‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 16 sur 40 · SAINT. S AVI · texte numérisé non relu

SAINT. S AVI

Les pampres, en joyeux festons, sont suspendus aux ormes du chemin ; l'ombre découpe sur le sol la silhouette des feuilles, et le soleil, à la pointe des pierres allume des étincelles; — tels sont les abords de Saint-Savin. Lorsque le ciel est profond et bleu, ce lieu rappelle les paysages d'Italie où la vigne, aux arbres mariée, court dans les vergers. Un marche quelque temps sous une voûte de feuillage, le long d'un frais ruisseau incessamment alimenté par de nombreuses cascatellcs. et l'on arrivé aux pre-

mières maisons du village.

Il4 COURSES DANS LES PYRENEES.

Nous n'avons pas de prétentions à l'histoire ; le lecteur qui nous a suivi jusqu'ici a pu s'en convaincre. Ecrire l'histoire, c'est, à tout prendre, répéter ce que d'autres ont déjà dit. Quoi qu'il en soit, c'est un peu ce que nous allons faire à propos de Saint-Savin.

La position de Saint-Savin est admirable ; le plateau qu'il occupe à mi-côte forme l'angle des deux vallées d'Azun et d'Argelès; il découvre cette dernière, dans toute sa longueur, depuis Lourdes jusqu'à Pierrefitte, et le versant qui lui fait face n'a pas un repli qui lui soit caché. C'est un point stratégique s'il en est. Les Romains qui s'entendaient en pareille matière, y bâtirent un fort, auquel ils donnèrent le nom de fort Emilien. Le lieu, d'ailleurs, s'appelait Villebancer.

Plus tard les Goths passèrent par là. Charlemagne y vint à son tour ; il trouva ces vautours envahisseurs établis dans le nid des aigles, et les en chassa.

La forteresse alors changea de destination. Le vainqueur du monde y fonda, pour la gloire de Dieu. un saint monastère qui servit d'abord d'asile à de pieux cénobites. Leurs successeurs se rangèrent sous la règle de saint Benoit ; et les choses allaient ainsi, quand, vers le 11e siècle, Savin, fils de Hentilius, comte de Poitiers, vint de Barcelone, an monastère de Charlemagne, pour s'y faire agréger à l'Ordre de saint Benoît.

CAI l l.l.KTS. î7'>

< e Savin fut un sainl homme qui obtint des miraclesde son vivant et < ] vi ï en fit obtenir, apn « mort, par son intercession, aux frères du couvent,

— si bien que la communauté ne tarda point ;i acquérir une grande réputation, et que la reconnaissance l'engagea à donner à la maison le nom de Saint-Savin.

Entre autres miracles pour lesquels le monastère était renommé, il y avait la guérison du mal de tète. — Un peigne et une toque laissés par le saint y suffisaient, dit la chronique. On entrait chez les moines, aveuglé par la douleur, le front pesant dans les deux mains, et poussant des « Hélas! mon Dieu, grand saint Savin guérissez-moi ? » Un frèw alors passait le peigne du bienheureux dans les cheveux du patient, lui posait la toque sur le chef, et c'était fini. On s'en allait la tête légère et l'esprit dispos.

Cependant, survinrent les Normands qui ravagèrent la contrée et détruisirent le monastère, sans seulement s'inquiéter de ce qu'allaient devenir les névralgiques du pays. — Ce fut assurément un temps douloureux à passer.

Raymond Ier, comte de Bigorre, y mit un terme. On voit dans les vieilles chartes qu'il rétablit ïabbaye de Saint-Savin, et donna les bains de Cautère ts, a charge d'entretien, aux moines de la vallée.

A partir de là, leur prospérité recommence. Leur

lTG COURSES DANS LUS PYRENEES.

domination morale s'étend sur les populations, et les comtes de Bigorre, qui désormais doivent compter avec eux, leur concèdent, de jour en jour, des privilèges nouveaux.

Parmi ces privilèges il y en avait d'importants. mais il y en avait aussi de singuliers ; — tel est celui qui accordait à l'abbaye la licence d'avoir, aux bonnes fêtes, des jeunes filles pour faire les lits des révérends, et le droit de percevoir les épaules gauches des sangliers. — Nous verrons plus loin que ce goùl pour la chair du sanglier était de tradition chez les bons Pères de Saint-Savin ; mais ici déjà nous pouvons convenir qu'ils s'entendaient en raffinements pour chômer la fête des saints; des lits faits par de belles filles doivent être des lits bien dressés, et où l'on doit dormir d'un gracieux sommeil.

