II
empourpré, le sein palpitant, les mains tremblantes et les yeux baissés. On cause avec un malaise insupportable.
— Allons^ dit la femme du notaire, donnez votre bras à cette charmante fille, seigneur sauvage, et reconduisez-la chez elle.
Gozzi offre son bras à la voisine, et ces enfants, qui n'ont pas trente-quatre ans à eux deux, se promènent ensemble pendant trois heures. La jeune fille avoue naïvement qu'elle s'est prise d'une passion violente pour Gozzi en le voyant jouer au ballon avec ses camarades.
— A la bonne heiu-e ! s'écrie le poëte en riant, voilà du moins une passion fondée sur la juste connaissance des qualités de mon esprit et de mon cœur.
La belle Dalmate fond en larmes à cette réponse cruelle. Gozzi cherche à la consoler, et lui donne avec douceur des leçons de morale que la pauvre fille écoute avec une complaisance amoureuse, mais dont les mœurs perdues de ce siècle et les mauvais exemples
qu'elle a sous les yeux ne lui permettent pas de profiter. Après d'autres promenades du même genre, le philosophe de dix-sept ans finit par sentir le feu qui dévore la voisine gagner son cœur. Il s'en va errer tout seul sur les remparts de la ville, partagé entre les scrupules et l'amour qui devient tous les jours plus fort. Au moment où il prend avec courage la résolution de rompre cette liaison, la jeune Dalmate lui demande la permission de visiter son appartement de garçon, et, une fois entrée, elle n'en sort plus que le lendemain. L'imagination de Gozzi prête aussitôt à sa maîtresse des vertus et des mérites que l'œil du philosophe n'avait pas vus. Un beau jour, notre poète est obligé de se rendre, pour une opération de recrutement, en lUyrie. Il s'embarque fort navré de la séparation, mais plein de confiance dans les serments solennels de fidélité que lui prodigue son amie. Au bout de quarante jours, il revient ; on lui raconte alors que sa belle reçoit en cachette des visites du secrétaire du provéditeur. Il rentre
chez lui furieux, et s'enferme dans sa maison. La jeune Dalmate veut qu'on s'explique ; elle force la consigne, et pénètre jusqu'à son amant.
— Malheureuse ! lui dit Gozzi au désespoir, vous n'êtes plus digne de ma tendresse ! Que venez-vous faire ici, puisque vous recevez le signor secrétaire du provéditeur?
— Ahimè ! répond la Dalmate avec volubilité. Ce diable d'homme m'a ensorcelée ; il a gagné mes sœurs en leur donnant deux boisseaux de farine. Tout le monde conspirait contre moi. Ah ! maudites sœurs ! maudite indigence ! maudite farine !
La pauvre fdle pleurait à chaudes larmes. Gozzi tira de sa poche une bourse remplie de sequins qu'il jeta dans le giron de son infidèle, et il se sauva dans les rues, pleurant aussi de tout son cœur et répétant : « Maudites sœurs ! maudite indigence! maudite farine! » Ainsi finirent ses premières amours, dont on retrouve une réminiscence dans sa pièce de Zohéide.
La seconde aventure, moins édifiante que la première, ressemble tout à fait à un conte de Boccace. Charles Gozzi était lié d'une étroite amitié avec un jeune officier appelé Massimo. Afin de voir plus souvent son ami, il va demeurer avec lui chez un négociant, auquel il paye pension pour le logement et la table. Ce négociant, n'ayant pas d'enfants, avait adopté une pauvre fillette, blonde, frêle, et d'une figure pudique, comme un ange de lumière ; elle n'avait que treize ans ; mais treize ans de Zara en valent seize de Venise et vingt de France. Le bonhomme paraissait aimer tendrement sa fille iVâme. Gozzi s'intéressait à la belle fancmlla ; il admirait sa douceur, et lui donnait des conseils paternels qu'elle écoutait en baissant modestement les yeux. Un soir qu'il jouait le rôle de Lucie chez le provéditeur, Gozzi se faisait coiffer par la jeune fille. Elle badinait et riait de son accoutrement de femme : tout à coup elle le saisit par les cheveux et lui applique de gros baisers sur les joues. Le philosophe la gronde doucement de cette liberté
qu'il attribue à l'excès d'innocence ; mais la petite, pour qui la métaphysique et la morale sont de l'hébreu, lui fait sur le prétendu père adoptif des révélations que Boccace eût trouvées comiques, et qui sont fort tristes dans la réalité.
