II
dans une espèce de verger, où la vigne puissante du midi grimpe à une hauteur prodigieuse, et va d'un arbre à l'autre en formant des arceaux gracieux et des ombrages épais. La culture y est belle, et le même champ produit à la fois la triple récolte du blé, des fruits et du raisin. Devant les maisons sont des tonnelles de feuillage où des femmes et des enfans se reposent. Malgré la proximité de Naples, la plupart de ces bonnes gens ne vont pas souvent à la ville, et conservent les habitudes et le costume de leur village. Cette route conduit à la Madone deir Arco et à Sainte-Anastasie. > 3itiii'jii[K*it ^uiq i;l
Après une heure de marche, vous arrivez à une église d'un extérieur fort simple, mais qui, au dedans, présente un coup d'œil unique. Du haut en bas, les murs sont entièrement couverts par les offrandes des fidèles, les exrvoto et les preuves matérielles des miracles opérés, telles que les béquilles des boiteux et les modèles en cire des diverses infirmités guéries. Plusieurs milliers de petits tableaux re-
présentent des naufrages, des incendies, des chutes , des malades alités , des poitrinaires qui vomissent le sang, des hommes assassinés, écrasés pai' des voitures ou emportés par des chevaux. Enfin tout l'attirail des crimes, des accidents et des maladies s'y trouve reproduit par des pinceaux qui ont plus de foi que de talent, et toujours l'image de la Vierge, à qui le donateur a dû la vie, occupe le sommet de ces naïves compositions. Des navires apportés par les marins sont suspendus au plafond. 11 y a jusqu'à des squelettes d'animaux rendus par les gens possédés dont un vœu fervent a délivré l'estomac ou les entrailles. La Madone ne refuse aucune offrande.
Au milieu de l'église, sur un autel à part, on voit la célèbre image. C'est une peinture sur bois du xn' siècle ; il ne reste plus que la tête de la Madone et celle à demi eflacée de l'enfant Jésus. Sur le tableau était jadis un autre personnage armé d'un arc. Pendant long temps cette image fut exposée en plein air. Des joueurs étant venus un jour s'établir
au-dessous d'elle, l'un d'eux, qui perdait son argent, blasphéma contre la sainte Vierge, et, dans un transport de fureur, il lança une pierre qui atteignit la Madone à l'œil droit. Aussitôt le sang coula , l'œil enfla, et la figure de la mère du Christ exprima la douleur et la colère. Le joueur impie se corrigea et fit pénitence dans un cloître. Une église a été bâtie sur le lieu de cette scène miraculeuse; et, pour attester l'exactitude de la chronique, l'œil de la Vierge est resté malade et enflé. Un second miracle ne tarda pas à révéler la puissance de cette image. Dès lors, les gens en peine ou en danger l'adoptèrent de préférence pour adresser leurs vœux à la mère du Sauveur, et le nombre prodigieux des témoignages de gratitude qui tapissent cette église prouve qu'ils s'en trouvèrent bien. Celui qui, par accident ou autrement, se voit à deux pas de la mort, a des chances d'échapper au danger s'il trouve le temps de faire un vœu à la IMadone dell'Arco. C'est dans ce petit village, au pied du Vésuve, et au milieu de ces bosquets -de
vignes, que la sainte Vierge aime à guérir et à consoler.
La fête a lieu le lundi de la Pentecôte. Les jeunes filles du pays attachent tant de prix à cette journée, qu'elles exigent Tinsertion aux contrats de mariage d'un article spécial portant que l'époux s'engage à conduire tous les ans sa femme à la fête de la Madone dell' Arco. Voilà du moins une précaution qui permet d'espérer qu'une coutume aussi solidement établie ne s'en ira pas de long temps rejoindre tant d'autres vieux usages perdus et regrettables.
