II
poussière ne tarde pas à recouvrir en dépit des efforts qu'on a faits pour la secouer. Charles Gozzi a le malheur de figurer parmi ces flambeaux éteints, et c'est assurément une fâcheuse présomption contre son mérite ; cependant tout homme éclairé qui jettera les yeux sur une page de cet écrivain original, le reconnaîtra pour un des esprits les plus distingués de l'Italie, et même pour l'une des sources inconnues où la littérature actuelle a puisé tout un monde d'idées. Il suffira de dire, pour justifier cette opinion, que Hoffmann, à qui nous avons tant emprunté, devait à l'étude de Gozzi une partie de son talent. Lorsqu'on a cru que Charles Nodier s'inspirait de Hoffmami, c'était dans Gozzi qu'il prenait son bien, car Nodier savait trop où se cachaient les bonnes sources pour s'arrêter aux ruisseaux qui en sortaient. N'est-il pas curieux de voir aujourd'hui les Italiens nous emprunter souvent les mêmes choses que nous tenons des Allemands, et que ceux-ci avaient dérobées aux Italiens, il y a moins de cent ans ; ne
pas reconnaître leur propriété à cause des changements opérés par le travail d'assimilation, et revenir ainsi à eux-mêmes après trois métamorphoses successives ? Le genre fantastique, parti de Venise en 1750, avec le train d'un fils de bonne famille, y rentrera quelque jour en haillons, comme l'enfant prodigue, et si défiguré que ses compatriotes ne le reconnaîtront plus. Gozzi est mort au moment où Venise s'éteignait ; il n'est pas étonnant que dans le naufrage d'une république un poète se trouve submergé. Entraîné par les circonstances à faire de la satire, Gozzi s'est jeté ensuite dans la fantaisie avec encore plus de succès; il faut bien que la littérature française rende au Vénitien ce qu'elle lui doit, en l'avouant au moins pour un de ses créanciers. •
Il y a peu de satires mauvaises et qui manquent leur but, soit parce que les vices, les ridicules et le mauvais goût donnent toujours beau jeu à qui veut les attaquer, soit parce qu'on n'écrit guère une satire que dans un
moment de colère et de passion. Gilbert n'était qu'un déclamateur ennuyeux dans ses odes; un jour, il jette un regard d'envie et d'amertume sur le siècle des madrigaux, des petits soupers et de la philosophie, et aussitôt il trouve en lui une veine poétique qui ne se serait jamais ouverte sans le dépit et la misère. Régnier, malade, querelleur et chagrin, fit asseoir la poésie sur les bancs des cabarets, mais elle ne lui fut jamais si docile que lorsqu'il s'irrita contre lui-même et contre les tristes lieux où il avait usé sa santé. De toutes les formes que peut prendre la satire, la plus énergique et la plus agréable est assurément la comédie. Aristophane, bravant Cléon en plein théâtre, et jouant lui-même le rôle du Paphlagonien, qu'aucun acteur n'ose accepter, devient une puissance caj^able de faire trembler la république ; il fallait toute la liberté d'Athènes pour qu'un tel spectacle fût permis, et que l'auteur mourût dans son lit. Molière, avec l'appui de Louis XIV, se retrouve dans les heureuses conditions d'Aristophane ;
la cour, les faux dévots, les médecins et les précieuses s'en sont aperçus. Certes, il y a loin d'Aristophane et de Molière au Vénitien Gozzi ; mais la liste des comiques satiristes est tellement bornée, que le nom de Gozzi arrive bientôt après ces deux grands noms, ce qui prouve que la comédie n'a pas eu souvent son francparler. Avec son esprit ironique, ses locutions vigoureuses, cet emporte-pièce que la nature lui avait mis au bout de la langue, son cœur naïf et bon, son caractère taciturne, signe distinctif du génie comique , Gozzi n'eût pas demandé mieux que de jouer sur le théâtre San-Samuel les doges, le conseil des dix, l'inquisition politifj^ie, et tous les traficants orgueilleux du livre d'or ; une petite difficulté l'a retenu, c'est qu'au premier mot un peu hasardé, on l'eût étranglé à soixante pieds au-dessous du sol, ou donné en pâture aux zanzares des plombs du palais ducal. On ne lui abandonnait que deux ennemis, le mauvais goût de la littérature et le débordement des mœurs. Il abattit le premier; quant au se-
cond, c'était un mal chronique dont Venise ne pouvait plus guérir.
