faire un mari.

Elle retourna chez sa mère. Un jour une vieille comtesse vint par hasard marchander un meuble chez la tapissière, et conçut de l'amitié pour ces bonnes gens. La beauté, les manières aimables de la jeune fille lui plurent, et elle la prit pour demoiselle de compagnie, en promettant de lui donner une pension. Fioralise ne savait que lire et écrire; mais comme la comtesse n'en savait pas davantage, on pensa que c'était assez d'instruction. Le sort de cette pauvre fille paraissait assuré, lorsqu'un malheur imprévu vint encore l'accabler. Soit que les valets aient voulu perdre la demoiselle de compagnie, soit que le démon ait profité de l'éblouissement du luxe pour la séduire, (Bile fut menacée d'un procès criminel. La comtesse perdit des boucles d'oreilles en diamants; on fit une perquisition dans les chambres des domestiques, et les diamants se re-

trouvèrent parmi les effets de Fioralise. L'intendant de la maison montrait une animosité suspecte; la rumeur publique l'accusa d'avoir employé une ruse abominable pour écarter une favorite dont il était jaloux. Fioralise nia sa faute ; mais les Toscanes savent si bien colorer le mensonge qu'à Florence on se défie môme du cri de l'innocence. La comtesse ne voulut pas de procès ; elle chassa seulement la demoiselle de compagnie, et Fioralise déshonorée, peut-être injustement, offrit ses chagrins à Dieu. Elle s'est retirée dans un couvent, où elle prendra le voile après son année de noviciat.

Andronic continue à dompter des veaux sauvages dans la Pianura, et sa belle-mère espère toujours qu'un de ces malins on le rapportera sur un brancard à la maison. Quant àMatteo, son père l'a envoyé à Rome chez des protecteurs puissants. Il est secrétaire du cardinal A. . . , qui lui donne quatre-vingt-dix écus romains d'appointements, c'est-à-dire près de cinq cents francs de France par an ; et depuis

qu'il est dans les honneurs et les richesses, il oublie et méprise ses anciens amis.

Après avoir obtenu, non sans peine, que le narrateur achevât son récit, nous prêtâmes des oreilles complaisantes à ses belles dissertations sur les enfants de l'antique Étrurie et sur l'admiration qu'on leur doit, au mépris du reste de l'Italie et du monde entier ; toutes choses aussi incontestables qu'amusantes, mais dont le lecteur ne se soucie pas et dont on peut lui faire grâce.

BOILOGI^i:, FERHARi:, VXBJISE.

Après avoir traversé la plus belle partie des Apennins, notre modeste voiturin arriva près des portes de Bologne au iocro, c'est-à-dire à à une heure après midi. La division du jour, en Italie, offre tous les matins un nouveau problème à résoudre, où l'étranger perd son arithmétique. On ne compte pas par douze heures, mais par vingt-quatre ; de plus, la vingt-quatrième heure finit au coucher du soleil, et

comme le soleil ne se couche pas deux jours de suite au même instant, il en résulte une confusion dont on ne triomphe que par une habitude prise dès l'enfance. Si vous oubliez de regarder à votre montre lorsque V Angélus annonce le passage d'un jour à l'autre, vous perdez la clef du calcul, et vous ne savez plus quel nom donner aux heures. Pour moi, je confesse qu'au bout d'un an de séjour en Italie, je commençais à peine à me reconnaître dans cet imbroglio. Cependant minuit et midi, qui ne varient pas, forment des jalons au moyen desquels on se guide approximativement. Il vous faudrait du papier, une plume et cinq minutes de travail, pour trouver que neuf heures du matin font quatorze heures et demie, ou quelque chose d'aussi simple, tandis que vous vous tirez d'affaire en disant trois heures avant midi. On se sert encore avec avantage du tocco, ainsi appelé parce que l'horloge ne frappe qu'un coup. Deux et trois heures de France, qui seraient peut-être en Italie dix-neuf et vingt heures, plus une frac-

tion, peuvent s'exprimer par une etdeux heures après le tocco.

Ce] bienheureux tocco venait donc de sonner lorsque nous vîmes au loin les grandes tours de Bologne. Notre voiture s'arrêta devant une troupe de paysans armés de mauvais fusils, et qui traversaient la route en colonne serrée pour s'enfoncer dans la campagne. Le conducteur, qui n'était pas plus que nous au fait des événements, demanda ce que faisaient ces gens armés. Une bonne femme lui répondit en bolonais que c'étaient des bandits qui voulaient donner du chagrin au saint-père. A ce mot,levoiturin s'arracha les cheveux en poussant des cris lamentables.

— Qu'avez-vous donc , mon brave? lui demandai-] e.

■—Ah ! signor, des partisans, des insurgés ! Qu'allons-nous devenir?

— Remettez-vous; ces insurgés sont passés; ils ne songent pas à nous, et d'ailleurs voici les portes de la ville. Dépêchons-nous d'y entrer.

Je ne savais trop que penser, en voyant le voiturin faire des signes de croix et les autres voyageurs claquer des dents.

— Que risquons-nous? disait M. V....; de perdre quelques habits râpés, des chemises en mauvais état, nos montres et bien peu d'argent ? Ce ne serait pas payer trop cher le plaisir d'être attaqués par des brigands ou d'assister à une insurrection de la Romagne. Il faut voir comment les Bolonais s'acquittent d'une révolution.

— Dio santo .'répétait le voiturin, qu'allonsnous trouver à Bologne?

— Si vous ne voulez pas marcher, dit M. V.. . en prenant les guides, je vais conduire vos chevaux jusqu'à la ville.

