‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 17 sur 40 · CHANSONS · texte numérisé non relu

CHANSONS

La révolution de 93 a fait de l'abbaye de Saint- Savin ce qu'elle a fait de tant d'autres maisons religieuses, elle en a vendu les bâtiments à titre de biens nationaux; il ne reste plus que son église qui est demeurée au culte. — 11 était trop tard pour la visiter, lorsque nous passâmes devant, les portes en étaient fermées.

Au sortir du village nous retrouvâmes le chemin preux, ombragé et frais. Des femmes portaient leur cruche à la fontaine qui alimente un réservoir où

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d'autres femmes au corsage blanc et les bras nus. agenouillées au bord de la margelle, lavaient dujmge en jasant; des hommes poussaient des troupeaux devant eux à l'abreuvoir: c'était un tableau gracieux éclairé par le soleil couchant.

A peu de distance de Saint-Savin. on trouve Miramont. C'est un petit hameau, sur la gauche du chemin, il s étage sur le coteau et laisse voir, par-dessus ses toits, la route d'Argelès, le gave qui roule en toute hâte vers Pau . et les pentes si bien cultivées de l'autre versant. Contemplée de ce point, cette vallée présente un aspect riche et splendide qui n'a rien de comparable dans le reste des Pyrénées. Les châteaux y sont nombreux et font envier leurs propriétaires.

Miramont possède aussi son château : il est un peu délabré, et sa cour d'honneur a tout l'air d'être changée en basse-cour, mais il conserve le souvenir du poète national des Pyrénées. C'est là que vint habiter Despourrins et qu'il composa ses chansons en langue béarnaise.

Cyprien Despourrins naquit en 1698, à Accous, dans la vallée d'Asp. Il avait à peu près cinquante ans lorsqu'il quitta, nous ne savons pour quel motif, son pays natal, pour la vallée d'Argelès. C'était un bon gentilhomme : il portait trois épées sur son blason, et l'on nous a dit qu'il avait, comme toute sa famille, commencé par le métier des armes.

Sa muse est essentiellement montagnarde. Elle porte le capulet rouge et le jupon plissé; elle est joyeuse et parée pour les grandes fêtes, mais elle est aussi mélancolique et douce. Son amant est un pâtre de la montagne, qui pleure son malheureux sort, car il est jaloux; il la croit volage, et des hauteurs, où il mène son troupeau, il ne peut la suivre dans la vallée. Quand il descendra de ses plaz, elle saura récompenser son martyre. Tous deux ils prendront le chemin de l'église; la musique marche en tête et la noce les suit. Dès lors, la quenouille à la ceinture, elle est toute aux soins du ménage, (.'est en chantant, comme la mère du bon Henri 1, quelle met au monde son premier-né. Pour l'endormir elle a sa berceuse, pour l'amuser le mouton blanc qu'elle a élevé, pour former son cœur sa croyance en Dieu.

i M. Taylor, dans son très-savant livre des Pyrénées , rapporte ainsi, p. 519 et 520, le fait auquel nous faisons allusion :

•i Henri II, roi de Navarre et de Béarn, ayant vu Jeanne d'Albret, sa fille, décidée •i suivre Antoine de Bourbon, son époux, qui allait guerroyer en Picardie, lui avait dit que si elle devenait enceinte, il voulait qu'elle vint accoucher à Pau. Jeanne lit, en effet, ce que désirait son père. Enceinte de près de neuf mois, elle quitta Compiègne, traversa toute la France et arriva dans le Béarn après quinze jours de voyage. A son retour, le roi lui montra une grosse boite d'or entourée d'une ihain .• de même méial d'une longueur extraordinaire. Cette boite renfermai! son testament. Jeanne, qui le savait, lui demanda la boite. « E1U sera tienne, lui dit-il, dès que lu m'auras montré l'enfant que tu portes : et aliu que tu ne fasses pas une pleureuse ou un rechigné, je t'' promit-; le tout, pourvu qu'en enfantant, tu me chantes une chanson béarnaise, a — Entre minuit et une heure, le 13 décembre 1553, la princesse éprouva les premières douleurs de l'enfantement. Lorsqu'elle entendit venu -"il père, ''II'' se mil ,i chanter le cantique- béarnais qui commence par ces mots Sousie-Dame deou cep deou poun, adjou&ai n>> à d'acqueste hort. (Notre-Dame

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Agée de son siècle et demi, et telle qu'elle est. elle est encore aujourd'hui la compagne bien-aimée du montagnard. C'est elle, à toutes les heures de la \ic, qui berce sa rêverie; elle est sa joie, elle est son soupir, elle est sa plainte, elle est au bout de toutes ses pensées. L'eau qui coule, le nuage qui court, la fleur qui s'ouvre, l'isard qui bondit, l'oiseau qui passe, la rappellent à sa mémoire. Elle esl toujours présente cette heureuse chanson de cet heureux poète.

