II
soutenant en face que vous les avez brisées. Tous les voyageurs de notre voiturin se plak gnaientàlafois delà grossièreté du mensonge. Je les engageai à payer de bonne grâce leurs, cuvettes et à se donner le plaisir de les achever, ce qui produisit au départ un joli vacarme de pots cassés. Une indignation générale s'était soulevée à ce procédé inattendu, et notre conducteur, qui connaissait son monde, craignait une émeute contre nous.
Je ne sais pourquoi je m'étais construit dans l'imagination des Marais-Pontins d'un aspect sinistre, une voie artificielle représentant à l'œil la juste mesure du travail énorme qu'elle a dû coûter. Je cherchais un désert, des marques visibles de l'air pestilentiel. Au lieu de cela, je fus surpris de voir une route bordée d'acacias et de platanes, semblable à une avenue conduisant à quelque château de plaisance. D'un côté est un canal d'assainissement sur; lequel descendent les bateaux chargés dejoncs et de foin; de l'autre, des vaches qui paissent tranquillement. Partout une verdure fraîche
relevée par le bleu foncé d'un ciel pur. Si le vetturino ne nous avertissait pas qu'il ne i^nX point s'endormir sous peine de gagner les fièvres, on ne se croirait jamais au milieu de la malaria et d'une nature perfide. On voit bien qu'il n'y a pas d'habitation dans ces marais ; mais on attribuerait volontiers leur abandon au manque d'esprit spéculatif des gens du pays. Vers onze heures, le soleil avait pris une force terrible. L'abbé ôtait son habit ; le bon archiprêtre lisait son bréviaire avec des ruisseaux de sueur sur le visage^ le médecin chassait les mouches avec son mouchoir, la jeune lectrice était devenue une rose poupre, et je poussais des soupirs à fendre les montagnes. Le Carthaginois seul continuait à regarder le pays d'un air radieux. Peu à peu l'assoupissement s'emparait de \a^ yoiturée entière , et les têtes s'en allaient ballottant d'uqe épaule à l'autre. Don Giuseppe, le conducteur attentif , remarque le danger et eutQiine une cliaiison d'une voix de sten^Jr; npi^s jalUopS) nous rendormir encore, lorsqu'il s'écrie :
— Que pensent vos seigneuries de ce soneUo d'amore?
Et il nous récite un sonnet de Pétrarque, puis un autre sonnet, puis un fragment des poésies de Monti.
— Je pourrais, ajoute don Giuseppe, vous dire tout un chant de la Gerusalemme liberata; mais VOrlando furioso me réussit mieux et je vais vous en déclamer quelques morceaux.
Don Giuseppe avait une excellente prononciation, et récitait en homme intelligent. Une fois à la tour des Trois-Ponts, où finissent les marais, il s'interrompit :
— A présent, dit-il, vos seigneuries peuvent s'endormir, la malaria est passée.
Sans vouloir faire tort aux conducteurs des messageries royales, je crois pouvoir affirmer qu'on trouverait peu de gens parmi eux aussi lettrés que le vetturino don Giuseppe,
Velletri, l'ancienne capitale des Volsques, était devenue, sous les empereurs, un lieu de délices. Tibère , Caligula , Othon et d' autres encore l'avaient choisie pour y construire des
maisons de campagne. Je n'ai pu découvrir ce qui a déterminé leur préférence. Le pays m'a paru aride et peu séduisant. 11 est de plus infesté par une quantité de reptiles. La ville est laide, malpropre, irrégulière; mais les vignes des environs ont le mérite de produire un vin que les lèvres d'un Français peuvent accepter, chose rare en Italie, où l'on est voué aux potions noires et sucrées.
Les voyageurs ayant entendu la messe à Velletri, nous partons pour Albano, où nous arrivons comme les cloches sonnent les vêpres. La population se rendait en foule aux églises, non pas avec l'empressement des Napolitains, mais dans un ordre parfait. Nous étions au dimanche, et ce jour-là, on voit le peu de costumes nationaux qui restent encore en Italie. C'est surtout dans les environs de Rome que les habitants ont eu le bon esprit de garder leurs modes. Toutes les femmes d' Albano portent le corsage rouge, la chemise plissée, les manches justes et le jupon blanc. Le costume est pour beaucoup dans la grande réputation
de leur beauté. Elles se prélassent en marchant, la tête haute, les épaules effacées, avec un air digne qui sied à leurs traits réguliers et sévères. En allant à l'église, le livre sous le bras, d'un pas grave et lent, elles semblent improviser un tableau de procession.
