‹ Course en voiturinChapitre 11 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

coûtent rien pottr vous arracher ce qui ne leur est pas dû. Nous avions remarqué, depuis Rovigo, que notre conducteur avait changé de figure. D'un homme de taille moyenne qti'il était à Ferrare, il se trouvait transformé en un colosse de six pieds avec un visage couvert de dartres. LeFerrarais nous avait vendus sans permission à son confrère, personnage retors dans l'art d'exploiter l'étranger. Le Padouan ne manqua pas de nous demander à chacun une piastre de plus que le prix convenu avec son camarade. Après toutes les protestations imaginables, les prières, les serments les plus saints, il arriva par la progression usitée jusqu'à la menace de nous citer devant la police ; mais, à sa grande surprise, la piastre désirée ne sortit point de nos poches. Notre refus étant formel, le voiturin fit semblant d'aller à la police. Il descendit l'escalier d'un air furieux et remonta aussitôt:

— Je ferai observer à vos seigneuries, nous dit-il, que si je les cite au bureau de la polizm, elles manqueront le départ du chemin de fer

de Venise ; elles perdront un jour à Padoue ; la dépense à l'auberge leur caûtera au moins deux piastres ; par conséquent elles auraient un bénéfice tout clair à me donner ce que je réclame.

— Il est fort aimable à vous, répondis-je, de vous inquiéter de nos véritables intérêts. Nous vous en remercions ; mais nous ne profiterons pas de l'avis, et vous n'aurez jamais votre piastre»

Cette mauvaise volonté révolta le voiturin. Il descendit de nouveau l'escalier, puis il reparut une seconde fois :

— Signori, dit-il avec douceur, je n'aime pas les querelles, et je serais fâché de vous empêcher de partir. Pour vous accommoder, je consens à perdre la moitié de la somme; je me contenterai d'une demi-piastre par tête.

— Ce désintéressement est sublime, répondis-je; il y aurait conscience d'en abuser. Vous n'aurez point de demi-piastre, et si vous nous menez à la police, nous vous ferons assurément retirer votre brevet de voiturin.

— Eh bien, signori, reprit l'homme d'un ton piteux , j'abandonne mes droits. Donnez-moi ce que vous voudrez pour boire une hoUiglio.

— Pas seulement un baïoc ; vous êtes un coquin.

— Ma voiture est bien propre: bons chevaux, beaux harnais, brave cocher ; je vous demande la préférence pour vous conduire à Vicence, Vérone, Udine.

— Jamais vous ne nous conduirez nulle part.

— Le voiturin allait insister, si M. V.,., dont l'indignation était à son comble, n'eût saisi une carafe pour la lui jeter à la tête. Notre homme s'esquiva, et nous ne l'avons plus revu.

* Arrivés à Mestre par le chemin de fer, nous quittâmes la terre ferme, et après une heure de voyage en gondole, Venise parut au milieu de l'eau comme une ville flottante. Le soleil était couché quand nous entrâmes dans cet étrange labyrinthe. Nos rameurs nous conduisaient à travers des détours infinis , par de petits canaux où l'obscurité, le silence, les

profils sombres des palais, et l'apparence fantastique de tous les objets, nous jetaient dans un monde de sensations entièrement inconnu. Je croyais aller aux enfers comme le pieux Énéas, et M. V... me demandait, plus sérieusement qu'il ne le croyait lui-même, si je n'avais pas entendu tomber un cadavre dans la lagune, du haut d'une fenêtre. Des lumières brillèrent bientôt à peu de distance ; d'autres gondoles glissèrent comme des fantômes autour de la nôtre ; les rameurs abordèrent, et nous nous trouvâmes sur la Piazzelta, au milieu d'une foule de dames et lie promeneurs qui écoutaient la musique du régiment de la marine. Mon trajet achérontique aboutissait à un concert en plein air, et le sinistre chapitre de roman que M. V. . . contruisait dans sa tête eut pour dénouement une glace à la vanille qu'il se mit incontinent dans l'estomac.