Malgré le chagrin que lui inspire cette découverte, le sage Gozzi est si bien battu en brèche par ce follet nocturne, qu'il n'a pas le courage de lui résister. Cependant le père d'âme, qui était fort jaloux, se défiait d'un étudiant dont la mansarde avait une fenêtre sur les gouttières de la maison voisine. Une lucarne de l'escalier pouvait donner passage à un amoureux, pour peu qu'il eût des intelligences dans la citadelle. Le vieux Bartholo imagine d'attacher une grosse bûche à la lucai'ne, en manière de trébuchet. Au milieu d'une nuit, la bûche roule dans l'escalier avec fracas ; le père accourt en chemise, tenant un flambeau d'une main, une épée de l'autre ; Gozzi et le seigneur Massimo paraissent dans le même costume, et on trouve la jeune fille
et l'étudiant tremblants et stupéfaits. Le négociant, changé en Roland furieux, voulait tuer la coupable ; elle tombe a genoux devant l'épée menaçante, et fait une confession générale aussi belle que celle du Scapin de Molière : elle avoue que, depuis longtemps, elle ouvrait la lucarne pour le voisin; que, de plus, elle recevait des viçites de plusieurs autres signori dans le vestibule de la maison, et qu'elle donnait ainsi l'hospitalité à une demi-douzaine de garçons, de peur que l'air de la l'ue ne les enrhumât ; mais elle ajoute qu'elle en est bien honteuse et qu'elle ne le fera plus, et on lui pardonne.
Cette aventure avait laissé dans l'âme de Gozzi une impression pénible. Les trois années de soï. service à Zara expiraient dans trois jours, et il était libre on de servir encore ou de retourner à Venise. 11 prit ce dernier parti, afin d'échapper au souvenir fâcheux de ses relations avec la Messaline de treize ans. Arrivé à Venise, Gozzi court tout palpitant à la maison paternelle. C'était un grand palais
situé daûs la rue San-Cassiano, d'un extérieur magnifique, avec un escalier de marbre blanc. Le palais est désert et dans un état de délabrement affreux. Les vitres brisées donnent accès à tous les vents de la boussole ; des lambeaux de tapisserie pendent aux murailles ; pas un meuble qui ne soit rompu ou déchiré. Deux portraits, peints par Titien, semblent regarder ce désastre avec des yeux courroucés. En fouillant dans ses vieux papiers, Gozzi retrouve une quittance d'imposition de quatre cents ducats, payés à l'état pai' son grandpère, ce qui annonce un revenu de plus de soixante mille livres de France. Le concierge du palais lui apprend que toute la famille est à Udine, dans une petite maison de campagne, où l'on tâche de faire quelques économies. Les créanciers ont été impitoyables; les procès ont mal tourné ; ceux qui sont encore en suspens ne promettent rien de bon. Les mariages des deux sœurs aînées, que l'on croyait avantageux, n'ont pas tenu ce qu'on en espérait. — Allons, s'écrie le poëte avec courage, le
travail seul ne trompe pas, comme la fortune et les procès. Dans ma tête est le patrimoine qui soutiendra frères, sœurs et neveux.
Gozzi choisit sous le toit du palais une petite chambre, où il met des livres et quelques meubles moins ruinés que les autres. 11 s'installe avec plaisir dans ce cabinet d'étude et se prépare à écrire. Une voix fraîche , qui chante une chanson mélancolique, vient le distraire; il ouvre sa fenêtre et aperçoit en face de lui une jolie femme de dix-huit ans , bien parée, coiffée avec soin, et qui travaille à sa broderie. La rue est si étroite et l'on se voit de si près, qu'il serait malhonnête de ne point se saluer.
