II
cîde à un accommodement. A son tour, Calaf proposera une énigme à la princesse, et lui donnera jusqu'au lendemain pour la deviner; mais si elle ne trouve pas la réponse à la prochaine séance du divan, elle se résoudra au mariage. Turandot accepte cSs conditions. Voici l'énigme de Calaf : « Quel est le prince qui a été réduit à mendier son pain, à porter de vils fardeaux pour soutenir sa vie, et qui, parvenu tout à l'heure au comble de la félicité, retombe, en ce moment, plus malheureux qu'il ne l'a jamais été? » Calaf, inconnu ^ de tout le monde à Pékin, éloigné de ses états perdus, pense que Turandot ne pourra jamais savoir son nom ; mais il a affaire à la plus rusée des femmes. La nuit vient. Calaf, retiré dans un appartement que l'empereur lui donne, s'endort sur une ottomane. L'eunuque Truffaldin, dévoué à Turandot, arrive à pas de loup, tenant à la main une branche de mandragore qu'il pose sous l'oreiller du dormeur afin de le faire parler en rêvant. Calaf s'agite, change souvent de posture. Truffaldin attribue
ces mouvements à la vertu de la mandragore. Il imagine d'interpréter chaque geste par une lettre de l'alphabet, et compose ainsi un nom ridicule qu'il court bien vite porter à sa maîtresse.
Après la sortie de Truffaldin, Adelma paraît. Elle réveille Calaf et lui déclare son amour avec une délicatesse mêlée de passion que Gozzi pouvait mieux exprimer qu'un autre, étant plus habitué à recevoir des déclarations d'amour qu'à en faire. Son séjour en Dalmatie l'avait exercé à traiter une scène de ce genre. La défiance de Calaf s'endort ; il compatit à la faiblesse d' Adelma : « Vous êtes perdu, lui dit la perfide créature; Turandot a ordonné votre mort, et demain, au point du jour, vous serez assassiné. » A ces mots, le prince, au désespoir d'avoir inspiré tant de haine à sa maîtresse, s'écrie : « 0 malheureux Calaf! ô Timur, mon père ! voilà le dernier coup de la fortune! >» En vain Adelma offre au pauvre amoureux de fuir avec elle. Il n'a plus la force de vouloir sauver sa vie.
Sol d'amorc c di morte son capace.
« Je ne suis plus capable que d* aimer et de mourir. » Adelma possède le grand art familier aux femmes de mêler le faux et le vrai. Ses mensonges sont accompagnés de larmes brûlantes et sincères. Cependant elle échoue, et ne songe plus qu'à perdre Galaf en dévoilant à Turandot le secret qu'elle vient de surprendre.
Le jour paraît. Dans son impatience d'avoir un gendre, l'empereur a déjà peigné sa barbe. On assemble le divan. Turandot arrive environnée de ses femmes. Elle est en larmes, et se cache le visage de son mouchoir, ce qui remplit de joie le vieil Altoun : « Le mariage, dit-il, la distraira. » On apporte l'autel sur lequel brûlent les restes d'un sacrifice. Aussitôt que Turandot aura avoué sa défaite, on l'unira au vainqueur. — « Il n'est pas encore temps, dit l'orgueilleuse princesse avec un air de triomphe. Vous pouvez éteindre le feu sacré. Si j'ai laissé à cet étranger son espérance.
c'était pour mieux me venger eu le faisant passer plus cruellement du plaisir à la peine. Écoutez-moi tous : Calaf, fils de Timur, je te connais. Sors de ce palais; cherche ailleurs une autre femme, et apprends jusqu'où va la pénétration de Turandot. '> A ces mots, la désolation est générale. Calaf reste sans mouvement. L'empereur pleure ; Pantalon s'arrache les cheveux, et Tartaglia bégaye trois fois plus qu'auparavant. Enfin Calaf, dans le transport de sa douleur, tire son poignard et s'avance jusqu'aux marches du trône : « Tir aima, dit-il à sa maîtresse, ton triomphe est encore incomplet; mais je vais te satisfaire. Ce Calaf que tu connais, et que tu détestes, va mourii' à tes pieds. » Le cœur de la superbe Turandot •l^moUit enfin ; elle s'élance au bas du trône , et retient le bras du jeune prince prêt à se frapper, en lui disant avec tendresse :
Viver devi per me; tu m' hai vinta.
« Tu dois vivre pour moi; je suis vaincue.» L'empereur et le divan se remettent bien vite
à pleurer de plaisir; Adelma, seule, voyant que le prince est perdu pour elle, saisit le poignard des mains de Calaf et veut se tuer ; heureusement elle prononce auparavant un petit discours qui donne le temps à Turandot de s'opposer à son dessein. On se prépare à marier les amants, et la jeune première, qui est une Chinoise du xvnr siècle, s'approche de la rampe, regardant le parterre avec des yeux en coulisse pour assurer qu'elle est revenue de ses préventions injustes contre les hommes; elle déclare qu'elle voit là-bas une réunion de garçons pour qui elle sent de l'amitié : « Donnez à mon repentir, leur dit-elle, quelque signe bénévole de votre pardon ;» et le parterre applaudit.