Ces gens-là étaient trop heureux pour n'avoir pas bientôt des envieux. Ils en eurent. Un certain seigneur de Souloum, raconte-t-on, vint leur chercher noise. Celui-là, sans doute, n'avait que des maritornes pour couvrir son lit, et ne mangeait pas assez d'épaules de sanglier, à son gré. Cependant il est à croire qu'il se souciait moins de ces aubaines que de la redevance des Eaux de Cauterets, car ce fut sur ce privilège qu'il éleva ses prétentions L'abbé de Saint-Savin, comme on pense, ne manqua pas de bonnes raisons pour soutenir son droit, mais l'obstination du seigneur de Souloum vainquit son

CAI I KRETS. 177

éloquence, el force fut de recourir au due]. Chaque partie choisit son champion à qui, suivant l'usage du temps, elle remit un bâton. Les juges du camp s'établirent, le public entoura la lice ouverte, et la

plaidoirie commença. Mais c'était un robuste gaillard que l'avocat du couvent : il avait retroussé sa manche et son bras taisait merveille sur la tête de son adversaire qui, bientôt à bout de réplique, dut confesser que la cause du seigneur de Souloum était perdue. In bon coup de bâton, après tout, vaut contrat et confirmation. On vit que les moines entendaient le droit, et dès lors le couvent eut la paisible possession de Cauterets.

Plus tard l'abbé de Saint-Savin eut l'honneur de recevoir la reine de Navarre, Marguerite, sœur de François Ier, sauvée par miracle d'une avalanche qui l'avait surprise au milieu de son séjour à Cauterets. Les torrents s'étaient déchaînés et les eaux avaient englouti la moitié de sa suite.

En des temps plus reculés, s'il faut en croire les auteurs qui ont écrit sur les Pyrénées et qui ne mettent pas en doute que l'action du premier chant du Morgante Maggiore l, ne se passe à Saint-Savin, le

l Morgante Maggiore, C. I st. 25 et suivantes.

Le .Mor.'aiite Maggiore fut, comme on sait, le précurseur bnrle-q'ie do l'héroïque Roland de PArioste. Luigi Pulci, son auteur, pa~se pour l'inventeur île la poésie badine en [tali . S ■ ■ ssent un peu île la licence do temp- On prétend <|'ie

Pulci chantait se* poèmes à la table de Laurent de Médicis qui, lui-même, ne d.'dai.'iiait pas de composer des chansons pour le carnaval. Un comprend que lu goût de

prieur de cette abbaye aurait eu la visite d'un non moins célèbre personnage. Nous voulons parler de Roland.

En ce temps-là les moines de l'abbaye étaient singulièrement inquiétés ; trois géants redoutables habitaient la montagne qui domine le monastère.

« L'un d'eux avait nom Passamonte, l'autre Alabastro, et le troisième Morgante. Ils lançaient du haut de leur retraite des masses énormes, et donnaient chaque jour l'assaut au couvent.

» Les moines ne pouvaient sortir du monastère, soit pour faire du bois, soit pour faire de l'eau. » (C'est là-dessus que le Paladin arrive). « Roland frappe, mais ils ne veulent pas ouvrir avant le consentement de leur abbé. Aussitôt, entré, Roland se dit adorateur du fils de Marie et chrétien baptisé, puis il raconte comment il est parvenu jusqu'à l'abbaye.

» L'abbé lui répondit : sois le bienvenu, nous partagerons volontiers avec toi ce que nous possédons, puisque tu crois à la divinité du fils de Marie.

cette académie ne fut pas des plus chastes. Certains écrivains de la Restauration

s'indignent contre la façon irrévérenciea rec laquelle le poète italien en agit avec

le poème en trois fois douze (liants. Un avait de leur temps des niées sur l'arl qui ne -mit plus du nôtre, ^ussi n'avons-nous pas ern indigne du lecteur le passage du Morgante Maggiore qui se rapporte au sujet de notre livre, et l'avons-nous donné moitié en l'analysant, moitié en le traduisant fidèlement

CÀUTERETS. I7(.)