Pendant plusieurs jours à l'avance, on se prépare à cette partie de plaisir. On reconnaît dans Naples beaucoup d'habitants des provinces ; les bateaux à vapeur venant de la Sicile regorgent de passagers ; on entend dans les tavernes ou au bord de la mer les chansons populaires des villages des environs. La nuit qui précède la fête ollre un spectacle pittoresque : un mouvement inaccoutumé se remarque , principalement sur les quais ; des
bandes de paysans portant divers costumes bivouaquent pêle-mêle au bord de la mer, à Chiaia et' à Sainte-Lucie; une rumeur sourde annonce pour le lendemain le débordement de la joie napolitaine. Enfin, l'aurore commence à peine à paraître que l'explosion se fait entendre ; les quais , ordinairement trèsbruyants, le sont trois fois davantage ; les charrettes sont attelées avec de grands cris ; on les décore de feuillages , et on orne les cheveaux de plumes de paon. Il y a place pour dix dans la voiture, on s'y entasse une vingtaine. Tout ce que Naples possède de véhicules est mis à contribution ; les calèches et corricoli se mettent à rouler sur la dalle aussi vite que peuvent aller les chevaux et les bœufs. Oh ! la rude journée pour les bêtes de somme ! Un pauvre âne traîne plusieurs familles, plusieurs étages d'une maison ! Un coup de canon,' tiré devant la porte, annonce à l'univers le départ de chaque voiture, car on fait tout avec emphase à Naples.
Quelques jeunes gens robustes regardent
comme un devoir de danser tout le long du chemin, et forment une escorte agréable aux charrettes de feuillages, ainsi que l'a représenté le malheureux Léopold Robert. Les chanls, les rires, le tambour de basque, le fifre et les castagnettes produisent un mélange de bruit qui porte la gaieté dans les cœurs les plus tristes, et provoque le sourire sur les visages les plus sombres. Ceux qui n'ont pas môme un âne mesurent intrépidement la distance avec leurs jambes. Dans les haltes, on mange et on danse pour se remettre de la fatigue, et quand on se sent mieux, on reprend sa course avec une nouvelle ardeur. Par la route de Gastellamare arrivent les bandes de Capri, d'Amalfi et de Sorrente, qu'on reconnaît à la haute taille et à la beauté des jeunes filles. Par Chiaia, on voit passer les femmes de Procida, qui portent des robes ouvertes et des souliers garnis de clinquant; celles d'Ischia, coiffées d'un turban oriental. Les populations de Baia et de Pouzzoles se mêlent en bataillons nom-^ j breux ; celles de Capoue et d'Averse débou-
chent par la porte Capuane. Bientôt la petite l'oute de la Madone dell' Arco, ordinairement si fraîche et si paisible, est ensevelie sous un tourbillon de poussière et encombrée de voitures qui s'accrochent et versent le mieux du inonde dans les fossés. Mais enfin on arrive, €t il y a place pour tous à l'en tour de l'église. La journée se partage entre deux occupations distinctes, la dévotion et le plaisir. Avant de s'amuser , on commence par écouter la messe. On s' unit par la prière à ceux qui viennent remercier ou implorer la sainte Vierge, et dans cette foule animée se heurtent les sentiments les plus opposés. Tandis que les gens favorisés adressent leur actions de grâce, et déposent leurs offrandes, d'autres moins heureux postulent et supplient avec des sanglots ; d'autres encore exhalent leurs plaintes avec une amertume déchirante. La Madone n'exauce pas tous les souhaits : elle est sourde ou impuissante pour quelques-uns. La volonté de Dieu passe avant la sienne ; elle ne peut que })rotéger et recommander ceux qu'elle aime.