Depuis Velletri, deux chevaux étant boiteux, et le troisième attaqué du tétanos, nous nous cotisons pour prendre la poste. A la sortie d'Albano, la route tourne brusquement sous une avenue d'arbres, on descend une côte rapide, et tout à coup nous découvrons la vaste plaine au bout de laquelle paraît le dôme de Saint-Pierre.
— Voilà Rome! s'écrie le Carthaginois.
Et la voiturée entière bat des mains. Le coup d'œil général de cette étrange campagne est celui d'un cimetière de géants. La terre « trop fatiguée de gloire pour daigner produire, » comme l'a dit M"'' de Staël , est d'une couleur cadavéreuse, et n'a point re- U-ouvé cette vie nouvelle qu'elle reprend sur
la lave même des voicans'. Son rôle eticenioiidé est fini; elle attend que le reste du globe meure à son tour. On éSt entouré de débris. D'éaormes fragments d'aqueducs élèvent leurs arcades étroites et brisées. Des pans de murailles ont encore besoin d'un siècle ou deu^ avant de se laisser tomber, et demeurent suspendus en l'air dans une position problématique, ayant perdu leur appni. Quelques tomfeiéaux, échapi^és à cent désastres, sont encore debout. C'est par Albano et la voie Appia qu'il faut arriver pour apprécier l'antique banlieue dé Rome. La route du Nord par le pont Molle n'offre plus le même spectacle.
- Nous découvrons à l'horizon d'antres dômes auprès de celui de Saint-Pierre, le profil de Saint-Jean deLatran nous montré des statues fantastiques et qui, de loin, ressemblent plus à des démons qu'à des saints. Auprès de cette église est une porte crénelée d'où partent les anciennes murailles de couleur sombre , comme si la pierre était calcinée par le soleil. Kome n'est plus un nom assez vieux i)our de
telles ruines; on croirait plutôtentrer à Jéricho. Le douanier nous avait arrêtés à la porte, et parlenientait avec le vetturino ; nous étions descendus pour jouira notre aise du caractère religieux des débris qui nous entouraient. Tout à coup la jolie lectrice pousse un cri perçant et se précipite dans les bras d'un jeune homme. C'est le peintre allemand, arrivé la veille par le bateau à vapeur, et qui attendait son amie à la barrière de Rome, tandis qu'elle le pleurait à petites journées. Pour rien au monde je ne me serais refusé le plaisii' de lui rappeler que je lui avais prédit le retour de son amant, el tout Français eût fait de même, à cause de notre prétention nationale à deviner, expliquer , comprendre et démontrer. Si un de nos oracles se réalise, fût-ce la prédiction de notre ruine, la satisfaction de l' amour-propre efface à moitié le revers ; mais ce n'était pas le cas ici, puisque je n'étais point amoureux delà jolie lectrice. La demoiselle, au comble de ses vœux, sourit naïvement, nous donne avec eflusion la poignée de main de l'adieu , et le
jeune couple s'en va bras dessus bras dessous.
— Où veulent descendre vos seigneuries?
demande le conducteur. Chacun avait son hôtel, excepté moi, qui ne savais où aller. Je consulte don Giuseppe.
— Si votre seigneurie demeure plus de huit jours à Rome, dit-il, elle peut loger dans une maisonmeublée, rueBorgognona, près la place d'Espagne.