Vous souvient-il de la pénible ascension du col de la vallée de l'Arbeost que nous avons essayé de décrire dans un précédent chapitre. Pendant que nous gravissions, en reprenant souvent haleine, nous vîmes, au-dessus de nos têtes, planer, voler en rond, filer, rapide comme un trait, le long des

dn bout du pont, aidez-moi à cette heure (*). Dès qu'elle fut délivrée, le roi lui passa la chaîne autour du cou et lui donna la boîte d'or où était le testament, en lut disant : « Voici qui vous appartient, ma tille ; mais ceci est à moi ; » et il prit l'enfant, qu'il emporta dans sa robe de chambre en s'écriant : Ma brebis vient d'enfav-

'•' Nouste-Davne deù cap deû poun,

Adjudat-mé à d'acquesle ore ;

Brezats au Diû Ceû

Qué'm bouihe bié deliûra leû. ;

D'û maynat qué'm hassie lou doun :

Tout dinq'i'aù haut deû? mounts l'implore

Xouste-Dame deû cap deû poun,

Adjudat-mé à d'acquesle ore '.

Noire-Darne du bout du pont, — aidez-moi à cette heure ; — Demandez au Dieu du ciel — qu'il veuille venir me délivrer prompternent ; — d'un çarçon qu'il me fa-se don : — Tout jusqu'au haut des monts l'implore. — Notre-Dame du bout du pont, — Aidez-moi à cette heure '

l!)0 COURSES DANS LES PYRENEES.

hauts rochers, puis revenir à nous, un oiseau moitié noir, moitié blanc; il passait en nous jetant un cri, et semblait narguer nos jambes pesantes, lui qui possédait des ailes.

— Faut pas croire ça, Messieurs, nous cria le guide, les oiseaux sont compatissants, et pas du tout moqueurs.

— Bah! et qui dit ça?

— Eh! Messieurs, la chanson du berger que les coquetteries de sa belle ont désespéré. — Et il se mit à chanter ces deux couplets.

Despuch ença, pastourelle, Depuis ce temps, bergerette, Eas pachères deii me prat Les écluses de mon pré .Van coulât autan d'ay guette, N'ont pas coulé autant d'eau Coum dé larmes m'as coustat.

Comme tu m'as coûté de larmes.

Lous aiisèts plagnén mas peines; Les oiseaux plaignent mes peines Eous arriùs qué'n an plourat, Les ruisseaux en ont pleuré, Et capbat aquestes pennes Et sur le penchant des collines Tout que' m parech desoulat.

Tout me paraît désolé.

Elle est ainsi la poésie do Despourrins, souvent précieuse dans son tour, mais toujours d'un senti-

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meut vrai. Le bouquet est composé avec art, mais les fleurs ont été cueillies sur la montagne, pas une n'est artificielle. — Mon berger, dit la bergère, est

Lou plus bètdeu bilatyé.

Le plus beau du village

Et h mé porte, eade mat y, // me porte, chaque matin.

U trousseu debriiilettes;

Un bouquet de violettes; Eth barreye, sus moun camy.

Il répand, sur mon chemin,

A brasats, las flourettes :

Par brassées, les fleurs .

Et si' m arribe dé droumi, Et s'il m' arrive de dormir

Qué'm gouardelas oùlhettes.

// me garde mes brebis.

En bedén souns regards ta dous, En voyant ses regards si doux,

La force m'abandoune.

La force m'abandonne.

Mais, à son tour, le berger dit ailleurs de sa bergère :

Quoan lous Diiis fourman sa bouquet »■•. Quand les Dieux formèrent sa bouche, Lurs douns y boutèn touts caùsits, Leurs dons y mirent tout pressés,

Et dé sa gorye enflayradette

Et de sa gorge embaumée Que sort de pièle dé perpits.