Maintenant nous te dirons, afin que tu n'en conçoives pas une fâcheuse opinion, pourquoi nous t'avons d'abord refusé l'entrée du couvent. Telle est L'habitude des gens qui vivent dans la crainte. »

Le bon abbé se met alors à raconter toutes ses tribulations au comte Roland, et il ajoute :

« Les anciens Pfcres du désert, si leurs œuvres étaient saintes, étaient du moins récompensés par Dieu de leurs services. Ne crois pas qu'ils vivaient uniquement de sauterelles. La manne, la chose est certaine, tombait pour eux du ciel. Ici, il ne nous pleut que des rochers que Passamonte et Alahastro nous lancent du haut de la montagne.

» Morgan te, le troisième, est encore plus sauvage, il déracine les pins, les hêtres, les chênes et tous les arbres pour les envoyer jusqu'ici. Je ne peux m'empêcher d'éclater de colère en te racontant ces vexations. — Or, tandis qu'ils parlaient ainsi dans l'enceinte du cimetière, une pierre lancée d'en haut par les géants, manque d'écraser Rondel (le cheval de Roland), et dans son élan va rebondir sur le toit. »

On conçoit la terreur du saint homme; mais le comte ne s'émeut pas pour si peu :

« Pour Dieu, rentrez, chevalier, s'écrie L'abbé,

voici la manne qui tombe! — Mon cher abbé, repart Roland, ce gaillard ne veut plus que mon cheval paisse; je vois qu'il l'empêcherait aisément de devenir rétif. — Cette pierre paraît lancée par un bon bras, l'ait observer le saint père. Quelque jour, pour sûr, ils nous jetteront toute la montagne. »

Mais les aventures et les redressements de torts sont justement l'affaire du Paladin. Tranquillement il l'ait panser son cheval, il déjeûne, « puis il dit à l'abbé : je veux aller vers celui qui s'attaque à mon cheval! » L'abbé s'effare, et remontre tous les dangers de l'expédition à Roland, qui répond : « C'esl ce que je veux aller voir, et il s'achemina pédestrement vers les hauteurs désertes. — Va, dit L'abbé eu le signant au Iront, et sois béni par Dieu et par moi. »

Bref, Roland arrive devant Passamonte qui lui demande ironiquement s'il veut être son page; pour toute réponse il l'end le Passamonte en deux, il en fait à peu près autant de l'Alabastro. Reste le Morgan te Maggiore, il va le trouver dans sa caverne. 11 trappe à la porte, le géant « vient ouvrir, tout hébété d'une horrible vision qu'il venait d'avoir.

» 11 lui semblait qu'un affreux serpent l'avait assailli, et il avait appelé Mahomet à son aide. Mahomet ne venant pas : où es-tu, s'était-il écrié, bien-

CA1 TERBTS. 181

heureux Jésus? El celui-ci. finalement, l'avait délivré. Aussi, quand il arriva à sa porte, tout ému, il ne pul que balbutier cette question : Qui frappe chez moi? — Tu le sauras tout-à-1'heure, répartit Roland.

o Je viens pour te taire taire, comme à tes frères. pénitence de tes péchés. Je suis envoyé par les moines, et je suis l'instrument de la divine providence

Sache que j'ai déjà laissé derrière moi Passamonte et Alabastro plus froids que marbre.

« Gentil chevalier, reprit Morgante, de grâce ne m'adresse pas d'injures. Je voudrais savoir ton nom, et si tu es chrétien, dis-le moi par courtoisie. — S'il en est ainsi, dit Roland, je te contenterai par ma foi. J'adore le Christ qui est le véritable Seigneur, et tu peux l'adorer s'il te plaît. »

C'est justement le vœu du Sarrazin à qui son rêve a désillé les yeux. 11 en fait le récit à Roland, et devant lui renie Mahomet. Le comte aussitôt lui saute au cou, l'embrasse, le catéchise de son mieux, puis, pour parfaire sa conversion, ne trouve rien de plus à propos que de l'amener au couvent. Le géant consent ; il arrive, mais à sa vue ce sont de beaux cris,

comme on pense, les frères tiennent la porte fermée et l'abbé lui-même tremble sur ses jambes.