Au bout d'une heure, j'étais installé dans une bonne chambre fraîche et bien close ; à travers les persiennes, je remarque sous mes fenêtres un petit jardin, une fontaine d'eau vive, un gros figuier dont les feuilles velues sont à portée de la main; quelques plantes grimpantes s'étendent en zigzag sur la muraille, lime sembleque je connais cette maison, et pourtant je suis certain de ne l'avoir jamais vue, à moins que ce soit en rêve. A force de fouiller dans mes souvenirs, je me rappelle que Hoffmann, le charmant conteur allemand, dansson historiette de Sakator Rosa, fait descendre son héros rue Borgognona, qu'il décrit en peu
de mots la maison, le vestihule o])scur ei frais, le jardinet avec son large figuier et ses plantes grimpantes. Évidemment HolTmcmn, de retour à Berlin, mettant la scène d'un conte à Piome, s'est amusé à placer ses personnages dans l'endroit qu'il avait habité lui-même. Plus de doute, je suis dans la maison d'Hoffmann, peut-être dans sa chambre. La mémoire est chose bonne , et mon idée a d'autant plus de vraisemblance , que la rue Borgognona ne contient qu'une seule maison meublée, et si Hoffmann n'est point allé à Rome il a eu grand tort.
Mais voici l'heure du riposo. Un silence pro* fond règne sur la ^ille. Faisons comme tout le monde. Je me mets au lit et je m'endors, bercé par k chant lointain d'un rossignol et le murmure de la fontaine, après avoir d'abord répété vingt fois :
— Tu es à Rome ; ceci est Rome. A ton réveil; in seras encore dans Rome.
Moquez-vous de moi si vous voulez ; cela m'est bien indifférent. -. .. y... ^,-.a. ..^
Koras:.
Le lendemain, à huit hein^es du matin-, je déjeunais au Café Grec, au milieu d'une bande d'artistes; car la ville des Césai'sestle rendez* vous de tout ce qui manie le pinceau en Europe. Les gouvernements d'Allemagne et d'Ajigleterre envoient quelques pensionnaires; la France seule possède une académie organisée» dont le siège est au palais Médicis. Des ama7 teurs viennent aussi s'installer à Rome poug y étudier. Que d'illusions dans ces jeunes têtes!
coimiient ne pas se croire appelé à illustrer son nom parmi cette cohue de chefs-d'œuvre, si serrée qu'on en met jusque dans les antichambres? Le génie a jadis couru les rues à Rome,n'enreste-t-il donc plus? Pourquoi vous ou moi, nous tous, ne ferions-nous pas aussi des tableaux admirables? En vérité je n'en vois pas de raison. On dresse des échafaudages, on copie , on étudie , on essaye. Cette ardeur est noble et cette ambition respectable ; mais, hélas ! un jour arrive où on comprend enfin que le don de la peinture ne se ramasse point, même sur les pavés de Rome. En attendant qu'ils deviennent des maîtres, les jeunes artistes se donnent le plaisir de porter des costumes en harmonie avec le genre auquel ils prétendent. A Paris ou à Londres, on n'oserait pas s'habiller comme un portrait du Titien ou de Rubens. En pays étranger, tout est permis. Vous voyez à chaque pas des justaucorps de velours, des chapeaux à larges bords, des manches ornées de crevés de satin blanc. Vous tous croisez avec Van-Dyck en personne ; re-
gardez Nicolas Poussin qui lit le journal; voici là-bas Velasquez qui s'avance ; Guido Reni allume son cigare auvôtre. Ces rencontres vous flattent, et d'ailleurs cette variété dans les toilettes anime singulièrement les cafés et les promenades.