On ne doit pas s'étonner si le portrait du comte Gozzi n'est pas flatté, puisqu'il a été tracé par ses ennemis dans les prologues de leurs comédies : « Voyez-vous là-bas un homme qui se chaulTe au soleil sur la place de Saint- Moïse? Il est^and, maigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, les mains derrière le dos, en comptant les dalles d'un air sombro. Partout on babille à Venise, lui seul ne dit rien ; c'est un signor comte encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès. Oh ! que cela est généreux de languir parce que nous savons divertir la foule qui honore tous les soirs notre théâtre I » — « Oui, répondit Gozzi, je me promène dans les coins solitaires. Je ne cours pas, comme vous autres, dans tous les cafés de la place Saint-Marc pour mendier des applaudissements et démontrer aux garçons limonadiers l'excellence de mes systèmes. Il faut bien aller au spectacle le soir, et comme vous avez empoisonné la scène
de vos drames larmoyants, il est vrai que je laDguis,car vous donnez de l'ennui aux colonnes même du théâtre. . . »
Au ton qui règne dans l'attaque et la riposte, on voit que les poètes vénitiens se disaient assez crûment leurs vérités. Aujourd'hui que la guerre est finie et oubliée, il nous importe peu que les lois de la politesse n'aient pas été observéeip cette façon hardie et personnelle de s'exprimer en présence d'un public intelligent, comme l'était celui de Venise au milieu du siècle dernier, a précisément quelque chose d'antique et d'aristophanien. Les allusions en sont plus faciles à saisir, le commentaire plus simple et moins arbitraire, ce qui dispense heureusement le biographe et le critique de faire effort d'imagination.
La famille de Gozzi était noble et originaire du Frioul. Il y a eu des Gozzi à Pordenone, à Udine, à Padoue, et même en Dalmatie. Si on voulait absolument expliquer pourquoi cet écrivain avait dans la plaisanterie une tournure d'esprit gauloise, avec V humour du Nord
dans les moments d'émotion et une imagination tout à fait orientale, on pourrait dire que ces qualités opposées lui venaient du sang dalmate, souvent mêlé à celui des croisés de tous pays qui allaient en Palestine. On ferait ainsi au génie de Gozzi une généalogie hétérogène, où Dervis Moclès se trouverait allié à Rabelais et à Shakspeare, mais on risquerait de tomber dans des aperçim plus ingénieux que vrais, et comme la vérité mérite quelques égards, je laisse les parallèles à d'autres plus hardis ou plus exercés. Jacques- Antoine, père de Charles Gozzi, homme instruit, d'uii caractère bizarre, menait à Venise le train d'un grand seigneur. Il lit construire dans son palais une salle de spectacle où il donna des représentations qui lui coûtèrent beaucoup d'argent. Ses onze enfants montaient sur ce théâtre et composaient de petites pièces auxquelles on les reconnut pour de jeunes prodiges. Ce père prodigue dissipa ainsi somptueusement son bien et celui de sa femme, Angela Tiepolo, dernier rejeton de cette noble race qui donna
tant de sénateurs et de doges distingués à la république. Jacques-Antoine eut bientôt des affaires embarrassées ; il ne conserva de son ancienne fortune que de faibles débris encore disputés par les créanciers. Toute la famille avait réuni ses ressources pour vivre en commun. Les demoiselles Gozzi étaient aimables, gaies et bien élevées, les garçons savants et spirituels. Malgré la pauvreté, on passait le temps dans une intimité pleine de charmes.