— Pourquoi donc, dit Gozzi, chantez-vous toujours des airs lugubres et languissants?
— C'est qu'il est dans mon tempérament d'être toujours triste, répond la dame.
— Mais cette tristesse ne s'accorde pas avec votre âge.
— Si j'étais un homme, dit la voisine avec un sourire angélique, je saurais quelles sont
les sensations et les idées des hommes, et comme vous n'êtes pas femme, vous ne savez pas quelles impressions les choses de ce monde produisent sur l'esprit d'une femme.
Ce n'est pas une Dalmatequi aurait répondu ainsi. Gozzi , ayant trouvé pour la première fois une personne capable de le comprendre, entame des dialogues interminables, et s'abreuve des poisons anodins de l'amour platonique. Après un grand mois de conversations par la fenêtre, il voit un jour la jeune voisine se troubler en le regardant.
— D'où vient, lui dit-elle, que vous ne me parlez pas de ma lettre et de mon portrait?
— Je n'ai reçu ni lettre ni portrait.
— Grand Dieu ! s'écrie la dame, quel est ce mystère ?
Au bout d'un moment, elle jette dans la chambre de Gozzi un billet où il trouve ces mots : « Soyez à vingt-et-une heures au pont Storto ; vous verrez une gondole fermée, avec un mouchoir blanc sur le bord de la fenêtre ; entrez dans cette gondole, j'y serai. «Gozzi
arrive au rendez-vous et se glisse dans la gondole. On baisse les stores et la couverture; le barcarole, habitué à mener des couples amoureux, s'enfonce dans les canaux sinueux de Venise.
— Voilà ce qui s'est passé, dit la dame avec un air agité : dans ma maison habite un pauvre homme à qui mon mari donne par charité un petit logement. Cet homme m'a remis une lettre signée de votre nom, une lettre charmante et flatteuse. Vous me demandiez mon portrait, et comme j'en avais un dans mon tiroir, je vous l'ai envoyé. Que sont devenus ce portrait et ma réponse? Mais d'abord lisez ce que vous m'avez écrit.
La dame tire de son sein un billet d'une écriture inconnue; Gozzi devient rouge de honte en lisant un pathos ridicule d'adulations outrées, d'hyperboles grossières, le tou assaisonné de citations de Métastase.
— Est-il possible, dit le poëte humilié, que vous m'ayez cru l'auteur d'un galimatias aussi absurde?
La belle rougit à son tour, puis elle se met à rire, en convenant de bonne foi de l'aveuglement de sa vanité. On cause ensuite fort longuement des moyens de se tirer de ce mauvais pas, et on se sépare en prenant jour et heure pour se revoir dans la gondole au mouchoir blanc, près du pont Storto. L'affreux mystère s'éclaircit tout de suite. L'hôte logé par charité est un coquin qui a inventé cette ruse pour voler le portrait orné de perles. Il commet un autre vol dans la maison, et le mari le chasse. Rien n'empêche plus le couple platonicien de reprendre la dernière conférence interrompue ; mais on s'est habitué à aller au pont Storto et à circuler ensemble en gondole, sans préjudice des entrevues par la fenêtre. Ce manège dure pendant six mois. On se tutoie, on se dit qu'on s'aime, et on demeure volontairement, de part et d'autre, dans les régions les plus éthérées du sentiment, exemple rare et peut-être unique sous le ciel de Venise. Cependant un jour on va à Murano faire une collation sous
la treille dans une locanda; on est au mois d'avril, et la dame est vêtue de rose. Lorsqu'on rentre sur la brune, Platon s'en retourne à Athènes chercher d'autres amants plus philosophes. Gozzi aimait tendrement sa belle voisine ; mais le sort rompit le fil de sa passion à l'improviste et par un incident comique dont le plus fin romancier ne s'aviserait pas. Un jour, Gozzi est embrassé par un de ses camarades de Zara ; l'ami jette un coup d'œil sur le cabinet de travail, les livres, les papiers épars, les portraits de famille du Titien, puis il arrive à la fenêtre et aperçoit la voisine penchée sur sa broderie. Cette découverte lui fait comprendre la patience de son ami et son goût pour une solitude si agréablement partagée. Gozzi oppose à la plaisanterie un air trèssérieux. Il avoue le plaisir qu'il trouve à causer de temps en temps avec une femme spirituelle ; mais il repousse avec indignation les commentaires et conjectures de son camarade.