Les malheureux pour qui ses prières n'ont rien obtenu finissent par s'en prendre à elle (le son peu de crédit et lui reprochent sa dureté en termes hardis. La Madone reçoit certaines apostrophes qui sembleraient injurieuses si le désespoir ne leur servait d'excuse. Des femmes qui ont apporté déjà leur enfant ii;)alade l'année précédente le rapportent plus pâle et plus languissant encore, le montrent à la Vierge et demandent d'où vient qu'elle n'a rien fait pour elles. Des orphelines échevelées gémissent au pied de l'autel. Des paysans parlent à l'image avec une éloquence sauvage et passionnée. J'ai vu une femme du peuple lever en l'air un enfant de cinq ans contrefait et lachitique , fondre en larmes et s'écrier avec une voix touchante : « Hélas ! divine Marie, tu as fait des miracles pour tant de monde, tu as guéri et sauvé tant de gens, qu'on ne peut l^lus les compter, et tu ne veux rien faire pour mon pauvre garçon! »
Un vieux paralytique, porté sur les larges »''paules de ses deux fils, tâchait de séduire la
Madone par l'offre d'un superbe cadeau : « Tu ne songes donc pas, lui disait-il, que je l'ai promis deux chandeliers d'argent? Je voulais te les donner du poids d'une demi-livre, et tu sais bien que jç ne suis pas assez riche pour y mettre davantage ; cependant, puisque tu n'es pas contente, j'irai jusqu'à une livre d'argent pour les deux chandeliers. »
Au milieu de l'église est un petit sentier de marbre gris sur lequel la foule s'abstient de marcher. Des pèlerins se trament sur les mains elles genoux, depuis la porte jusqu'à l'autel, en baisant et léchant ce sentier de marbre, conduits en laisse par un ami qui les guide avec un mouchoir ou une corde.
Pendant ce temps-là, on entend au dehors les cris de joie, les rires, les danses, la musique et les détonations d'armes à feu. Vous sortez de l'église ému par des scènes pathétiques, et vous tombez au milieu du tumulte et de la folie. Des marchands forains entourent la place. Sous les arceaux de verdure s'élève la fumée des cuisines en plein vent. Des
cercles de mangeurs sont assis sur l'herbe, et ce qu'ils absorbent de macaroni est impossible h calculer. Le vin ne jouit pas d'une grande faveur ; le peuple de ce pays-là ne recherche pas cette gaieté factice qui tourne en brutalité, trouble la cervelle et prépare à la tristesse pour le lendemain. Je ne connais rien d'entraînant et de communicatif comme la joie du Napolitain; elle est franche, saine et naturelle. Jamais elle n'est gâtée par ce sentiment honteux de haine et d'envie que le peuple du Nord porte souvent aux gens plus riches que lui. Les barrières de Paris ne seraient pas sûres pour tout le monde un jour d'orgie ; dans les fêtes de Naples, au contraire , vous trouvez partout des visages qui sourient et répondent par de la cordialité à votre propre bienveillance. Si vous vous approchez des danseurs, on s'écarte pour vous donner la meilleure place. La tarentelle allait finir : on la prolonge afin d'amuser l'étranger. Si vous allez vers les mangeurs, ils vous offrent du macaroni, un verre d'eauà la neige ou delinio-
nade ; si vous prenez place à leur festin, ils sont charmés de votre compagnie, et s'écrient avec leur accent exagéré que vous êtes sympathique, sans songer que ce sont eux qui font tous les frais de sympathie et brisent votre glace parisienne. Le plaisir vous gagne : vous regrettez de ne pas porter leur caleçon de toile et leur bonnet rouge, de ne pas savoir leurs danses pittoresques ni leur dialecte expressif, pour dire comme eux de ces mots moitié comiques et moitié tendres qui font naître l'amour avec le rire dans les yeux noirs de leurs fillettes.
Il faut que le Napolitain soit heureusement né pour jouir si bien d'une vie bornée de tous côtés par la misère ! Nous autres , gens chagrins qui le plaignons , nous ferions mieux peut-être d'épargner nos frais de pitié mal placée. Malheur à lui si nos lumières aiTivaient jusqu'à ses yeux, s'il échangeait son insouciance et sa naïveté contre les tristes préoccupations du citoyen , dont les désirs se décuplent à mesure qu'il gagne un chétif privilège.
