‹ Course en voiturinChapitre 15 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

mais Clarice assure que les vers martelliens et l'opium sont une seule et même drogue. L'oracle déclare que le pnnce ne sera guéri que si on vient à bout de le faire rire. Hélas ! comment faire rire un pauvre enfant qu'on a tant ennuyé pendant si longtemps ?Truflraldin prend les tasses, les potions noires, les fioles empoisonnées de la médecine nouvelle, et jette le tout par la fenêtre. « Amusons le prince, dit-il, soyons gais, jouons-lui quelque farce italienne. Majesté, donnez une fête à votre fils. y> On ouvre les portes au peuple ; les bonnes gens entrent dans le palais. On boit, on fait de la musique; le prince n'en est que plus sombre. On se masque, on danse ; le prince ne se déride pas. La fée Morgane, déguisée en vieille femme, s'approche, une cruche à la main, d'une fontaine qui verse du vin. Truffaldin l'attaque, se moque d'elle, fait des gambades en disant mille lazzis qui irritent la vieille. Elle veut le battre, il la pousse ; elle tombe sur le dos, les jambes en l'air, au milieu des débris de sa cruche cassée. Le prince

éclate de rire, et l'enchantement est rompu. Comme le parterre riait aussi, Truffaldin (Sacchi) lui disait avec attendrissement : « Hélas ! chers souverains de mon cœur, si le pauvre Truffaldin avait su que vous l'aimiez encore, il ne serait pas allé jouer en Portugal. » Cependant la fée, furieuse, se tournait vers le prince et lui lançait une horrible malédiction : « Sois donc guéri de l'ennui, mais sois amoureux des trois oranges d'or. Point de repos pour toi jusqu'à ce que tu les possèdes. Tu seras comme le quadrupède dans l'eau et le poisson dans un parterre de fleurs jusqu'à ce que tu aies conquis les trois oranges. » — « Eh bien ! disait Pantalon, courons après les oranges d'or. Ce n'est pas assez que d'être guéri de l'ennui, des comédies régulières et des vers marteUiens; il faut reconquérir aussi l'ancienne comédie, les bonnes fables de nourrices, la verve éteinte des masques nationaux, et les amusements oubliés de notre jeunesse. « Après cette introduction satirique commençait la poursuite des oranges ensorcelées, véritable

conte de nourrice que le public écoutait en palpitant de plaisir, mais dont le lecteur ne se soucierait guère et que Gozzi appelait une baliverne magique propre à ressusciter la comédie deW arte.

Tout en riant d'un succès populaire gagné à si peu de frais, Gozzi n'entend pas précisément raillerie sur l'article des féeries orientales. L'AmoKr des troift oranges le captive luimême à la représentation ; il s'émeut devant sa propre invention. Cette première pièce n'é- .tait qu'un canevas, il faut aller plus loin, restaurer ce que Goldoni a détruit, tracer des règles à la comédie deïï arte, et créer en même temps un genre nouveau, le genre fiabesque. Cette résolution épouvanta la coalition Chiari et Goldoni. Les prologues de San-Salvatore et de Sant'Angelo mirent leurs bonnets de travers, et attaquèrent ouvertement Gozzi; mais il était trop tard, le coup avait porté. La foule désertait, on courait aux fables de nourrice.

Le solitaire continuait à se promener sur la place de Saint-Moïse, les mains derrière le

dos, roulant dans sa tête des imbroglio, des sortilèges dramatiques, et des allégories contre les faiseurs de traductions. On vit paraître sur l'affiche divertissante de la troupe Sacchi le Corbeau, tiré d'un conte napolitain « pour l'amusement et l'instruction des petits enfants, et particulièrement destiné à la §uérison des nombreux hypocondriaques de Venise. » Après le Corbeau arriva bientôt le Roi œrfi pièce à transformations « où l'on verra un monarque changé en bête passer dans le corps de plusieurs animaux, et rentrer à propos dans son véritable corps, toutes choses qui paraîtront si vraisemblables, qu'elles pourraient bien être possibles. » Ces titres bouffons trahisent l'inclination de Gozzi pour le fantastique, où il va bientôt se plonger si profondément qu'il se croira le jo*iet des puissances occultes.