Un mouvement considérable règne de la porte du Peuple à l'extrémité du Corso, sur la place d'Espagne et dans la rue desCondotti; mais si vous parcourez les quartiers lointains, vous tombez dans de véritables déserts, des séries de ruines , des ronces , des arbustes poussés au milieu des murailles écroulées, des ruelles silencieuses où le bruit de vos pas éveille en vous un sentiment profond de solitude et de mélancolie. Cela n'a rien d'étonnant si on songe à la disproportion qui existe entre l'étendue de la ville et le nombre de ses habitants. Pendant les premiers jours, vous aurez de la peine à surmonter votre tristesse; mais pour de l'ennui, vous n'en éprouverez pas. Bientôt un certain charme répandu sur ces grands débris, un ordre entier de sensations
inconnues jusqu'alors, vous font peu à peu une vie nouvelle, et vous ne pouvez prévoir à quel point ce monde nouveau vous captivera. Vous sentirez en vous deux hommes : celui de Rome et celui qui a vécu partout ailleurs. Cette impression s'augmentera de jour en jour, par le seul avantage du présent sur le passé. Défiezvous de cette vénérable capitale. Ce n'est pas, comme Païenne , une odalisque voluptueuse qui vous enivre et s'empare de vos sens; ni, comme Naples, une coquette séduisante, tour à tour gaie, langoureuse ou babillarde. C'est une beauté sur le retour, qui ne vous trouble pas, vous élève l'esprit, parle sans cesse à votre imagination, et vous fait insensiblement un besoin de sa compagnie, habitude impérieuse à laquelle vous ne pouvez plus vous soustraire. Quand on se prend de passion pour ces beautés-là, il n'y a plus de raison pour que le feu s'éteigne jamais. J'ai vu à Rome un Anglais, parti de Londres à l'âge de vingt ans avec l'intention de consacrer six mois au voyage obligé en Italie. H a maintenant soL\ante ans, et il
se promet encore d'achever sa tournée quand il sera rassasié du séjour de Rome. J'avais déjà vu souvent en France de jeunes artistes qui parlaient de Rome avec attendrissement comme d'une ancienne amie à laquelle on les avait arrachés par force. C'est ordinairement au bout de deux ou trois mois qu'on est subjugué. Passé cela, si la passion ne se déclare point, on ne court pas grand risque.
L'un des charmes les plus agréables des rues de Rome , c'est la quantité prodigieuse d'eau vive qui jaillit en cascades ou en gerbes au milieu des places, murmure sous les vestibules, et sort de toutes les murailles. Les acquajoH , établissant leurs boutiques volantes autour des bassins et laissant leurs verres en permanence sous les chutes d'eau, vous offrent des rafraîchissements d'une propreté et d'une limpidité fort engageanteSi. Les centimètres cubes ne sont pas comptés comme chez nous, et l'eau ne coule pas à heure fixe pour être ensuite arrêtée par économie. La fontaine Pauline fournit des nappes épaisses comme la chute d'une ri-
vière et se subdivise dans les canaux qui vont de maison en maison. Celle de Trevi et beaucoup d'autres se répandent dans les ruisseaux avec une prodigalité fort utile à la salubrité de la ville. Trois aqueducs suffisent à cet énorme mouvement, et on peut se figurer ce qu'était l'ancienne Rome lorsque quatorze aqueducs pareils fonctionnaient à la fois.
S'il fallait passer en revue les monuments antiques de Rome , ceux du moyen âge et de la renaissance, les musées et les galeries, la seule liste des noms formerait un gros volume. Pendant quarante j ours j ' ai visité chaque matin plusieurs monuments et au moins une galerie de tableaux, et je suis parti sans avoir tout vu; aussi le lecteur, dont je n'ai point envie de faire l'éducation, ne doit pas craindre que je l'embarque dans une tournée d'exploration au terme de laquelle nous n'arriverions jamais. Je lui demanderai seulement la permission de citer trois ou quatre morceaux qui m'ont particulièrement frappé pour des raisons qui ne sont pas dans les catalogues.