et dont l'ambition dépasse toujours les faibles conquêtes! Adieu les fêtes populaires , les rires, les illusions, et les plaisirs à bon marché! On dort sur la paille à Naples; on ne possède qu'un 6aior pour la nourriture de toute la journée; mais jamais vous n'entendez parler d'un suicide. Ce n'est pas la crainte de la mort qui retiendrait l«s Napolitains ; leur terrible résistance aux armes de Championnet a prouvé qu'ils savaient mourir intrépidement. Chez nous, on a du pain, des habits propres, un bon lit, un avenir à peu près assuré, et puis un beau jour on se tue sans daigner dire pourquoi. Lequel a donc vécu heureusement, de celui qui, sans chemise, l'estomac à demi plein de quelques brins de pâte et d'un peu d'eau, ne songe qu'à chanter, prier Dieu et se divertir ensuite, ou de celui qui, vêtu de drap d'Elbeuf et gorgé de bonne chère, se pénètre de sa dignité d'homme , réclame ses droits de citoyen, et se pend à l'espagnolette d'une fenêtre bien calfeutrée ?
Ce n'est pas sans raison que les jeunes filles
de Naples imposent à leurs prétendus la condition de retourner tous les ans à la Madone deir Arco. Elles y trouvent ce que les femmes aiment et recherchent : des garçons en belle humeur, de petits cadeaux de fête, des fleurs et des danses. L'enivrement de la tarentelle leur sied à ravir. Ces bras un j^eu forts, ces tailles un peu larges prennent de la souplesse et de l'élégance au milieu des passes et des évolutions. Les moins belles, une fois animées parle plaisir, sont encore agréables à regarder. Les pieds nus surtout ont une grâce particulière qui rendrait rêveuses les sylphides chaussées de satin de nos ballets. Ces pieds-là n'ont jamais subi les tortures de la mode et n'ont pas la moindre difformité; ils fonctionnent au grand joqr et s'embellissent du mouvement et des ressorts de la vie. Et comme on s'amusedeboncœur! Comme on se trémousse vigoureusement! Comme on sait bien faire ronfler les castagnettes, se déhancher àpropos, et ranimer par un regard malin ou une attitude voluptueuse le danseur qui se fatigue !
Comme le plaisir vous sort par tous lés pores ! Comme on quitte la partie à regret quand on a perdu l'haleine et les forces, et qu'il faut se reposer sous peine de tomber par terre ! Si les œillades s'enflamment un peu et si on répond en riant à quelque galanterie, le mari n'est pas là pour vous gronder. lia bien autre chose à faire que de courir après sa femme ; d'ailleurs, on se surveille réciproquement, et si l'herbe est glissante, l'impossibilité de tomber autrement qu'en public est la meilleure garantie des ménages.
La fête de la Madone delF Arco ne dure pas long-temps. Le soleil n'est pas encore couché lorsque le défilé des voitures commence. L'usage veut que chacun rapporte un trophée composé d'une branche d'arbre et y suspende une image de la Madone, autour de laquelle on groupe avec plus ou moins de goût de petites corbeilles d'osier rouge, de petits sceaux en bois blanc d'une forme gracieuse, des chapelets de noisettes et des oriflammes de papier doré. Le partage de ces richesses est destiné
à faire le bonheur des enfants qui n'ont pas été du voyage. Les charrettes qui en sont hérissées prennent au retour une apparence tout à fait triomphale. Le 5 juin dernier , pour ne rien omettre, je construisis mon trophée comme les autres ; je rentrai bravement dansNaples, ma branche d'arbre sur l'épaule, avec deux pouces de poussière sur mes habits, et les aimables enfants de la comtesse de M... me débarrassèrent de mes acquisitions avec une joie aussi pétulante et aussi vraie que celle du peuple napolitain.