En voyant ses camarades du lycée, qui avaient ^pris comme lui la grammaire et la rhétorique, « devenir les uns ivrognes, les autres marchands de châtaignes, » Gozzi admira les bons fruits de l'éducation. L'exemple de son studieux frère aîné Gaspard l'empêcha d'imiter les paresseux du collège. Il se prit de passion pour l'étude de la langue toscane, et il eut toujours du mépris pour les grands personnages qui faisaient des fautes d'orthographe. Gaspard, beaucoup plus puriste que son frère, devint un des critiques les plus judicieux
de l'Italie. Comme chef de la famille, il aurait dû s'occuper des intérêts de la communauté; mais il s'enferma dans son cabinet de travail sans vouloir entendre parler d'affaires, et un mariage d'inclination l'obligea bientôt à se séparer de ses frères et sœurs. Le second des garçons, François.Gozzi, se chargea des procès et de l'administration des biens ; Charles entra dans une école militaire, d'où il passa dans un régiment qui partait pour Zara. Pendant ses heures de loisir, Gozzi perfectionna encore ses études, car celles du lycée sont toujours incomplètes ; quant à ce qi# lui avait enseigné son premier précepteur, jeune prêtre mauvais sujet qui faisait la cour aux femmes de chambre de sa mère, il ne le portait pas en ligne de compte.
A Zara, Gozzi trouva de bons compagnons de régiment, piliers de mauvais lieux, et qui lui firent comprendre combien il était honteux pour un militaire de vivre sagement. Il avoua ses torts, mais il y persista 1;ant qu'il put. Venise n'avait alors que des troupes mercenai-
res. Les régiments étaient composés de soldats morlaques, illyriens et dalmates, gens féroces et indisciplinés dont on ne pouvait tirer que des révoltes ouvertes ou des coups de poignard. Les officiers jouaient la comédie entre eux. Charles Gozzi, âgé de dix-sept 'ans, sans barbe et d'une mine un peu efféminée, prit les rôles deColombine et de Lucie. Il eut un succès d'improvisation si grand , que le provéditeur l'exempta d'une partie de son service pour lui laisser le loisir d'organiser les représentations. Une petite aventure lui fit à la fois une réputation d'homme d'esprit et de militaire courageux. •
La ville de Zara est partagée en deux par une rue large où viennent aboutir des ruelles étroites. Une de ces ruelles était le chemin le %>\us court pour aller du quartier de cavalerie aux fortifications. Un soir, des officiers qui voulaient prendre ce chemin trouvèrent au coin de la rue un grand homme masqué, enveloppé d'un manteau, qui leur présenta une espingole à bout portant et leur cria d'une
voix de Stentor : On ne passe pas ! Les officiers tournèrent bravement les talons et se résignèrent à prendre le chemin le plus long. Dans la ruelle demeurait une courtisane appelée Tonina, fille d'une beauté extraordinaire. On allait chez elle pour charmer les ennuis de la garnison. L'homme à l'espingole était un Dalmate amoureux de cette courtisane et qui .avait imaginé ce moyen d'écarter la concurrence. Ces allures du jaloux Dalmate réussissaient parfaitement avec les Vénitiens. La ruelle était déserte le soir, personne ne se souciant de vérifier si l'espingole était chargée. Le sage et pudibond Gozzi déclara publiquement dans un café que l'honneur du régiment ne permettait pas de supporter cette tyrannie, et que, pour lui, il était résolu à se présenter le soir même chez la Tonina, armé de ses pis-' tolets. Plusieurs officiers, soit par bravoure ou par respect humain, promirent de l'accompagner, et une ligue de six personnes se forma contre l'homme à l'espingole. Après la conférence du café, Gozzi se sentit frapper douce-
ment sur l'épaule, Un grand gaillard qui avait écouté la conversation le salua poliment :
— Signor comte, lui dit l'inconnu, c'est inoi*qui suis l'homme à l'espingole; vous êtes un brave gentilhomme ; renoncez à votre projet, car, au lieu d'un, nous serons six au coin de la rue, et nous massacrerons tout ce qui passera.
— Quand vous seriez vingt, répondit Gozzi, j'irai chez la Tonina ce soir ; nous verrons qui restera maître du terrain.