— Eh bien ! lui dit l'officier, ne te ftiche pas. Puisque la voisine est aussi sage que
belle, et que tu es trop vertueux pour lui faire la cour, je vais essayer, avec ta permission, de lui dire deux mots de galanterie.
Là-dessus, le militaire se met à la fenêtre, salue la dame, engage la conversation, en commençant par un éloge pompeux de son cher Gozzi, dont il se dit le meilleur, l'inséparable ami. A la grande surprise de notre poëte, la voisine répond avec coquetterie, fait des mines à l'officier, sourit de son jargon militaire, et même de ses équivoques de garnison. L'ami propose aussitôt une partie de spectacle pour le soir. Il a, dit-il, une loge pour la comédie, et si la dame veut inviter quelqu'une de ses amies, on se divertira tous quatre ensemble. La proposition est acceptée. La voisine vient, flanquée d'une sienne compagne, grosse blonde qui ne dit mot, dont Gozzi se trouve chargé, tandis que l'officier s'empare de sa maîtresse et l'entretient à voix basse avec un feu toujours croissant. Gozzi est au supplice.
— Qu'as-tu donc? lui dit son traître ami.
Puisque tu m'as juré sur l'honneur que ta belle voisine ne te tient pas au cœur, ton air sombre ne peut pas venir de mes assiduités.
Après le spectacle, l'officier entraîne toute la compagnie chez un traiteur. On soupe. La grosse blonde dévore, boit comme un chanoine, et garde le silence. Gozzi a des barres de fer dans le gozier qui ne laissent passer ni un morceau ni une parole. Enfin, il voit son camarade et sa maîtresse entrer dans une chambre dont la porte se referme au verrou. Lorsque les dames sont rentrées chez elles e que les deux amis se trouvent face à face, l'of- . ficier dit brusquement à Gozzi :
— C'est ta faute ; tu l'as voulu. Jamais je n'irais sur les brisées d'un ami confiant. Tu devais m' avouer que tu aimais ta voisine. C'est ta faute. Souviens-toi de la leçon.
Voilà comment Gozzi découvre qu'il a métaphysique pendant plus de six mois avec une Vénitienne délurée, parfaitement digne de figurer sur la liste de ses bonnes fortunes à côté des beautés de Zara.
IJL TARTANE.
Sur un être sensible et intelligent comme Gozzi, ces trois déceptions amoureuses ne pouvaient manquer d'exercer une grande influence. La bonne opinion qu'il voulait avoir des femmes recevait une atteinte profonde. Son chagrin une fois calmé, il riait de luimême en songeant que dans ses affaires de cœur lui seul avait fait tous les frais de délicatesse. L'imagination dégoûtée regrettait ses trésors jetés au vent, et demandait au poète
il. 18
un meilleur emploi de ses forces. A l'âge de vingt ans à peine , Gozzi jurait de ne jamais s'exposer aux chances du mariage et de se consacrer uniquement aux lettres. Ce parti étant bien arrêté, il s'enferme dans son cabinet, rassemble ses sonnets et chansons, les^ met au net sur du papier fort beau ; il relie le tout en un livret couvert de maroquin cramoisi ; puis il s'en va chez un riche sénateur et lui présente ses vers ornés d'une dédicace.
— Merci, lui répond son excellence, merci, mon petit ami. Je pourrai prouver à ceux qui en douteraient que vous avez fait vos études.