» Roland qui s'en aperçut, lui dit en toute hâte, abbé, rassure-toi, il est chrétien et croit à notre Christ, il a renié son menteur de Mahomet »

Alors voilà qui est bien différent, la porte s'ouvre pour laisser entrer le frère Morgante. Une fois dans la sainte demeure, il devient humble, ce bon géant, et doux comme un petit mouton, à ce point qu'il est le tout dévoué serviteur du couvent.

« Le lieu où ils se trouvaient, manquait d'eau. Roland dit en bon frère, à Morgante : Je voudrais bien qu'il te plût de m'aller quérir de l'eau. — Commande ce que tu désires, et il sera fait ainsi, répondit Morgante, en mettant sur son épaule un grand vase, et il se dirigea vers une fontaine au pied de la montagne où il avait coutume d'aller boire. »

Mais arrivé là, il entend un grand bruit; un troupeau de sangliers accourt à la fontaine en même temps que lui, les sangliers ont mauvaise tète, aussi ne résiste-elle pas au poing du géantqu'ilsont la prétention d'écarter de la source. Il a bientôt lait de casser l'os frontal du premier, d'en abattre un second et de mettre en fuite If reste de la bande. Ceci

CAl'TERETS. 183

accompli, Iforgante reprend tranquillement son rase plein d'eau ;

« Le met sur une épaule et charge sur l'autre les deux sangliers abattus. C'est ainsi qu'il arpente le terrain en regagnant l'abbaye, sans répandre une goutte d'eau. Roland le voyant revenir sitôt avec les porcs tués et ce vase plein, s'étonne comme l'abbé d 'une telle vigueur et lui fait ouvrir les portes.

» Les moines se réjouissent à la vue de l'eau fraîche, mais bien plus encore à l'aspect des sangliers, car tout animal aime la pâture. Aussi laissent-ils dormir leurs bréviaires ; chacun s'empresse sans attendre que l'on sale la venaison et encore moins qu'elle devienne rance à force d'être sèche. Ils entourent cette proie comme des affamés,

» S'y lancent à corps perdu , et gloutonnent comme s'ils sortaient du bain, si bien que le chien et le chat se désolaient de voir les os aussi bien nettoyés. L'abbé après y avoir fait honneur comme tous les autres fit, le lendemain de ce festin, présent à Morgante d'un magnifique destrier dont il s'était longtemps servi »

Après ce dernier passage, nous croyons inutile de revenir sur le privilège dont nous avons parlé qui

concédait aux moines de Saint-Savin le droit de percevoir les épaules gauches des sangliers. Leur goût pour cette venaison nous paraît suffisamment établi; il était de tradition, et la tradition elle-même datait de loin.

Mais avant d'en finir avec le Morgante Maggiore, si quelque lecteur est désireux de savoir ce que devint ce géant destiné aux fabuleux exploits, nous lui dirons qu'il prit bientôt congé des moines. Il partit de compagnie avec Roland. Le beau cheval, cadeau de l'abbé, était de son goût, il voulut le monter, mais la pauvre bête, au premier pas, succomba sous le poids de l'énorme géant.

11 avait l'humeur plaisante, ce grand Morgan te, à ce qu'il paraît; quand il vit cet accident, il s'écria : « Je suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé, qu'en dis-tu, comte? Roland répondit, tu me lais plutôt l'effet d'une maîtresse vergue, et ta tête d'un mât de hune; mais laisse mourir en paix cette pauvre bête, puisque la fortune ne veut pas que tu l'en serves 11 vaudrait sans doute mieux le porter maintenant dans quelque bois, mais je n'en vois guère le moyen. »

« Je le porterai bien, moi, reprit le géant. Puisqu'il n'a pas voulu me porter, je lui rendrai le bien pour le mal, comme Dieu. Je ne te demande que >i<" m'aider à le charger sur mes épaules. Roland avait

. M TBRBTS. 18o

beau lui dire : mon cher Morgante, si tu m'en crois. ne porte pas ce cheval, sinon il te jouera le tour que tu lui as joué! »

Le géant n'en tient compte, «... Et levant l'animal sur ses épaules : Regarde, dit-il à Roland, si mes jambes ont la goutte: et il fit deux bonds avec son fardeau. »

Nous laisserons là le seigneur Morgante. Aus>i bien nous semble-t-il qu'un homme capable de porter un cheval, peut bien porter et mener à bonne lin, sans que nous nous en préoccupions davantage, un poème en trente-six chants.

Page 1