Si l'on veut se rendre compte de la grandeur de l'église de Saint-Pierre, il faut monter au moins sur la plate-forme, dont la largeur est telle qu'on s'y croirait dans une immense place publique. Un mulet, destiné au service du nettoiement, existe là-haut avec sa charrette, et on lui a construit dans un coin une remise et une écurie. La pauvre bête mourra suspendue a quelques centaines de pieds au-dessus du sol, et, si elle comprend sa position, elle doit penser que les hommes sont de méchants et bizarres animaux. En admirant la forme de la coupole dont Michel-Ange a tracé le dessin sur les plans corrigés de Bramante et de Sangallo, je me rappelais une des plus jolies lettres de Diderot à M"" Voland, où il est question de ce chef-d'œuvre d'architecture. Dans sa lettre, le grand encyclopédiste traite des instincts innés et de leur développement par l'effet de l'expérience, et il dépense autant de verve et de profondeur pour amuser un instant sa maîtresse que s'il s'agissait de démontrer un point de philosophie à tous les savants de la maison holba-
chique. Afin d'expliquer comment il entend l'exercice du génie et comment les instincts se manifestent, Diderot affirme que Michel-Ange, préoccupé par l'idée de donner à sa coupole la courbe la plus élégante possible, trouve en même temps, et comme malgré lui, la courbe de plus grande solidité. Là-dessus l'improvisateur , emporté par la fougue de son imagination, part au galop et construit tout un système. Rien n'est plus ingénieux que ses aperçus, que ce tableau qui nous montre Michel-Ange, dominé par un instinct, obéissant du même coup à un autre instinct différent ; on voit ces deux génies si opposés, celui de la fantaisie et celui des mathématiques se rencontrant dans la même cervelle et s'accordant ensemble sur le papier pour produire un chef-d'œuvre d'architecture qui soit en même temps le monument le plus durable. On ne peut rien trouver dfe plus séduisant, et assurément M"' Voland, subjuguée comme le lecteur par l'éloquence de Diderot, n'a pas eu un moment de doute ni d'hésitation. Elle n'a pas même songé à dire
comme le second médecin de Pourceaugnac: Et quand ce ne serait pas la ligne de plus grande solidité , il faudrait qu'elle le devînt pour la beauté du raisonnement. Cependant, après avoir tourné autour de la coupole, circulé dans les escaliers et monté jusque dans la boule de cuivre, j'aperçois desouvriers, des instruments de maçonnerie , et quelques pierres de taille gémissant sous la scie.
— - Que vont donc bâtir ces ouvriers? demandé-je au gardien.
•—Ils vont faire des réparations, me répond-il; et dans quelques années ce sera bien pis encore, car on dit que la coupole n'est pas solide.
Ainsi donc la courbe élégante n'est point celle de la solidité. Je me gratte l'oreille, un peu déconcerté par ce gros fait matériel qui renverse tout l'édifice de Diderot, et je songe qu'en ellet les conditions d'élégance et celles de durée n'ont rien à démêler ensemble; que si un ouvrage de goût est durable , c' est par d' autres
lois que celles de la beauté. Alors arrivent les exemples ; je vois les pyramides d'Egypte rester debout après quatre mille ans, précisément parce qu'elles ne visent point à la grâce, et je vois aussi Diderot amusant de bonne foi sa maîtresse par un caprice qui lui passe un beau matin dans l'esprit. Ajoutons qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une langue dorée soutenant et répandant une erreur dans la chaleur de l'improvisation , avec l'accent d'une conviction profonde, créant des systèmes tous les matins , et obéissant à l'instinct inné du paradoxe, développé par l'expérience des applaudissements.
Il me semble , sauf erreur ( pour ne point me hasarder comme Diderot,) que le nom de Michel- Ange est le plus grand de tous ceux qui sont gravés sur les monuments de Rome ; il me semble que de tous les génies de la renaissance, Michel- Ange est celui qui, par son caractère élevé, sévère et mystique, se trouve le plus naturellement identifié avec le caractère delà ville éternelle. On lui opposera toujours