Voulez-vous avoir une idée exacte de Venise, lecteur enthousiaste? Rien de plus simple. Allez à Venise, c'est le seul moyen. J'avais vu, comme vous, les tableaux de Canaletti, j'avais

kl le quatrième chant de Child-Harold, les LeU très d'un voyageur, le Roméo de Shakspeare et toutes sortes de romans vénitiens ; cependant ni livres, ni poëmes, ni tableaux ne m'en avaient donné une idée juste. L'imagination la plus ingénieuse peut être mise au défi, jamais elle ne saura se figurer une Venise. Allez-y donc et regardez ce pays des merveilles avec vos propres yeux, circulez en gondole dans ces canaux, promenez -vous à pied sur ces quatre cents ponts qui réunissent plus de soixante Hes, égarez-vous au milieu de ce bal masqué perpétuel des "habitants, cherchez à suivre quelque rusée Vénitienne qui vous échappera comme une ombre au bout de trente pas ; ayez des aventures romanesques, cela vaudra mieux que d'en lire. On ne peut raisonnablement parler de Venise qu'à ceux qui l'ont vue, qui soupirent en y songeant, et qui en aiment jusqu'aux plus légers souvenirs.

Le gouvernement autrichien fait de loua- Wes efforts pour ranimer et embellir Venise. ies palais tombent en ruines, mais on les

éclaire au gaz, et un pont gigantesque amènera bientôt les .machines à vapeur jusque dans la ville en passant par-dessus la lagune. On travaille à l'élargissement du port, et les digues immenses de Malamocco ont été réparées et augmentées à grands frais. Tous les soirs il y a musique sur la place Saint-Marc, et deux fois par semaine le régiment hongrois et celui de la marine donnent des freschi sur le grand canal. Le fresco est une charmante partie de plaisir. Au coucher du soleil, les deux orchestres militaii*es, placés chacun dans un large bateau, parcourent lentement le grand canal depuis la Piazzetta jusqu'au pont du Rialto , en jouant des marches ou des fragments d'opéra. Les gondoles voltigent à l'entour et forment une flottille évaporée qui va d'un orchestre à l'autre. Le genre fashionable consiste a glisser le plus vite possible, à dépasser la gondole du voisin et à faire mille évolutions bizarres. L^ Regata est un autre divertissement plus rare, qui ressemble ,un peu à nos courses de chevaux, car l'art du gou-

— 2i6 — dolier remplace à Venise celui de l'équitation. Outre le bénéfice du prix, le vainqueur de la course a les honneurs d'un triomphe.

Les gondoliers vénitiens sont divisés en deux armées rivales. Il y a le camp des castellani et celui des nicoloUi. Les premiers tirent leur nom du Castello où stationnent leurs barques ; ils portent le bonnet et la ceinture rouge ; les au très, habitants du quartier deSan-Nicolo, sont voués au noir. Celui des deux camps qui gagne le prix passe deux jours en fêtes ; le camp opposé a l'oreille basse. Non-seulement le peuple met une passion extrême à cette grande question , mais la bonne compagnie elle-même se partage en deux coteries qui se querellent et dépensent beaucoup en gageures pour les rouges ou les noirs. Souvent le gagnant devient insolent dans l'ivresse du triomphe, et il en résulte des batailles où les couteaux sont mis au vent. On m'a montré une fort ])elle dame qui s'était brouillée avec son amoureux un jour de Regata parce qu'il était partisan des costellani et qu'elle était de cœur pour les ni-

colotti. Voilà une véritable Vénitienne du bon temps de la magnifique seigneurie. Le peuple chante plusieurs chansons dont cette guerre civile des gondoliers est le sujet.

On m'avait tant annoncé une ville morte que j'ai été fort surpris de voir Venise encore animée; cependant beaucoup de monde était à la campagne, et l'Opéra ne donnait pas de représentations. Quoique nous fussions au mois de septembre, la chaleur était extrême. On se promenait pendant toute la nuit. Les cafés de la place Saint-Marc avaient enlevé leurs portes et ne se fermaient jamais. Il m'est arrivé plusieurs fois de sortir du lit à trois heures du matin pour aller prendre des glaces, et de trouver une réunion nombreuse de consommateurs qui jouaient aux cartes pour tuer le temps comme s'il eût été midi.