En 1750, Venise n'était plus la reine des mers. Le gouvernement affaibli n'avait conservé de son ancien nerf politique qu'une humeur t)mbrageuse et perfide. Des vieilles institutions, il ne restait que les inconvénients : l'inquisition d'état, les délations et le système déplorable de fermer les yeux au peuple eu l'avilissant. Le commerce était ruiné depuis longtemps par la découverte du cap de Bonne- Espérance, et les mœurs étaient tombées dans
un relâchement extrême. La police regardait de travers les jeunes gens sérieux. Pour se faire bien voir, il fallait déguiser le goût innocent de rétude sous les formes de la bouffonnerie, du plaisir eu de la licence. On devait paraître ne songer qu'à rire et faire l'amour. Le peuple, poussé dans cette voie, adoptait volontiers cette manière de vivre en paix avec son gouvernement. On employait les nuits en fêtes et en débauches, la moitié du jour à dormir, le reste à courir après des intrigues galantes, et on ne manquait pas le soir d'aller au spectacle pour causer et prendre des sorbets. Ce public évaporé, intelligent et civilisé, ne demandait qu'à se divertir, *ipplaudir, juger les différends entre les poètes, et donner le prix à qui trouvait le meilleur moyen de lui plaire.
11 y avait alors à Venise une académie nouvellement fondée, qui, sous les apparences d'une réunion consacrée à la folie et au burlesque, cachait un but littéraire utile et sage, le perfectionnement de la langue et le culte
du toscan. Le gouvernement lui passait ses travaux sérieux à cause de l'extravagance de son nom et de ses statuts. Elle s'appelait académie des Granelleschi, c'est-à-dire des amateurs d'âneries. Gaspard Gozzi faisait déjà partie de cette réunion; il lut à ses confrères plusieurs morceaux légers de Charles Gozzi, qui fut élu membre de l'académie. Un vieux seigneur maniaque, infatué de lui-même et grand rimailleur, comme on en voit beaucoup en Italie, fut choisi pour président par une élection ironique. A chaque séance, ce président, monté sur un trône festonné, lisait d'une voix de fausset quelque pièce de vers toujours applaudie, et ces succès de ridicule, qu'il prenait pour bons, lui méritèrent le titre glorieux à'arcigrancUone, ce qui veut dire littéralement archi-imbécile. Les autres membres de cette académie étaient des savants, des bibliophiles, des poètes et des écrivains distingués. On était en rapport avec l'académie de la Crusca, on introduisait à Venise les bons livres florentins, et on y répandait le goût du
Style pur et naturel, que le ribombo et le galimatias avaient détrôné depuis longtemps.
Tout le bien que les Granelleschi avaient fait se trouva détruit un beau jour par Goldoni, écrivain barbare, qui n'avait d'esprit qu'en parlant les patois de Venise et de chioggia. Goldoni, pénétré de la lecture de Molière, avait adopté ce poète pour son modèle ; mais comme il traduisait aussi les continuateurs de Molière, il se croyait sur les traces du plus grand comique du monde, tandis qu'il suivait à la piste Destouclies et tous les auteurs de troisième ordre. Jusqu'alors la comédie italienne n'avait pas observé de règles. Les acteurs italiens ayant au plus haut degré le don précieux de l'improvisation, la moitié de la pièce était écrite, l'autre moitié abandonnée à l'inspiration des acteurs. La portion écrite était en toscan, l'autre en diakcte. Ce genre existe encore à Naples, où il jouit d'une faveur méritée. A Venise, quatre masques bouffons et improvisateurs revenaient dans toutes le^ pièces : le Tai'taglia, bredouilleur ; le ïrufl'al-
(fin, c&ricature bergaraasque; le Brighella, représentant les orateurs de places publiques et d'autres types populaires ; et enfin le célèbre Pantalon, le bourgeois vénitien personnifié avec tous ses ridicules, et dont le nom a une étymologie digne d'un commentaire. Ce mot vient de pianta-leone (plante-lion) ; les anciens marchands de Venise, dans leur fureur d'acquérir des terres au nom de la république, plantaient à tout propos le lion de Saint- Marc sur les îles de la Méditerranée , et comme ils venaient se vanter de leur conquête , le peuple se moquait d'eux en les baptisant plante-lions. Ce démocratique sobriquet rappelle l'aventure de Cicéron, poursuivi par les gamins de Rome, qui criaient (derrière lui : Reperiit, invertit! parce que Cicéron n'arrivait jamais au sénat sans assurer qu'il avait trouvé et découvert une conspiration nouvelle. Le titre de piantaleoni du dix-neuvième siècle pourrait être justement décerné aujourd'hui à une autre nation qui plante le lion sur les îles de toutes les mers avec encore plus
de constance que les anciens marchands dé Venise.