Dans tous les pays on trouve de ces gens réduits par la mode et le bon ton à vivre dans une cage. Nous en voyons à Paris qui ne se hasardent pas au delà du boulevard Montmartre. La capitale a sept lieues de circonférence, et ils n'en connaissent qu'un demi-kilomètre. A Naples , il y a quelques élégants qui se croiraient déshonorés s'ils sortaient de Tolède et du jardin de la Villa-Reale, qui est une espèce de boulevard de Gand. On tache de se croire au bois de Boulogne en passant
— m — la grotte de Pausilippe ; on honore le tom beau de Virgile par un habit imité de Schwartz ; on entend les vagues de la mer sans les regarder, et si l'on daigne un instant considérer le Vésuve, c'est à travers un lorgnon fixé dans l'orbite de l'œil par une étude approfondie. Le soir, en revenant de la Madone d'eir Arco, je ne trouvai personne dans ce monde creux qui eût seulement connaissance de la fête populaire. Les uns s'étonnèrent beaucoup d'apprendre que je m'étais lancé dans ce tumulte, les autres me demandèrent avec une ironie accablante si j'avais mangé le macaroni sur l'herbe; à quoi je répondis en leur riant au nez, car j'étais encore heureux de m'être si bien diverti. Dans le moment même, les charrettes de feuillages passaient le long des grilles de la promenade, au son des fifres et des tambours de basque; mais on se garda de quitter d'une semelle le point précis où il convient de marcher dans l'allée du milieu de la Villa- Reale, sous peine de ne pas être aussi fashionable
que les habitués du boulevard de Gand.
Et voilà ce que c'est que d'être lion à Naples !
CAFOUE. — TZRRACINE. — VEZ.I.ETRI.
Mon entrée à Naples au mois de février, au milieu d'un cortège de gamins exaltés, avait mérité le beau nom de marche triomphale. Quelle différence à la sortie ! Figurez-vous un vieux coche encombré de bagages ; sur le devant on avait bâti un demi -cabriolet, semblable par sa forme étique à ces petits chapeaux castors dont se coiffent les héroïnes des romans anglais. Sur quatre roues qu'il possédait, une arquée, une autre cagneuse. Et
l'attelage, bon Dieu ! trois grands fantômes de chevaux qui paraissaient morts depuis longtemps : deux au timon et le troisième en arbalète , à dix pas en avant des autres, attaché par de longues cordes qui n'étaient jamais tendues. C'est dans cette machine du temps de Charles-Quint que je montai , le cœur navré, tournant le couteau contre moi-même pour rompre tous les petits liens qui me retenaient dans ce Naples si charmant et si regrettable. J'aurais voulu que le coche fût plus horrible encore. Nous étions au 8 juin. La baie, le Vésuve et Capri ne m'avaient jamais semblé si azurés, et je sortais comme un fugitif par la porte Romana. Avant d'arriver à cette porte, les chevaux-fantômes s'abattirent trois fois. L'arbalète donnait le signal en se jetant sur le flanc; les deux autres venaient se heurter dans ses jambes, et tombaient avec un accord admirable , embrouillant les traits , guides et cordages , au point qu'il fallait tout dételer. Dans ma douleur, je songeais à la cluite des feuilles de
Millevoye, et je répétais ces vers si iiiélancoliques :
Tombe, tombe, rosse éphémère ; Couvre, hélas! ce triste chemin.
Cependant, à la troisième chute, les voyageurs, pris de vertige, criaient comme des démons, et me tirèrent de ma torpeur. Je m'aperçus alors que les trois chevaux , couverts d'oripeaux, de plumes de paon et de petits miroirs, formaient un équipage bouffon digne de voiturer la dame Rodrigue de Cervantes. Mon voisin dans le cabriolet, jeune Sicilien basané, à barbe crépue, me rendit le service de me distraire par cent questions plus ou moins discrètes. Je le reconnus pour un Carthaginois et le baptisai don Asdrubal, surnom qu'il accepta de bonne grâce et justifia complètement dans la suite , lorsque nous devînmes amis intimes. Par une ouverture , je distinguai dans l'intérieur un archiprôtre de bonne physionomie, un abbé de mine tout à fait égrillarde, et qui par-
tait en habits râpés pour aller recueillir un héritage de cent mille ducats. Le fond de la voiture était occupé par un jeune médecin très-loquace, et par une jolie demoiselle, lectrice d'une princesse allemande , et qui pleurait dans son mouchoir en retournant chez ses patrons.