Les Italiens ont conservé le goût de tous les arts ; mais le besoin d'admiration qui les tourmente ne laisse pas à leur jugement assez de liberté. Lorsqu'on tombe dans une exposition de peinture, on est effrayé de la disette des

bons ouvrages. Ce qui afflige encore plus que l'absence des talents, c'est de voiries louanges exagérées dont le public encense des tableaux tout à fait mauvais. On se demande ce que sont devenus ces connaisseurs sévères qui donnèrent la préférence à Michel-Ange débutant sur Léonard de Vinci à l'apogée de sa gloire. Il faut admirer à tout prix, s'extasier, décerner des couronnes. S'il n'y a rien de bon, n'importe ; on s'extasie néanmoins, on couronne quand même. On s'arrête devant une drogue, et on commence par vanter le bleu d'une robe; la tête s'échauffe ; on admire un bras, une pose, un visage, et puis tout le tableau; on s'écrie : «Voyez quelle variété de couleurs ! » On porte aux nues le bravo pittore, et quelquefois même on s'embrasse devant la toile par un transport de plaisir.

Pendant notre séjour à Venise, il y eut une exposition à l'académie des beaux-arts. On y voyait de tout, depuis le nez au crayon noir de l'écolier en bas-âge jusqu'au tableau d'é^ glise , et ces morceaux variés s'étalaient au-

dessous d'une armée terrible de Titiens, de Paul Yéronèses, de Bonifaces et de Tintorets. Les éloges pleuvaient à tort et à travers. Le seul tableau qu'on ait traité avec réserve est celui de M. Aurèle Robert, et à mon sens c'était précisément le seul ouvrage de mérite qui se trouvât dans toute l'exposition. L'artiste étranger aiTive difficilement au titre de pittore aussi bravo que celui du crû. La peinture a chez nous le privilège de faire dire à la critique plus de bévues eu deux mois que dans le reste de l'année. En Italie, elle inonde les journaux d'une cascade permanente de fades compliments. Cependant croiriez-vous qu'il y a dix ans, ces mêmes critiques si prodigues d'encens ont eu le courage d'attaquer outrageusement dans leurs petits feuilletons Léopold Robert? Le tableau des Pêcheurs, que nous mettons au premier rang des ouvrages modernes, n'a pas eu le bonheur de plaire à un écrivain qu'on m'a montré un soir au eaSé Partenoi^e, et dont j'ai refusé net de faire la connaissance pour cette raison. Ce monsieur

n'a pas trouvé que Robert possédât la varietà (/e'co/ori qui distingue le premier venu. Un article injurieux publié dans le Gondoliere fut, à ce qu'on m'a assuré, très- sensible à ce maître, que nous regrettons encore. Peu de joursaprès, Léopold Robert se tua. Je me plais à penser que d'autres motifs inconnus et plus graves l'ont déterminé. Les ouvrages de M. Aurèle Robert n'ont pas le cachet de grandeur et de tristesse de ceux de son frère ; mais la grâce et le sentiment du pittoresque ne lui manquent pas, et ces qualités ont aussi leur prix. Je n'ai causé qu'une fois avec M. Aurèle Robert, et j'ai cru remarquer en lui un défaut que ses amis feraient bien de s'appliquer à combattre : c'est une modestie extrême, presque farouche, et à coup sûr nuisible , dont son esprit et son talent auraient dû le corriger. L'injustice est une chose si odieuse qu'on ne doit pas plus s'en rendre coupable envers soi-même qu'envers les autres.

Comme nous n'étions pas venus dans le dessein d'admirer la variété de couleurs des

ouvrages de l'année courante, nous laissâmes l'exposition pour passer en revue l'iiinombrable quantité de monuments, de palais et de galeries de tableaux dont Venise est remplie. En voyant toujours et partout les trois mêmes noms , Titien , Tintoret , Paul Yéronèse , au palais ducal, au musée , dans les établissements publics, les églises, les maisons particulières, nous nous demandions où ces trois hommes avaient trouvé le temps de produire tant de chefs-d'œuvre. Si on calculait sur le nombre de leurs ouvrages les heures qu'ils ont données à chaque morceau, on arriverait à des chiffres impossibles ; et ce ne sont pas des toiles portatives comme les faibles échantillons que nous avons à Paris; ce sont des pages de soixante pieds de largeur, des sujets de quatre cents personnages, des murailles immenses couvertes de peintures, des plafonds sous lesquels mille personnes tiendraient à l'aise, des séries de batailles, de cérémonies et de fastes historiques où chaque figure devait être un portrait ressemblant. Cela confond l'imagi-