Les quatre rôles à caractère étaient joués en 1750 par des acteurs d'un grand talent, si on en croit Gozzi qui les aimait passionnément. Le Brighella, nommé Zanoni, et le Truffaldin, Sacchi, directeur de la trou*pe, étaient surtout des improvisateurs délicieux. Ce genre prêtait singulièrement à la satire, puisque les quatre masques jouissaient du privilège de faire rire le parterre aux dépens de qui ils voulaient. Cest cet art déréglé, mais piquant, animé et original, que Goldini résolut d'anéantir au nom de Molière, qui avait emprunté à l'Italie les Sbrigani et les Scapins, dont le théâtre français s'était fort bien accommodé. Goldoni voulut remplacer la comédie italienne par un genre froid et dégénéré auquel Gozzi donnait le nom de flebile, ce qui veut dire à volonté phintif ou déplorable. De peur de heurter trop brusquement le goût du moment, Goldoni donna d'abord sa petite pièce de l'Enfant tV Arlequin , qui eut du succès, même en France.
C'était une manière de s'introduire en traître dans le camp ennemi. A peine eut-il assuré son crédit sur le public de Venise qu'il abandonna la troupe de Sacchi pour celle du théâtre Sauf Angelo, où l'on jouait des traductions. Il prit l'engagement de faire représenter seize pièces nouvelles dans un hiver, et il tint parole en imitant à la hâte tout ce qui paraissait en France. Il passa du genre bouffon à la comédie prétentieuse de Destouches, puis au di'ame larmoyant, qui devenait à la mode k Paris, et il crut avoir sauvé et régénéré le théâtre. L'abbé Chiari, écrivain ampoulé, traduisait aussi de son côté les pièces françaises en phébus ultramontain, si bien qu'en peu de temps la comédie nationale disparut, et que la troupe de Sacchi sortit de Venise pour aller chercher fortune en Portugal.
L'académie des Granelleschi ne savait trop que penser de cette révolution subite. Trompée par le titre de régulière qu'on donnait à la comédie nouvelle, et par l'autorité du nom de Molière dont on abusait adroitement, elle hé-
sitait à se prononcer. Goldoni écrivait fort mal, mais ne faljait-il pas excuser le vice de la forme en faveur 'du fond? En résultat, le théâtre avait-il perdu ou gagné? Telles furent les questions qui s'agitèrent dans le sein de l'académie. Gozzi se promenait dans un coin, la tête baissée, les bras derrière le dos, comptant les dalles d'un air mélancolique, comme le lui reprocha Chiari dans ses prologues. On trouvait beaucoup de raisons favora])les au genre nouveau; Gaspard Gozzi lui-mêftie se laissait égarer par les grands mots de règles classiques; Daniel Farsetti seul plaidait pour la comédie nationale. Charles Gozzi prit la parole. — Signori miei , dit-il avec un sourire plein de malice, j'avais pensé, en demandant à entrer dans votre académie, que le nom de Granellesclii était un badinage ; j'étais loin** de soupçonner que ce fût une réelle définition de nos rares mérites ; mais je vois que nous sommes bien nommés. Granellesco je suis à jamais si vous approuvez cette comédie à la mode que les vents glacés du nord ont apportée
ici un jour de bise et de neige. Il est beau à vous de vous apercevoir que le style de ces pièces est une boucherie de mots où la grammaire et le bon goût sont mis à la torture. Quant au fond, avorton bâtard et larmoyant, qui a volé au grand Molière ses papiers de famille, regardez-le du haut du campanile de Saint-Marc, et les plus myopes le reconnaîtront pour une imposture littéraire. Ces genslà font de l'italien un mélange si barbare que je me crois à Babylone. Apprêtez-vous à parler leur langage si vous voulez encore être compris. Ce que j'admire par-dessus tout, c'est devoir confondre dans la même catégorie Goldoni et Chiari, absolument comme si on ne savait pas distinguer le dôme de Saint- George-Majeur d'une marmite. Les comédies de uoldoni, signori miel , sont un grand amas de bonnes scènes et de matériaux utiles qui pourrait servir de manuel comique à d'autres talents plus cultivés et plus éveillés que le sien. Le manque de culture et la nécessité de produire servilement trop d'ouvrages sont les