Une fois qu'ils ont quitté la dalle glissante, les trois squelettes de chevaux prennent une espèce d'amble allongé. La machine roule sur un beau chemin bordé de vignes en arceaux. Nous traversons le village d'Averse, où est la maison des fous, et dont le nom proverbial à Naples répond à notre Charenton. Vers onze heures , la chaleur commençant à devenir ex* cessive , nous arrivons à Capoue, premier lieu de repos désigné pour le rinfreseo sur notre itinéraire. La nouvelle Capoue date du ix' siècle. Ce n'est pas elle qui séduisit Annibal , avec ses rues malpropres. L'antique Capoue se voit à un mille de distance. C'est aujourd'hui le viUage de Sainte-Marie-Majeure. Mes compagUQPçde voyage, étant du pays, et assurés
d'avoir cent occasioDS de repasser par là, ne voulaient négliger aucun objet réputé curieux. Je les laisse aller à la ville ancienne par trente degrés Réaumur, et à leur retour, ils me racontent qu'ils ont vu une pierre du temple de Junon, trois bornes de celui de Bellone, et un tronçon de colonne pouvant provenir de celui d'Hercule. Pendant ce temps-là, je mangeais un saladier de fraises excellentes, et je résolvais le fameux problème des délices de Capoue. C'est évidemment pour régaler ses soldats de fraises à quatre baïocs le rotolo qu'Annibal abandonna les fruits de quatre victoires. Je n'admets aucune autre supposition, et je regarde Tite-Live comme mal informé lorsqu'il ose accuser de négligence et de mollesse le plus grand capitaine et l'un des génies les plus vastes de l'antiquité.
A cinq heures, le zéphir commençant à rafraîchir l'air, nous remontons en voiture; nous traversons le Vulturne , et nous allons chercher un gîte au village de Sant'-Agata, l'antique Mintume, où les insectes paraissent
avoir juré de ne laisser dormir aucun étranger depuis que Marins y passa un si triste quart d'iieure. Après avoir employé la nuit à lire et à fumer, je comptais sur mes compagnons de voyage pour accabler de reproches le voiturin, qui nous devait de bons lits et des chambres propres, aux termes du marché.
Quelle est mon indignation en apprenant que tout le monde est satisfait ! Le Carthaginois possède un sang africain dont les puces ne veulent point goûter. Les deux abbés ont la peau à l'épreuve de toute piqûre. Le médecin ouvre des yeux étonnés quand je parle d'insectes. Quant à la jolie lectrice, elle paraît fraîche comme une rose, ne se plaint de rien, et, comme elle ne parle que l'allemand, dont personne ne comprend un mot, il est impossible de savoir ce qu'elle pense. Mon concert de reproches, réduit à un solo, ne produirait plus aucun effet. Je pars sans rien dire, espérant que le gîte de Terracine sera meilleur.
En sortant de Sant'-Agata, mes quatre compagnons mâles passent leurs têtes par les por-
tières d'un air agité, consultent précipitamment leurs livres et déploient des cartes géographiques, Tout à coup l'un d'eux s'écrie :
— C'est ici ! arrêtez ; nous voulons descendre.
— Qu'y a-t-il donc? demandai-je.
Pour toute réponse, on me met sous les yeux la page du guide en Italie , où je lis cette phrase pompeuse : « On traverse le fleuve sur un nouveau et magnifique pont de fer suspendu. Ce pont et celui de Padoue sont les deux uniques constructions de ce genre qui existent en Italie. « Je cherche des yeux un fleuve, et j'aperçois un fossé où coule un ruisseau large de trois pieds. Le magnifico ponte di ferro a bien vingt-cinq pas de longueur. Les voyageurs étaient descendus dans le fossé pour contempler à leur aise ce prodige de la civilisation moderne. Pendant ce temps-là , je me trouve tête à tête avec la blonde lectrice. Après avoir essayé de me faire comprendre en français et en italien, j'assemble les trois mots d'anglais dont se compose mon répertoh*e ; la
demoiselle me répond en allemand. Il ne reste plus que le langage par signes. C'est alors que je reconnais combien il est utile de voir des ballets pantomimes. A force de me démener comme les jeunes premiers du théâtre San- Carlo, je viens à bout de formuler ces questions importantes : « Vous avez du chagrin? Vous pleuriez hier en partant; vous regrettez donc Naples ? » Elle me répond dans la même langue : « Je suis au désespoir d'aller par là , du côté de Rome. Mon cœur est déchiré. Ce que j'aime est par ici, déjà bien loin, du côté de Naples. Mes yeux ne le reverront plus ; mes supérieurs, qui ont la couronne de prince sur le front, me rappellent. Je vais partir avec eux pour Vienne. » Je reprends : « Vous aimez donc beaucoup celui qui est resté par ici? » Elle rougit. Je poursuis : « Que fait-il? quel est son état? « Elle répond : « Il peint. C'est un jeune artiste allemand qui voyage en Italie. » — « Eh bien ! tout n'est pas perdu. S'il vous aime , il saura bien aller vous chercher en Allemagne , et vous vous marierez ensemble. » Elle sourit.