Raphaël ; mais , à mon sens , Raphaël aurait pu vivre et produire à Florence ou à Naples sans y perdre beaucoup, tandis que la place de Michel-Ange est à Rome et non ailleurs. Lui seul est vraiment digne d'elle, et taillé sur un patron tout à fait romain. On ne le connaît pas bien si on ne l'a pas vu à la chapelle Sixtine et au tombeau de Jules II. Malheureusement une fatalité incroyable s'est attachée à ses ouvrages. Plusieurs ont disparu. La statue en bronze posée sur la place de Bologne, après la prise de cette ville, et qui représentait Jules II donnant cette bénédiction qui ressemblait à une menace, a subi les chances de la guerre. La ville fut reprise ; on fit de la statue un canon braqué sur Bologne, et le duc de Ferrare crut avoir répondu très-spirituellement en détruisant un chef-d'œuvre. En France même, nous possédions uneLéda qui, sous le ministère du cardinal de Richelieu, fut sacrifiée à un fanatisme stupide , comme un ouvrage impie. La pâleur de la mort se répand déjà sur les peintures de la chapelle Sixtine; le Jugement dernier
devient tous les jours plus confus. Mais il reste encore le tombeau de Jules II et le groupe de la Pietà, qui heureusement sont en marbre. Pourvu qu'il n'arrive pas d'accident à la statue de Moïse , bon Dieu ! Il ne manquerait plus que cela. Pourvu qu'un Anglais ne s'avise pas d'en casser un échantillon pour l'emporter à Londres et le mettre dans son secrétaire, à côté de ses notes de voyage et du mémoire de son tailleur! Ce que les aimables touristes d'Albion ont ainsi dégradé en Italie est incalculable. Le Moïse est, selon moi, le morceau capital de Michel-Ange. A ceux qui, par amour de l'antique, professent le culte seul de la forme, on pourra toujours citer victorieusemens le Moïse comme le triomphe de l'art philosophique, en l'appuyant du mot sublime de l'auteur à son ouvrage ; « Adesso piioi parlare. » Il y a de quoi s'inquiéter lorsqu'on pense que cette statue est à portée du bras, sans une ^lle qui la défende, que les curieux mettent sans cesse leurs mains imbéciles sur le genou de marbre du législateur, et qu'aucune sur-
veillance n'est établie dans la petite église de San-Pietro-in-Vincoli.
Le Titien, dit-on, était le peintre de la matière ; son génie réside dans sa main , et ne monte pas plus haut que l'épaule ; ses Madeleines ressemblent à de grosses filles bien portantes , qui ne pleurent pas comme celle du Guerchin. Il est bon de citer un tableau de ce grand maître à l'appui du contraire. Au palais Doria, on pourra voir un Sacrifice d'Abraham d'une expression sublime. L'enfant ne paraît pas soumis et résigné, comme dans les autres tableaux sur le même sujet ; il se débat et résiste au bras de son père ; il crie et tend des mains suppliantes, en se tordant avec tous les signes de l'angoisse et de la terreur. La figure décrépite d'Abraham est animée par un désespoir voisin de l'égarement. Ses yeux brillent d'un feu sinistre. On devine qu'il a déjà trop tardé, que le sacrifice devrait être fait. Dieu a failli attendre ! 11 n'y a plus de père. Le bras droit, armé du couteau, va frapper de bas en haut par un geste terrible. Ou ti^emble
que la main délicate de l'ange n'ait pas la force d'arrêter le coup. Ceux qui pourront regarder sans émotion ce tableau déchirant sauront ainsi qu'ils ont les nerfs solidement constitués. Dans la même galerie, on verra un magnifique portrait de Jeanne de JNaples , par Léonard de Vinci, un Saint Jean prêchant dans les Ahruzzes, par Salvator Rosa, et plusieurs tableaux de Nicoks Poussin.
Les bains de Caracalla n'étonnent pas moins que le célèbre Colisée par leurs énormes proportions. L'empereur et tous ses courtisans s'y baignaient à la fois. Ils s'étendaient ensuite sur des lits de repos, autour d'un vaste gymnase où des gladiateurs venaient s'égorger entre eux pour l'amusement des baigneurs. Il y avait aussi des salles pour les danses et la musique. Aujourd'hui on marche sur les pierres déchaussées des mosaïques. La nature paraît avoir adopté ces ruines afin de cacher sous ses ornements les traces des orgies césariennes. Des lierres épais grimpent le long des piliers. Les salles de bains sont
— lOo —
devenues des champs de [rosiers. Des troupes de martinets nichés dans les trous, babillent et voltigent sous les voûtes sonores. J'y suis entré par hasard un jour de fête. Des gens du peuple, assis en cercle, dînaient gaiement à l'ombre des murailles, et parlaient cet italien pur et mélodieux qu'on croirait inventé dans un temps de mollesse par les dames romaines. Ce lieu, souillé par l'infâme Caracalla, n'offrait plus que l'image d'un jardin de plaisance consacré au repos des bonnes gens et à la villégiature des oiseaux.