On ne peut se le dissimuler, Turandot ^rait pour nous le défaut d'être un ouvrage puéril. Un de ces spectateurs prosaïques et raisonnables dont Hoffuiann avait une si grande horreur serait en droit de trouver que l'empereur est trop faible de céder aux caprices de cette princesse extravagante, et que les
grands airs d'une petite fille orgueilleuse mériteraient une bonne correction, et non pas l'honneur de fournir matière à une comédie héroïque. Le reproche ne manquerait pas absolument de vérité ; mais combien y a-t-il dans les vieux sujets tirés de l'antiquité de fables invraisemblables et un peu puériles? Elles sont consacrées et viennent de la Grèce, au lieu de venir des Arabes. Euripide et Sophocle leur ont fait des vêtements divins ; mais ajoutez à la froide raison et au prosaïsme impassible du spectateur haï d'Hoffmann une ignorance complète des traditions antiques, supprimez ce que l'éducation a enfoncé à grands coups de marteau dans cette tête dure, et soumettez Racine et Corneille à son rare jugement. Vous verrez Mithridate amoureux à soixante ans d'une jeune fille devenir un vieux fou ; Bajazet un garçon trop léger qui écrit des billets compromettants; Bérénice une femme importune que le roi est trop bon de ne pas faire mettre à la Bastille. Quant aux personnages de Corneille, il n'y en aurait pas un
qui ne fût un homme à chapitrer vivement pour l'empêcher d'agir sans cesse d'une façon diamétralement opposée soit aux convenances du monde, soit à ses véritables intérêts.
Sans aucun doute, le parterre français rirait quand Turandot se lèverait pour réciter ses énigmes avec le tuono academico, et cependant le mouvement du voile rejeté en arrière, et qui déconcerte Calaf, est éminemment dramatique; et Hoffmann, en parlant de cette scène, dit qu'il ne l'a jamais vu représenter par une jolie actrice sans s'écrier avec enthousiasme, comme le désespéré Calaf: « 0 hellezza ! ô splendor ! » Je souhaite aux gens qui appelleront Hoffmann un enfant l'intelligence et le goût de l'auteur du Pot d'or. Combien les auteurs comiques français devraient envier à Gozzi la liberté dont il jouissait et la parfaite latitude que lui laissaient les Vénitiens! Quelle aisance ! quelle variété d'invention ! quel laisser-aller entre le public et lui! D'une part, on ne vient que pour s'amuser; de l'autre on ne cherche qu'à trouver toutes sortes de moyens
de divertir les gens. Dans la Femme Serpenl , pièce, il est vrai, fort compliquée, le poëte a besoin de placer une exposition nouvelle entre le troisième et le quatrième acte, afin de préparer le dénouement. Rien de plus simple : le Truffaldin Sacclii, habillé en vendeur de relazioni, se présente avec le manteau court et troué, le chapeau râpé, la barbe en désordre : « Gentilshommes et gentilles dames, voici la nouvelle, remarquable et authentique relation de la grande bataille qui a été livrée pendant cet entr'acte. Vous y verrez comment le géant Morgon, accompagné de deux millions de Maures farouches, a donné l'assaut à la ville de Téflis ; comment, avec le secours du ciel, la forteresse a résisté aux efforts des infidèles. . . etc. Cela vient de paraître. On ne le vend que la bagatelle d'un snldo. »
— Maître Sacchi, disait l'auteur dans la coulisse, vous distribuerez ce papier pour rien.
— Bah ! répond l'imprésario, je serais donc un plus mauvais vendeur de rclazioni que les
crieurs des rues, si on ne me payait pas? Je prétends qu'on me donne autant de sous qu'il y a de spectateurs.
Et le public de rire et de payer. En France, Truffaldin avec sa relation et son manteau troué, eût essuyé une bourrasque de sifflets, et le lendemain l'auteur se serait mis en travail de quelque pièce d'un irréprochable ennui.
Laissons de côté la Donna Serpente, les Gueux heureux, la Zobéide, le Mostro Turchino et V Oiseau vert, qui composent le répertoire fiabesque de Gozzi, pour suivre de préférence l'homme pendant cette période remarquable de son génie. A force d'exercer sa fantaisie et de voir représenter devant lui ses conceptions originales, notre poëte vivait entouré de magiciens arabes, de nécromans thessaliens, de derviches et de faquirs dangereux par leurs ruses. A force de faire le métier de providence et de fatalité avec toutes ces créations bizarres, Gozzi entra jusqu'au cou dans le monde fantastique; les puissances occultes