nation. Ces grands artistes étaient comme les vieux politiques de leur pays, à qui le ciel avait donné par faveur plusieurs jeunesses, et qui, à l'âge de la caducité, gouvernaient l'état, prenaient des villes d'assaut, se mariaient avec des filles de vingt ans, et cachaient encore sous la neige de leur barbe tous les feux de l'amour et de la jalousie. Si on n'eût pas abrégé la vie de Dandolo en lui crevant les yeux, si la peste ne fût venue frapper le Titien à quatrevingt-dix-neuf ans, et si Marino Faliero n'eût point porté sa tête sur l'échafaud par imprudence, je crois, en vérité, qu'ils vi\Taient encore ; mais ce qui étonne plus que leur grand âge, c'est de voir ces vieillards conserver jusqu'au dernier instant leurs forces, leurs passions et leurs talents. Apparemment l'existence même de Venise étant un prodige , la nature désorientée y manque à ses lois ordinaires.

HISTOIRE I>'AKrZi:i:.A ET 1>E SES CENT TRENTE- IȣUX AMOUREUX.

Mon compagnon de voyage, M. V..., garçon jeune et actif, doué de cette organisation privilégiée à laquelle on donne le nom de viveur, savait bien apprécier le charme de la vie vénitienne, où tout est surprises et incidents. Au bout d'une semaine, il me laissa courir seul après les souvenir's historiques et les peintures, descendre dans ces prisons souterraines brisées par la crosse du fusil français, visiter le sublime tombeau de Canova, et m'enfoncer

dans ces églises si remplies de détours et de cachettes que le romanesque s'y introduit à côté de la dévotion. M. V... devint tout à coup mystérieux comme un membre de l'ancien sénat ; il m'abandonnait la jouissance de notre gondole, cet équivalent peu dispendieux du carrosse de louage ; il me prenait pour secrétaire afin d'écrire en italien de petits billets d' un laconisme tout à fait boréal ; il dormait le jour et marchait la nuit, au risque de passer sur le pont sans parapet où l'avocat Sarpi fut assassiné. Il ne m'accordait plus l'honneur de sa compagnie que le soir, à l'heure du fresco, et pour aller au Lido ou chez les bons moines arméniens, qui nous régalaient de raisin et de confitures en nous parlant de leur ancien ami lordByron. Je devinai que M. V... se lançait dan s quelque aventure qui eût peut-être été vulgaire enterre ferme, mais dont la lagune, les escaliers dérobés qui descendent dans l'eau, l'architecture byzantine, et les vieux lambris des siècles passés, faisaient une page poétique dans son voyage en Italie. Gomme je ne crai-

gnais pas Fisoleiiient, je laissais M. V... à ses affaires et j'allais aux miennes.

Un jour que je revenais de Saint-Roch par le canal étroit qu'on appelle le Rio Saint-Moïse, je me tenais debout dans la gondole, afin de mieux jouir de là procession de sujets d'aquarelles qui défilait devant moi à chaque coup de rame. C'était le moment du riposo; on n'entendait que le cri monotone par lequel les barcarols s'avertissent aux détours des canaux. Mon conducteur était un fort beau garçon de dix- huit ans , coiffé du bonnet noir des wicolotti, et habillé d'une veste jaune à ramages, taillée dans quelque vieux rideau.

— Sior, me dit-il avec la prononciation efféminée de Venise, Jn conosse la storia di Zanze?

— Qu'est-ce l'histoire de Zanze ? répondis-je,

— Zanze! reprit le garçon en soupirant, bella storia; la domandi al dottor B...

— Qui est ce docteur B...?

— Xeiin dottor mzeijnoso. Farà piascrc a lei. — Et où pourrai-je trouver ce docteur ingénieux qui me fera plaisir?

— Al cajfè Florian.

— Je veux aller tout de suite au café Florian.

— Si sior\ ed io vad'al mio disnaretto.

— C'est cela; tu iras pendant ce temps-là manger ton diminutif de dîner.