Il y avait à Venise un vieil orateur de place publique appelé Cigololti, qui faisait des sonnets de mariage, de naissance, de baptême, voire même des épitaphes pour vingt sous, et

qui racontait au peuple d'anciens romans et des histoires merveilleuses. Zanoni, le Brighella de la troupe, imitateur des types populaires, singea le bonhomme Cigolotti avec son costume rapiécé, ses gestes emphatiques et son parler nazillard. Le signor Prologue se présenta soiis cette forme grotesque. Il débita quelques traits satiriques et fit une exposition qui sans lui aurait pu sembler un peu longue. La critique trouva dans le Roi cerf une foule de beaux exemples et de conseils adressés aux rois, auxquels Gozzi n'avait peut-être pas songé. Quoi qu'il en soit, le genre fiabesque était définitivement adopté.

Voilà donc l'édifice péniblement élevé par Goldoni et Chiari renversé en trois jours. Une flottille de trois barques vénitiennes avait suffi pour chasser ou couler à fond cent gros navires amenés des pays étrangers. Goldoni, voyant son théâtre désert, partit brusquement pour la cour de France, qui lui faisait des offres brillantes. L'Enfant d'Arlequin avait plu à Louis XV; on voulait avoir à Versailles des

comédies da ridere, et Goldoni donna le Bourru bimfaisant l On ne se plaignit pas de la surprise. Pendant ce temps-là Gozzi héritait nonseulement de la vogue de ses rivaux, mais même de leur théâtre, car la troupe de Sacchi passa de.San-Samuel à San-Salvatore. En employant un terme consacré dans les arts, on peut dire qu'à cette époque finit la pre* mière manière de Charles Gozzi. Il y aurait tout un parallèle à faire entre la guerre des deux écoles vénitiennes et celle à laquelle notre génération a pris part en 1829. Comme en France, on reprochait à l'une des écoles de Venise l'ennui et la froideur, à l'autre le mépris des règles. Gozzi a eu gain de cause, mais plus tard on le négligea complètement. Les ouvrages dits classiques furent repris, ce qui a amené la décadence irrémédiable de la comédie italienne en lui ôtant son génie national.

La victoire de Gozzi aurait pu être définitive, s'il n'avait pas eu lui-même quelques-uns des défauts de ses antagonistes. Son style n'était

pas exempt de reproches. Par haine des alexandrins et de l'emphase, il écrivait avec un abandon fâcheux. La rime est si facile en italien, que ce n'est guère la peine d'adopter un rhythme pour ne faire que des vers blancs, et Gozzi ne voulait décidément pas rimer, excepté dans les occasions où son sujet devenait tout à fait poétique. Il érigeait la négligence en système, et se glorifiait de renverser le pathos martellien en écrivant par-dessous la jambe. Ces irrégularités, qui se supporteraient en anglais, produisent un effet déplorable dans l'idiome coulant et mélodieux de la Toscane ; aussi les classiques vénitiens, indignés de leur déconfiture, s'écriaient-ils douloureusement : « Au moins, nos barbarismes rimaient ensemble ! »

Charles Gozzi fut un peu étonné de n'avoir plus personne à combattre. Les sonnets admiratifs pleuvaient chez son concierge. On l'appelait l'Aristophane de l'Adriatique ; le public demandait encore des fable , sans songer que, les allégories n'étant plus de saison,

la moitié de l'intérêt s'était évanoui. Plus de genre flebile, plus dé phébus, ni de vers soporifiques, ni de dialectes barbares; plus de contre-révolution à faire, et partant plus de satire possible. Gozzi se tourna un peu inquiet vers le sévère et judicieux Gaspai'd.

^r- Carlo mio, lui dit son frère, prends garde à toi. Avec la colère s'en va l'inspiration satirique. C'est quand on n'a plus de rivaux qu'on tombe. Iras-tu sans passion te créer des motifs de guerre? Si tu t'avises de toucher ^ux grands ou à la politique, on te fera jouer le premier rôle dans une tragédie dont la dernière scène sera un monologue dans une prison. Prends garde à toi; redeviens simple (jranellesco, ou bien brise les flèches et les armes pointues ; puise dans ta seule fantaisie, et si tu réussis, tu sauras que le ciel t'a fait véritablement poète.

Le conseil de Gaspard était bon. Charles Gozzi s'enferma pendant deux mois dans son cabinet. 11 oublia les querelles poétiques et se jeta dans la fantaisie. C'est de là que sortit la

charmante et puérile TurandoU qui a eu l'honneur d'être traduite par Schiller, représentée dans toutes les grandes villes d'Allemagne, et commentée sérieusement par Hoffmann, qui avait de bonnes raisons pour admirer Gozzi , comme on le verra tout à l'heure.

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