— Diables de Français! reprit l'homme en remontant sur le siège ; ils n'aiment que le bruit, les querelles et les coups.

— C'est une calomnie, dit M. V.... Nous ne méritons plus cette antique réputation.

Au bout d'une demi-heure nous étions parvenus, sans le moindre danger, à l'hôtel de

— 20S — la Pension suisse, où nous déjeunions de fort bon appétit. Bologne n'avait pas précisément l'air d'une ville troublée. On voyait bien sur les places des groupes de gens qui causaient à voix basse et se demandaient les nouvelles, mais on ne remarquait point de signes inquiétants de fermentation. Le musée des beauxarts nous fut ouvert, et nous eûmes le loisir d'admirer la fameuse sainte Cécile de Raphaël, les Dominiquins et les Carraches, comme si la Romagne eûtété tranquille. Bologne est la première grande ville d'Italie qui ne m'ait pas séduit. Les rues étroites, bordées de galeries sombres et basses en pierres couleur de plâtre, sont tout à fait maussades. Il semble qu'on marche sous les offices et les cuisines d'un palais, sans arriver jamais au bel endroit de la maison. On y pourrait faire deux lieues sans voir le ciel, et le regard est si borné, qu'on finit par désirer ardemment de l'air, une plaine et des horizons éloignés. Les fameuses tours peuvent être remarquables par leur élévation, mais ce sont des monuments fort disgracieux,

— 20C — qu'on prendrait pour les cheminées d'une pompe à feu colossale. Quanta des arbres, des promenades, une rivière, et tout ce qui donne du charme aune grande ville, je n'en ai pas vu l'apparence à Bologne. Le canal du Reno ne peut prétendre qu'à l'honneur de fournir ce qui est nécessaire pour que les têtes chaudes de la Romagne mettent de l'eau dans leur vin à l'approche des baïonnettes autrichiennes.

De Bologne à Ferrare la campagne est fort riche, dit-on ; je l'ai mal vue, à cause d'une poussière épaisse qui fermait hermétiquement les yeux des voyageurs. On ne se dispense j amais, en passant à Ferrare, de considérer attentivement l'encrier de l'Arioste, qui n'est absolument qu'un encrier devant lequel dix personnes réunies font la plus sotte figure du monde. Ce simple ustensile a l'air lui-même tout penaud de l'attention qu'on lui accorde. Il faudrait ranger l'écritoire de l'Arioste à côté de la plume vraiment immortelle de Voltaire, cette plume tant de fois vendue aux Anglais,

toujours renouvelée, et qui apparemment sortait de l'aile d'un phénix. La prison du Tasse a du moins quelque chose à dire à l'imagination. Les douleurs et la misère du poëte ne s'effaceront jamais de ces murailles humides. Le gardien vous explique , dans l'intérêt du duc Alfonse d'Esté, qu'on a bouché une fenêtre d'où le prisonnier jouissait de la vue d'un jardin, et ce brave homme ne comprend pas qu'on plaigne beaucoup celui qui habita ce réduit pendant sept ans.

— Le Tasse, dit-il, avait un bon lit et mangeait de la viande à tous ses repas. Si vos seigneuries voyaient les prisons de la ville, et comment on y vit, elles trouveraient une fière différence.

Probablement le gardien ne songe pas que l'auteur ne la Jérusalem délivrée ne se serait pas même estimé heureux d'être, comme lui, concierge d'un hôpital avec cent écus d'appointements. Si on veut emporter de la prison du Tasse l'impression que ce lieu doit laisser, il ne faut pas se mettre à lire les milliers de

noms gravés sur la pierre, car on retomberait bien vite de l'état du voyageur enthousiaste à relui de l'abonné qui trouve dans son journal la liste de souscription en faveur d'une ville incendiée. Quand la trompette du jugement dernier aura réuni tous les hommes, le Tasse aura fort à faire pour rendre ses devoirs et l'émettre des cartes à ceux qui se sont inscrits à son dernier domicile.

A peu de distance de Ferrare, nous traversâmes le Pô dans un bac, pour entrer dans l'Italie autrichienne, et nous allâmes coucher le soir à Rovigo, dont M. Savary a été fait duc sous l'empire. M. Savary n'a peut-être jamais su qu'il était duc d'une petite ville où les insectes rancuniers se vengent encore de l'invasion des Français. L'église principale de Rovigo contient deux tableaux de peu de mérite, mais dont le coloris annonce le voisinage des maîtres vénitiens; le lendemain, nous étions de bonne heure à Padoue, tant de fois ravagée , que l'histoire ne sait pas au juste le compte de ses malheurs. Padoue n'en est que

mieux portante à présent. De tous ses monuments, celui dont elle s'enorgueillit le plus est le café Pedrocchi , vaste et royal établissement où l'on prend des glaces pour la somme de cinq sous. Ce café , babylonien pour la grandeur, grec pour l'élégance, et britannique pour la perfection du service , est dédié aux récréations de la jeunesse intelligente et laborieuse de l'Université de Padoue. Celui qui l'a fait construire, M. Pedrocchi, passe pour avoir trouvé dans les caves de sa maison un trésor enfoui du temps d'Alaric, si ce n'est même une lampe merveilleuse comme celle des Mille et une Nuits. Chaque siècle produit ses grands hommes. Padoue compta jadis Pétrarque parmi les chanoines de son église, Galilée parmi ses professeurs; elle a aujourd'hui M. Pedrocchi, le César des limonadiers. Les voiturins, et généralement tous les individus avec qui on fait un marché quelconque en Italie, n'ont qu'une idée, celle de vous tromper. Quarante mensonges et deux heures de démarches diplomatiques ne leur

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