En arrivant à la Piazzetta, je donnai congé à mon gentil barcarol, et je me rendis sous les galeries des promiratie au café Florian. Le bottega du café, à qui je demandai le docteur B....,me montra un vieux commissaire en manches de chemise qui fumait à l'ombre d'un pilier. Je priai cet homme de me faire le récit vanté par mon gondolier.

— il/a, signor, me dit-il d'un air soupçonneux, tout le monde ici peut vous raconter cela aussi bien que moi. La Zanze est une pauvre dame qui vit encore, quoique très-malade, et je n'ose me mêler de parler d'elle.

— Bah! répondis-je, raconte toujours ; je suis étranger, je ne te dénoncerai pas.

L'illustre docteur m'emmena dans un coin des galeries ; nous nous assîmes sur un banc

de pierre, et il commença ainsi cette histoire devenue populaire à Venise.

— Votre Seigneurie doit savoir que la plupart de nos filles du peuple s'appellent Zanze, c'est-à-dire Anrelina. Celle dont il s'agit était la plus belle de toutes. On peut voir son portrait au grand salon du palais ducal dans la figure qui représente Venise personnifiée, avec des cheveux d'un blond de feu et une robe de soie magnifique. Nous autres barcarols, nous ne savons pas si elle eut père et mère ; nous nous amusons à dire qu'elle est enfant de l'Adriatique. Les étrangers de tous pays s'accordent à l'appeler une enchanteresse. Autrefois elle était enjouée, rieuse, fqjle des plaisirs, des cérémonies, des fêtes et des régates. Moi, qui suis vieuxVje l'ai vue ainsi; mais à présent elle est si changée qu'on ne la reconnaît plus. Ce qui a perdu la pauvre Zanze, c'est d'avoir été capricieuse, infidèle, trop avide d'argent; d'avoir prodigué ses faveurs et manqué de foi à ses amis.

Zanze a eu cent trente-deux amoureux; cela

est connu. Les premiers étaient gens du peuple , mais braves, honnêtes et dignes d'elle ; ceux-là ont été souvent malheureux et maltraités en dépit de leur dévouement, car la jeune vierge était d'un caractère bizarre comme toutes les Vénitiennes. Les suivants, grands seigneurs puissants, fameux politiques ou bons militaires, étaient des amants en titre et des maîtres despotes qui l'ont domptée en lui faisant un sort brillant aux dépens de sa vertu. Les derniers sortaient d'une coterie de gens riches et nobles qui selapassaientde main enmain, et qui employaient toutes sortes de ruses pour lui faire croire que leurs volontés étaient les siennes. Enfin le mariage est arrivé, mais un mariage forcé qui la rend si triste que ce n'est plus la même personne.

Quoique les gondoliers m'aient donné le nom de docteur, il y a dans Venise bien d'autres docteurs plus savants que moi, qui pom*raient vous dire, sans rien oublier, l'histoire complète des amours et du mariage de cette belle fille. Je n'ai vu toutes ces choses que de

loin dans mon humble condition; voici toujours le peu que j'en ai appris. Parmi les cinquante amoureux d'Anzelina, on assure qu'il y en eut neuf qu'elle chassa impitoyablement après les avoir d'abord écoutés avec faveur, cinq qui moururent de chagrin de lui avoir déplu, et cinq qui renoncèrent volontairement à leurs prétentions sur un cœur aussi fier. Dans le nombre étaient des hommes de mérite, et surtout un nommé Vitale, qui se fit soldat pour lui plaire, et qui devint la terreur des Grecs. Le premier amant heureux a été un certain Sébastien , dont les richesses et le crédit éblouirent cette tête folle. Il lui donna des présents, distribua de l'argent aux amis et aux serviteurs, si bien que Zanze, circonvenue de tous côtés, perdit cette fleur de sagesse qui la rendait si glorieuse. Après Sébastien, elle eut pour amant un certain Maître Pierre, homme du commun devenu grand seigneur ; et puis elle laissa celui-ci pour don Henrico, vieillard d'une énergie extraordinaire. Ce don Henrico était aveugle et âgé de quatre-vingt-

seize ans lorscfu'il fit la conquête de la plus beIlefilledumonde.il lui créa un patrimoine, prit le soin de ses affaires, et mourut à cent ans, la laissant riche et honorée.