Le jgime Vénitien tourna le dos au Dalmate colossal et s'en alla préparer ses armes. Le soir arrivé, on ne trouva personne au coin de la rue. Les officiers soupèrent avec la courtisane, et Gozzi, n'ayant plus de coups de pistolet à tirer, s'en retourna sagement chez lui. Peu de temps après, à l'occasion du dimanche gras, la garnison de Zara donna un spectacle public et un souper à toutes les jolies femmes de la ville. Les of liciers jouaient une pièce dans laquelle Charles Gozzi remplissait le rôle de Lucie, femme délurée du vieil avare Pan-
talon. A la fin d'nn monologue , Gozzi avait répété plusieurs fois la réplique convenue d'avance sans que le Pantalon fît son entrée ; obligé d'improviser, en attendant que l'acleur parût, il regarde dans la salle et aperçoit la célèbre Tonina parmi les spectateurs. Afin de tirer la scène en longueur, dona Lucia prend dans ses bras sa petite fille au maillot, lui donne à téter et lui adresse une leçon maternelle, en l'appelant Tonina : « Poveretta Tonina, dit la mère Pantalone, plutôt que de te voir un jour faire le métier de coureuse d'aventures, guigner les cavaliers à travers tes persiennes, et te couvrir de dentelles et de bijoux si mar gagnés, j'aimerais mieux que le ciel coupât tout de suite le fil si menu de tes jours enfantins ; j'aimerais mieux que tu fusses laide comme le diable et noire comme une poêle à frire, plutôt que de briller comme tant d'autres Tonine resplendissantes de grâces perfides et de beautés funestes. Mais si tu devais, contre tous mes désirs, devenir une Tonina comme j'en connais, au moins ne va pas pren-
dî-e pour amoureux des Lestrigons sauvages qui tirent sur les passants à coups d'espingole. » A cette botte inattendue, la véritable Tonina se lève et sort de sa loge, au milieu des applaudissements frénétiques du parterre. Après le spectacle, Gozzi court chercher la courtisane et l'amène au bal par la main ; il la fait danser, s'assied auprès d'elle au souper.
— Quel dommage ! lui dit Tonina en tournant vers lui avec tendresse ses yeux magnifiques , quel dommage qu'un gentilhomme aussi aimable soit mon ennemi î
A la fin du souper, les têtes s'échauffent, et le jeune officier sent que ces yeux redoutables vont l'enflammer ; mais il comprend le danger et connaît trop la vengeance vénitienne pour s'exposer à la vengeance dalmate. Je croirais volontiers que Tonina n'était pas aussi méchante que Gozzi le supposait, car, malgré les espingoles et les poignards dont elle disposait, elle n'envoya point ses Lestrigons à celui qui l'avait attaquée publiquement.
On ne connaît pas bien un poëte si on n'a pas quelque idée de ses amours. Gozzi a fort heureusement écrit lui-même l'histoire de ses Trois Amours principales. Les deux premières, qui eurent Zara pour théâtre, ne sont que des aventures; la troisième est un petit roman dont la scène est à Venise. Ou a tant fait de romans vénitiens qu'il est bon d'avoir un récit véritable à leur comparer. Avant de dire comment Gozzi devint poëte comique, ouvrons un peu les Trois Amours principales de l'auteur. Il n'y a qu'à traduire, et ces hisr toires montrent clairement où en étaient les mœurs à Venise et à Zara darts le w m' siècle.
Pendant ses fraîches années, Gozzi avait auprès des femmes une retenue extrême, mais sans timidité, puisqu'elles ne l'effrayaient pas et qu'il recherchait leur compagnie. Ce qui lui nuisait le plus était l'habitude de métaphysiquer, dont apparemment le beau sexe dalmate ne s'accommodait pas, et qui le fit souvent passer pour un niais. A Zara, il fallait qu'un officier allât vite en besogne, et Gozzi perdait son
temps dans les phrases et les sentiments délicats. En face de lui habitaient trois sœurs orphelines, pauvres comme Job et belles comme des astres. L'aînée était malade, la plus petite faisait le ménage, et la cadette lançait des œillades incendiaires au jeune voisin, qui fermait sa fenêtre avec une cruauté dont Joseph et Scipion l'Africain l'auraient beaucoup loué. La jeune fille lui fait remettre un œillet par sa blanchisseuse ; il renvoie l'œillet. Enfin, après plusieurs traits semblables de barbarie, Gozzi est appelé chez une respectable dame, épouse d'un notaire et patronne de casa d'un officier supérieur. Cette vieille et honnête dame gronde sévèrement le signor comte : il est fort mal à lui de repousser les avances d'une jeune fille qui lui veut du bien I c'est une rusticité indigne d'un gentilhomme. Pendant le sermon, l'officier supérieur répète dix fois : « Ah ! que ne suis-je à votre place ! que n'ai-je votre figure et vos dix-sept ans ! » Là-dessus la bonne dame ouvre une porte, et amène par la main la jolie voisine, le visage