bourreaux de ce bon esprit italien que j'aime en le plaignant. Ses rapines, ses plagiats et ses imitations, tout blâmables qu'ils sont, révèlent un génie comique mal employé. Mais Chiari, ce pédant sentencieux plus obscur qu'un astrologue, qui délaye les pièces françaises en les assaisonnant d'immoralités î l'appeler le réformateur du théâtre, c'est comme si on disait, en voyant répandre du vin et remplir les bouteilles avec l'eau des lagunes : Voici une cave heureusement réformée. Les potions goldoniennes et chiaristes ont endormi la jeunesse spirituelle de Venise ; le sommeil vous gagne; vous étendez vos membres engourdis, et dans votre somnolence vous murmurez en baillant : « Il me semble que la comédie est devenue régulière. » Il n'y a rien au contraire de plus irrégulier pour des Italiens qu'un genre antinational , mêlé de trivialités et de barbarismes. Laissons passer quelque temps, et ensuite c'est à nous qu'il appartiendra d'appliquer au public les sinapismes qui secourroiîl sa léthargie.
Toutes les incertitudes sout à l' instant fixées, et les yeux dessillés par ce discours. Le poëte rentre ensuite dans son silence taciturne qui lui a fait donner le surnom de solitaire : il laisse ses confrères censurer le théâtre nouveau, ce qui n'arrête pas le cours de la vogue; mais, au bout de cinq ans , les fruits sont mûrs : Gozzi arrive un beau jour à l'académie, un rouleau de papier sous le bras, et demande in parole :
— Seigneurs &ranellcschi , j'ai une provision de bagatelles à vous communiquer. Vous savez qu'il y a deux cents ans est mort à Florence un vieux poëte un peu sorcier appelé Burchiello. J'ai eu le bonheur de retrouver un de ses manuscrits posthumes chez la marchande de tabac. Ce beau poëme est intitulé /« Tartana degV injlussi (la Tartane des influences pernicieuses pour l'année bissextile 1756) , et voyez comme la rencontre est heureuse ! ce manuscrit tombe précisément dans mes mains peu de jours avant que* l'année 1756 soit commencée. *
Oozzi fait sa lecture, et les académiciens, à' qui le règlement prescrit le plus grand sérieux en matière de badinage, admirent comment le vieux Burchiello a savamment deviné l'état des mœurs, des lettres, du barreau et même de la chaire, en cette année bissextile. Il a passé en revue les ridicules de la société vénitienne, l'hypocrisie des coureurs de sermons, les bavardages philosophiques des avocats, et le théâtre dit régulier. Il a deviné Chiari et Goldoni ; ô profond Burchiello ! L'académie éclate en applaudissements à ce passage qui définit la comédie larmoyante : « Ces spectacles sont une omelette battue... On mélange ensemble des morceaux incomplets, des caractères que la nature ne pourrait pas seulement rêver, des figures méconnaissables! des homélies, des métaphores et du patois de gondoliers ; il pleut des arguments de pièces à la douzaine, et puis on seredresse, les joues enflées, le pied en dehors, et on dit : Nous avons réformé le théâtre... Autrefois on faisait tout simplement de la poésie; aujourd'hui il
faut des vers martelliens (1), si longs, si durs à fabriquer, d'une matière si coriace, qu'on y va des dents, des pieds et des mains, comme les cordonniers cousent leurs souliers. On se donne beaucoup de peine, mais on a réussi à faire parler hébreu aux muses.»