Les belles femmes, et les Vénitiennes en particulier, se croient tout permis. Anzelina devint arrogante. Un certain Jacomo, qu'elle paraissait aimer, eut beaucoup à souffrir pour elle. Il la protégea en plusieurs circonstances difficiles, et il aurait remué le ciel et la terre pour obtenir un sourire de sa souveraine. Un beau jour il se lassa de n'être pas payé de retour comme il le souhaitait, et il abandonna cette maîtresse fantasque, qui ne s'en affligea point et lui donna aussitôt un successeur. Un conseil d'amis et de parents se servit de ces caprices, comme d'un prétexte spécieux, pour enfermer Anzelina dans un cercle de gens de qualité qui s'entendirent entre eux pour la diriger à leur guise. On lui persuada qu'elle ne savait pas se conduire elle-même, et qu'elle devait s'en rapporter à ses supérieurs. Des cabales organisées régulièrement lui don-

nèrent un amant. Don Pietro a été le premier de ces séducteurs imposés, et depuis ce moment la pauvre Anzelina ne recouvra jamais sa liberté entière. Elle pleura, se révolta, demanda du secours à ses voisins et à ses serviteurs ; il y eutdeux tentatives pour la délivrer; mais son amant eut la lâcheté de se joindre contre elle aux oppresseurs. Don Pietro laissa cette affaire entre les mains d'un conseil de dix personnes, auxquelles il abandonnait une influence et une autorité qu'il devait naturellement garder. Ses successeurs en furent punis; car , lorsque ce conseil de dix personnes eut bien veillé sur cette belle pupille et qu'il l'eut préservée de plusieurs enlèvements, il ne voulut plus se dissoudre et demeura en permanence , comme un tribunal secret et jaloux , menaçant toujours la pauvre Zanze, écoutant les dénonciations les plus obscures , recueillant les lettres anonymes , chassant de la maison ceux qu'elle aimait, et empoisonnant ses meilleurs plaisirs par une tyrannie insupportable. Les tuteurs favorisaient volontiers des vieil-

lards dont la carrière paraissait terminée , afin d'avoir à les remplacer plus tôt, et dans l'idée que leur pupille ne se prendrait pas d'un amour bien vif pour des octogénaires. Cependanton s'étonna de voir qu'un certain Marino, quoique vieux et marié, avait su inspirer un attachement durable, fondé sur l'estime et l'admiration que méritaient ses grandes qualités. Zanze poussala générosité jusqu'à aimer la jeune Annunziata, femme de Marino. Un membre du conseil de tutelle insulta cette jeune femme publiquement. Le vieillard, furieux , voulu égorger toute cette coterie, ce qui eût rendu à Zanze une liberté dont elle avait perdu l'habitude. Le projet fut éventé; Marino fut tué dans son palais, et Anzelina , entendant un grand tumulte , accourut pour recevoir la tête de son ami qu'on lui jeta du haut d'un escalier.

A la suite de cette aventure tragique, il y eut d'autres malheurs accablants : des maladies, des incendies, des querelles terribles. Zanze faillit mourir de la peste ; une partie de

son habitation s'écroula par un mouvement de terrain. Une voisine rivale vint la menacer jusque dans son palais avec le dessein de lui arracher les yeux. Cette méchante voisine lui suscita des procès et les gagna par la corruption et les menaces. Pour surcroît d'ennui, les tuteurs gouvernaient fort mal les affaires d'Anzelina, et l'eussent ruinée, si on ne lui eût choisi un maître habile et puissant. Le seigneur Francesco releva sa fortune en peu de temps; mais lorsqu'il eut rétabli les affaires et mis de l'ordre dans la maison, le conseille prit en aversion et ne songea plus qu'à se défaire de lui. Francesco avait un fils imprudent qui manqua de respect à l'amie de son père. Anzelina eût bien volontiers pardonné une légère faute ; les tuteurs feignirent une colère épouvantable, afin de persécuter le maître dans la personne de son fils. On chassa le jeune homme avec ignominie. Il revint au logis en secret pour voir sa famille ; on le surprit, et on l'enferma dans une cave où il mourut. Enfin, voyant que don Francesco ne voulait

pas se laisser dégoûter de sa position, les tuteurs poussèrent l'audace jusqu'à le destituer et le mettre à la porte. Zanze eut la faiblesse de ne pas s'opposer à une résolution aussi insolente, et Francesco sortit de la maison sans témoigner un regret ; mais lorsqu'il entendit les bruits qui annonçaient l'installation de son successeur , il se coucha sur les marches du palais et mourut de douleur, ce qui a fourni, dit-on, à un grand poëte anglais le sujet d'une tragédie.