—7 Ah l che maraviglia ! s'écrie le Carthaginois sortant du fossé. Che bel ponte I
— Quoi! signor Français, disent les quatre voyageurs, vous n'avez pas bougé de la voiture ! Cette indifférence est incroyable.
Ils se regardent entre eux d'un air moqueur. Comme ils allaient prendre mon indifférence pour de l'affectation , je me donne le plaisir de leur apprendre qu'en France nous avons plusieurs centaines de ponts en fer, et que sur le Rhône seulement on en voit quinze ou vingt, dont. un, celui de Tarascon, a plus d'un demi-mille italien de longueur. Là-dessus on m'accable de questions; on bat des mains , on se récrie , on admire , on envie la France , et je vois des larmes d'enthousiasme dans tous les yeux, ce qui flatte mon orgueil patriotique, vu la distance où je suis de mon pays. Ces mêmes gens qui avaient fait une halte si longue pour un petit pont, n'ont garde de bouger pour les belles ruines de l'aqueduc de Minturne, situé à la frontière du Latium. Il y avait quelques marais au bord de la route.
des touffes de roseaux. Le pauvre Marins s'était plongé dans cette vase comme un lion cerné par les chasseurs. Un prestige singulier s'attache toujours au héros malheureux. Marins ne valait pas mieux que Sylla. On le déteste maître de Rome ; on sourit de pitié en le voyant vieoix et bouffi de vanité, les jambes gâtées par des varices, lutter aux jeux gymnastiques et faire rire la jeunesse à ses dépens. Mais dans les marais de Minturne, comme on l'aime ! comme on tremble qu'il ne soit découvert! comme le cœur vous bat de joie lorsqu'il retrouve des partisans et qu'il rentre victorieux dans Rome pour s'y rendre
plus odieux et plus méprisable qu'auparavant!
A midi nous nous reposons à Mola di Gaëta, sur la frontière du royaume de Naples. L'aubergiste prétend que Gicéron est mort précisément devant sa porte, et, si on l'excitait par la contradiction, il vous dirait qu'il l'a secouru lui-même, et appellerait la servante en témoignage. On est libre à Gaëte de se donner des
impressions d'histoire à propos d'Alphonse d'Aragon , de Charles-Quint et du connétable de Bourbon, qui ont illustré cette place de guerre. Je fus séduit bien davantage pai' la vue de la pleine mer, les jardins de citronniers, et surtout par une bonne silhouette napolitaine, la dernière que je devais voir et que je considérai avec attendrissement; c'était un officier de la garnison en grande tenue, l'épée au côté,le shako à torsades sur la tête, les épaulettes d'argent bien brillantes, partant pour la campagne sur un petit âne , et tenant à deux mains im large parasol qui le préservait de l'ardeur du soleil. Pour qu'on s'avisât de remarquer son naïf équipage, il fallait qu'il vînt à Gaëte un de ces Français prétentieux qui aimeraient mieux mourir d'un érysipèle que de braver un semblant de ridicule. Le Napolitain s'embarrasse peu de ce qu'on pensera de lui en le regardant ; il se met à son aise , et fait tout simplement ce qui lui convient.
Nous laissons derrière nous Mola di Gaëta, le tombeau de Cicéron et le village d'Itri.