Burchiello avait bien deviné. Regardez le pauvre public de Venise : en quel état il est tombé ! N'ayant plus d'endroit où il puisse se divertir honnêtement, il va dans les tavernes et perd ce qui lui restait encore de respect pour les bonnes mœurs. Cependant reprenons un peu d'espérance, car le poëte sorcier nous prédit pour la fin de l'année le retour de Sacchi et de Zanoni , ces acteurs inimitables qui ramèneront avec eux les plaisirs, la gaieté italienne, et la pantalonnade plus profonde qu'on ne le croirait à voir son air innocent. Goldoni, enflé par un succès éphémère, proclame dans ses préfaces son dessein « d'arracher à la comédie nationale ses masques de cuir, »
(1) Le vers martellien répond à l'alexandrin français.
çjtpression choquante et cruelle dont il se repentira ; ainsi l'a dit Burchiello. « Continuez donc, poètes, nouveaux, à sonner vos cloches de bois qui appellent les papillons au consistoire. Tout cela aura une fin, et alors que ferez-vous? Vous vendrez de l'onguent, vous direz la bonne aventure en plein air, et vous débiterez de ces marchandises qu'on ne donne qu'au comptant. »
L'académie des Granelleschi demandait l'impression de la Tartane. Gozzi refuse de la donner au libraire ; mais il en accorde une copie à son ami Daniel Farsetti, qui l'envoie imprimer en France et en répand dans Venise un millier d'exemplaires sans la permission de l'auteur. Les Vénitiens, rieurs et inconstants, ne se faisaient aucun scrupule de berner le poëte qu'ils avaient accablé hier de caresses et de sérénades. Les journaux de Florence prirent feu pour la comédie nationale, et le célèbre P, Galogerà fit un grand éloge de la Tartane dans ses mémoires littéraires. Chiari voulut répondre, et prouva en vers détestables
combien les critiques de Burchiello étaient fondées. Goldoni en appelait encore à l'auditoire nombreux qui venait chaque soir à San- Salvatore. Les amis de Gozzi lui représentèrent que le silence n'était plus possible, que la satire ne suffisait pas, et que le public avait le droit d'exiger une pièce meilleure que celle du genre critique : « César, répond Gozzi, a pris son temps pour passer le Rubicon, et vous autres, vous m'y poussez la tête la première en répandant ma satire dans les cafés ; il faut à présent que je nage ou que je me noie. » Sur ces entrefaites, le tremblement de terre de Lisbonne ayant chassé Sacchi du Portugal, Gozzi n'eut plus aucun prétexte de retard. Un matin, le petit théâtre de San-Samuel, fermé depuis cinq ans, est nettoyé avec soin, et sur la porte on voit une grande affiche qui annonce : V Amour dea trois oranges, fable en cinq actes, imaginée exprès pour ramener les quatre masques nationaux, et soumettre au public quelques allégories peu déguisées.
Le signor Prologue est un petit enfant qui se glisse entre la toile et la rampe pour faire trois saints et dirë^d'un air naïf que l'auteur, par grand extraordinaire, va faire représenter une pièce nouvelle qui n'a été jouée nulle part. La troupe demande pardon aux spectateurs de ne pas leur donner un ouvrage vieux, traduit, usé, paré des plumes du paon, embelli par de grosses sentences. Là-dessus l'enfant se retire, et la pièce commence.
Silvio, puissant roi de Carreau, pleure et se lamente dans le sein son ministre Pantalon ; son fils unique, Tartaglia (le peuple en personne) , périt d'ennui et de consomption. Le malheureux! on l'a tant abreuvé de drames pleureurs, de comédies empruntées aux étrangers, et d'ouvrages dits réguliers, qu'il se meurt dans les règles, soigné par deux médecins en bonnets pointus. C'est la méchante fée Morganequilui a envoyé ces potions achérontiques. Que pourrait-on lui administrer? Léandre penche pour l'opium. Truffaldin opine pour une infusion de vers mortellicm ;