Pendant plusieurs années, Anzelina eut des démêlés avec ses voisins, qui se terminèrent par des accommodements, et dont nous autres pauvres gens nous n'avons pas su l'importance. Le bruit courut que la belle Vénitienne avait été à deux doigts de sa perte, par suite d'un complot entre des étrangers qui voulaient la dépouiller de toutes ses richeses. En cette occasion, ses tuteurs et son favori montrèrent du courage et de l'habileté; elle échappa au danger, et il ne parut pas à son visage qu'elle eût seulement éprouvé de l'inquiétude. Bientôt

après elle se brouilla tout à fait avec son confesseur , qui voulut l'excommunier. Un avocat qui prit sa défense contre le confesseur fut assassiné un soir en rentrant chez lui et jeté dans la lagune ; un seigneur français devint l'arbitre de ces différends et rétablit la concorde.

Anzelina rencontrait souvent sur son chemin un diable de Turc qui l'insultait, la volait ou lui jouait une foule de mauvais tours. Il y avait aussi à Venise un brave militaire appelé Tardif, quoiqu'il fût, au contraire, l'homme le plus prompt et le plus expéditif du monde. Le soldat battit trois ou quatre fois le Turc, et il fut mal récompensé de sa galanterie et de son dévouement. L'ingrate fille tourmenta son défenseur jusqu'au jour où elle eut encore besoin de ses secours. A la fin, elle l'aima, par une fantaisie de Vénitienne, au moment où il était perclus d'infirmités et de blessures. Lorsque le brave Tardif eut rendu l'âme , Anzelina tomba dans les mains de gens paresseux, sans courage et sans dignité, qui l'habituèrent à

une vie molle et indolente. Elle ne s'occupait que de bagatelles, fréquentait le théâtre des Arlequins, se livrait à la gourmandise, et perdait dans les excès et les veilles sa fraîcheur, sa grâce et sa noblesse d'âme. Elle acheva de s'avilir en se conduisant d'une manière maladroite et perfide envers plusieurs personnes à la fois.

Un petit capitaine français, qui ne faisait pas encore grande figure, eut une altercation terrible avec des Anglais, des Russes, des Italiens et des Allemands. Anzelina, lui voyant tant d'ennemis à la fois, pensa qu'il serait obligé de déguerpir, et se moqua de lui outrageusement. Cependant le petit capitaine déploya tant de vigueur, qu'il chassa tous ces importuns et resta maître du terrain. Alors Anzelina lui fit des avances qu'il reçut avec une froideur dédaigneuse. Les rivaux revinrent à la charge, et la rusée Vénitienne s'imagina cette fois que le jeune Français allait être au moins assommé. Elle le sacrifia, l'insulta ouvertement, et se prononça pour ses ennemis. Le petit capitaine

chassa de nouveau ses concurrents, et cette fois il traita Anzelina avec le dernier mépris, en la menaçant de la faire disparaître de la surface du globe. Les tuteurs furent jetés à la porte ; le conseil se dispersa ; l'amoureux en titre, le bon Luigi, prit la fuite, et la pauvre Zanze, éperdue et abandonnée, se serait précipitée dans la lagune pour se noyer, si elle eût conservé quelques restes de son ancien orgueil. Elle se serait volontiers offerte, corps et biens, au petit capitaine ; mais, pour comble de dégradation, ce jeune homme lui tourna le dos, en disant qu'on ne devait rien attendre de bon d'une fille ingrate et menteuse, et qu'il la laissait à qui voudrait s'emparer d'elle. Zanze en était à ce dernier degré du malheur, lorsqu'un fort grand seigneur allemand lui tendit la main et voulut bien l'épouser.

Aujourd'hui le grand seigneur allemand traite sa femme avec une bonté toute paternelle; mais son calme et sa raison, son caractère froid et sérieux, s'accordent mal avec l'humeur capricieuse et passionnée d'une Vé-

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