‹ Course en voiturinChapitre 16 sur 19 · TURANDOT · texte numérisé non relu

TURANDOT

Si Peau d'Ane m'était contée, j'y prendrais un plaisir extrême, disait le bonhomme La Fontaine. Je le crois bien , car Peau d'Ane est un fort joli conte ; mais l'histoire de Turandot est bien plus belle encore. On peut la lire dans le recueil de Dervis Moclès, traduit pai- M. Pétis de La Croix. Gozzi, en l'ornant des charmes du dialogue et des masques comiques, en a fait son œuvre capitale. Calaf, fils de Timur, roi d'Astracan, battu par ses eune-

mis et dépouillé de ses états, arrive errant et inconnu aux portes de Pékin. Il remarque un jjirand mouvement dans le peuple, et demande s'il se prépare une fête ; mais on lui apprend <j;ue la foule s'assemble pour voir une exécution sanglante. Turandot, unique enfant de l'empereur de la Chine, jeune fille d'une beauté incomparable, d'un esprit profond et ingénieux, a Fàme noire et sauvage. Son père voudrait, la marier avant de lui laisser l'empire ; mais elle déteste tous les hommes. L'empereur Altoun-Kan a vainement employé les menaces et les prières pour la fléchir ; il est faible et adore sa fille. Tout ce qu'il a pu obtenir d'elle, c'est de conclure avec lui un traité bizarre dont il a juré sur l'autel d'observer les conditions. Les princes qui aspirent à la main de Turandot doivent paraître au divan, en présence des docteurs. La princesse leur proposera trois énigmes. Celui qui les devinera toutes trois épousera Turandot et héritera de l'empire, mais ceux qui ne réussiront pas auront la tête tranchée. Tels sont les

termes du traité ; on est libre de n'en point courir les risques. L'orgueilleuse jeune fille espère que ces conditions effrayantes écarteront les amoureux. Cependant plusieurs princes ont déjà péri, et ce matin même on va décapiter le fils du roi de Samarcande,qui n'a pas pu deviner les énigmes.

En efiet, une marche funèbre résonne au loin. Le bourreau dépose sur la porte de la ville la tête du malheureux prince : « Si j'étais le père de cette fille barbare, s'écrie Calaf indigné, je la ferais mourir dans les flammes. ■•> Aussitôt arrive le gouverneur du jeune homme décapité; il jette par lerre le fatal portrait de Turandot,le foule aux pieds, et sort en pleurant. Calaf ramasse le portrait. Les bonnes gens chez qui il loge le supplient de ne pas regarder cette peinture dangereuse; mais il se moque de leur frciyeur. Il regarde le portrait el tombe dans une rêverie profonde, frappé au coeur subilement. Il parle à l'image de Turandot, et lui demande s'il est vrai qu'un visage si, beau cache une àme cruelle : puis il s'é-

crie qu'il veut tenter la fortune, et répond aux larmes de son hôtesse par ce raisonnement d'amoureux : « Si je ne réussis pas, je trouverai un terme à ma vie misérable, et j'aurai du moins contemplé avant de mourir la beauté la plus rare qui soit au monde. » Calaf n'écoute plus rien, et marche tout droit au palais impérial.

Altoun-Kan est le plus bénin des empereurs. Il pleure de tout son cœur en faisant couper la tête d'une foule de charmants princes auxquels il aimerait bien mieux donner sa fille ; il se lamente avec son secrétaire Pantalon. Calaf est introduit, et on tâche de le faire renoncer à son projet; mais l'amoureux inébranlable répond :

Morte pretendo , o Turandotte in sposa.

« Je prétends mourir ou épouser Turandot. » On assemble donc le divan. La princesse paraît au milieu de ses femmes et voilée : « Voici la première fois, dit-elle à ses confidentes, que je sens de la pitié pour un homme. «

La suivante Adelma éprouve plus que de la pitié, car elle s'enflamme tout à coup pour Calaf. L'orgueilleuse ïurandot commande au prétendant de s'apprêter à mourir ; puis elle prend le iuojio academico pour débiter sa première énigme, que Calaf devine tout de suite, à la grande stupéfaction du divan. La seconde énigme, celle de l'arbre dont les feuilles sont noires d'un côté et blanches de l'autre, n'était pas encore connue du temps d'Altoun-kan ; cependant Calaf devine que cet arbre est l'année avec ses jours et ses nuits. « Il a touché le but, dit Pantalon, qui ne comprend rien aux énigmes. — Du premier coup et dans le milieu , ajoute Tartaglia, qui n'y voit que du feu. — Princesse, dit Adelma, cet homme est votre maître; il sera votre époux. — Tais-toi, répond Turandot indignée; que le monde s'écroule plutôt. Je déteste cet homme, et je mourrai avant d'être à lui. »

Cette exclamation fournit à Calaf l'occasion de montrer son amour et sa grandeur d'âme en assurant qu'il n'épousera jamais la prin-

cesse par force ; mais le bon Altoun-Kan dé clare qu'il faudra bien qu'on se marie, et il engage même sa fille à prendre ce parti sans aller plus loin : « Sposa sua fia la morte ! répond Turandot : que son épouse soit la mort ! » Elle se lève et, d'une voix plus forte qu'auparavant, débite la troisième et dernière énigme :

« Dis-moi quelle est la terrible bête féroce, à quatre pieds et ailée, bonne pour qui l'aime, et altière avec ses ennemis ; qui a fait trembler le monde, et qui vit encore orgueilleuse et triomphante ? Ses flancs robustes reposent solidement sur la mer inconstante ; de là, elle embrasse avec sa poitrine et ses serres cruelles un immense espace. Les ailes de ce nouveau phénix ne se lassent jamais de couvrir de leur . ombre heureuse la terre et les mers. »

Après avoir prononcé le dernier vers, Turandot soulève le voile qui cachait son visage et lixe ses yeux sur Calaf. Ce coup de théâtre réussit. Le pauvre prince, étourdi par la beauté de l'artificieuse jeune fille, reste confondu et sans voix. Profitons du moment de trouble de

Calaf pour remarquer la flatterie que l'énigme adresse à la seigneurie de Venise. Turandot aurait dû retourner toute la dernière moitié de son discours, et* dire : « Elle a fait jadis trembler le monde; mais, hélas! aujourd'hui elle n'est plustii orgueilleuse, ni triomphante, et les ailes de l'ancien phénix, fatiguées et repliées tristement, ne couvrent plus de leur ombre la terre ni les mers. » Calaf se remet enfin de son étourdissement, et, malgré l'inexactitude de la proposition, il devine que la bête féroce est le lion juste et terrible de l'Adriatique. Tout le divan bat des mains ; l'empereur embrasse son gendre, et la princesse tombe en faiblesse au milieu de ses femmes. En vain Turandot demande une nouvelle épreuve ; le débonnaire Altoun se met en fureur et la menace de sa malédiction. Alors Calaf s'interpose ; il supplie l'empereur d'avoir pitié du chagrin de sa fille; il ne peut supporter l'idée d'avoir fait couler les larmes de Turandot, et renoncera plutôt à elle, et même à la vie, que de lui déplaire. On se d*'-

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