Nous passons le bourg de Fondi , renommé pour la beauté de ses femmes, et deux fois saccagé par les Turcs. Le corsaire Barberousse, débarquant sur la plage voisine pendant une nuit, pilla la ville, massacra les habitants et enleva les jeunes filles, qu'il emmena en Afrique. Il n'avait pas tout pris, car on en voit encore de fort belles. C'est à Fondi qu'on s'aperçoit du changement de territoire* Le sang de la Campanie disparaît de village en village. La taille des femmes devient plus élancée, la démarche plus grave ; les yeux s'agrandissent, les nez sont plus longs, plus fins, et la régularité classique règne sur les visages moins noirs et moins animés. La pétulance s'éteint peu à peu ; elle est remplacée par la majesté romaine. Le son de la voix est plus harmonieux, la parole plus lente; il n'y a plus de dialecte , et vous êtes étonné d'entendre des paysans, des filles d'auberge et des facchini se servir de termes choisis. Vous les prendriez volontiers pour des grands seigneurs rejetés dans le peuple par des revers de fortune.
On entre dans les états pontificaux par une route escarpée et pittoresque. Notre voiturin passa sans accident le détroit si périlleux , il y a dix ans, des rochers de Terracine. L'excellente raison pour laquelle le brigandage exerçait paisiblement ses droits, c'est que douaniers, postillons et habitants du pays, faisaient partie de la bande et touchaient leur part du butin. Le douanier visitait les bagages en conscience. S'il ne remarquait rien de précieux, on ne se dérangeait pas ; mais lorsque l'examen des malles était satisfaisant, un courrier expédié par les chemins de traverse allait avertir les brigands ; la voiture trouvait à qui parler en arrivant au défilé , puis on partageait en frères. Voilà comme il est agréable d'exercer l'état de voleur, à coup sûr et sans danger. Ne me parlez point de ces misérables écumeurs de grands chemins, échappés des galères , qui aiTêtent une diligence au risque de n'y rien trouver de bon ; obligés souvent, ne voulant que voler, de passer au rôle tragique d'assassins, embarrassés
— sodé leur butin, traqués par une police incommode, tremblants devant l'ombre d'un gendarme, et finissant, dégoûtés d'un métier ruiné , par aimer mieux retourner au bagne que de mener une vie de terreurs perpétuelles. Tout le monde d'ailleurs n'est pas disposé à perdre son àme et à se corrompre en mauvaise compagnie. Le brigand français, depuis le seigneur Mandrin, a toujours été dégénérant; tandis qu'en Italie cela n'empêche pas d'exercer quelque honnête profession, de mériter l'estime publique, de donner l'exemple des vertus de famille, de faire son salut et de mourir en bon chrétien. Cependant le métier paraît un peu gâté ; les bandes sont désorganisées pour le moment présent. Des maladroits ont dévalisé des cardinaux, qui ont trouvé cela mauvais, et se sont étonnés à un second passage de voir leurs vêtements sur les épaules du douanier, et le postillon regarder l'heure avec leur montre. Cette exagération et cette légèreté devaient nécessairement amener une décadpnce dans l'industrie. Des
mesures rigoureuses ont été prises par le gouvernement pontifical , et Terracine a perdu ainsi le plus assuré de ses revenus. On n'y vole plus en grand comme autrefois; mais pour s'entretenir la main, on se borne, faute de mieux, à l'escroquerie. Les camerieri d'auberges ramassent volontiers ce que le voyageur laisse traîner dans sa chambre , comme mouchoirs de poche, pièces diverses du nécessaire de toilette, pantoufles, casquettes et autres menus objets. Si l'étranger réclame, on paraît stupéfait de son audace; s'il insiste , on lui répond par un silence majestueux, en haussant les épaules avec un sourire de mépris qui dit clairement :
— Il ose se plaindre pour une bagatelle , sans penser que nous l'aurions dépouillé jusqu'à la chemise il y a dix ans ! Dans quel temps vivons-nous ! Allez, vous êtes tous des ingrats.
On ne manque jamais à Terracine de mettre dans les chambres d'auberge des cuvettes fêlées dont on porte le prix sur la carte en vous