Sortent une foule d'agaceries.

Sa talhe ben ey mesurade

Sa taille est mesurée

A la payère diis amous,

Au compas des amours.

Et sa cintete n'ey oundrade

Et sa ceinture est ornée

T)e las peines deùs aymadous.

Des peines des amoureux.

Souns pedins dab sas gracietes

Ses petits pieds avec ses grâces Sabén ta plà se coumpousa.

Savent si bien s'accorder.

Que diserét û ph d'aletes Que vous diriez une paire d'ailes Qui sus terre la hèn boula. Qui sur la terre la font voler.

Comme l'églogue antique, avec laquelle elles ont plus d'un trait de ressemblance, ces chansons empruntent à la nature leur fraîcheur et leurs coquetteries. Virgile et Théoerite, disent les vrais Béarnais, n'ont pas plus de charme dans la passion. Nous n'avons pas à dire non; on en jugera par la pastorale suivante que nous citons en entier.

Deiis traits d'iie brunette .

Des traits d'une brunette .

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Mouii cô s'ey alebal ;

Mon cœur s'est blesse , Sous ouelhs et sa bouquette Ses yeux et sa petite bouche Touts mouns sens an charmât Tous mes sens ont charnu ; Sa gorye clareyante Sa gorge demi-transparente Resplendech coum lou sou:

Resplendit comme le soleil:

Sa talhe trioumphante Sa taille triomphante Qu'ém hé mouri d'à mou.

Me fait mourir d'amour.

Despuch qui you t'èy biste.

Depuis que je t'ai vue,

You soy tout interdit ;

Je suis tout interdit ;

En tu, bère Caliste,

En toi, belle Caliste,

^oun moun eô, moun esprit.

Sont mon cœur, mon esprit.

En tu bè soun fixades

En toi tout-à-fait sont fixées

Mas richesses, mouns bès ;

Mes richesses, mes biens .

En tu soun acoustades

En toi sont placées

Mas joyes, mouns plasés.

Mes joies, mes plaisirs.

Ni las roses musquétes, Ni les roses musquées, Ni la flou deù bruchou, Ni la fleur du buisson, N'égalen tas poupétes N'égalent ton sein Ni'n audou, ni'n blancou :

Ni en odeur, ni en blancheur .

Hurouse la manète Heureuse la petite main Qu'u die aura l'aunou Qui un jour aura l'honneur De tira l'esplinguéte De tirer l'épingle Qui las tien en présou.

Qui la tient en prison.

Ataii coum las flourétes

De même que les fleurs Poussen au mes d'abrioii, Poussent au mois d'avril, Las grâces gentilhetes Les grâces gentillettes Qu'et seguin d'ab ii hioù ; Te suivent par un fil; Brilhante coum l'aurore, Brillante comme l'aurore, Bère coum lou lugrâ, Belle comme l'étoile du soir.

Plus charmante que Flore, Plus charmante que Flore,

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Qai'l pou vie résista?

Qui te pourrait rétiti

Si tu yères estade

Si tu y avais été

Dessus lou Mount-lda,

Dessus le M ont -I da,

Ouoan la poume daurade

Quand la pomme dorée

L'aiit cop s'y disputa,

Autre fois- n'y disputa.

Per chic qui t'oasse espiade

Pour peu que t'eût regardée

Lou gentilhet pastou,

Le gentil pasteur,

Bé la t'aouré baillade

Assurément il te l'aurait donnée

Chens ha nade fabou.

Sans aucune faveur.

Il n'est pas nécessaire d'appuyer sur le mérite de ces vers : tout le monde en comprend la grâce charmante, et les montagnards qui les chantent sur la musique qui leur est propre, la sentent vivement.

Parmi ces chants populaires, il en est un, qui. plus que tous les autres, est national. Il porte pour titre les premiers mots de son premier couplot ; c'est le La haut sus la mountagne. Nous ne pouvons nous dispenser de le donner ici. tout en regrettant de n'y pouvoir joindre l'air qui lui donne un cachet de rêverie touchante dont l'émotion gagne

irrésistiblement l'auditeur, surtout lorsqu'il l'entend au milieu des montagnes, son théâtre naturel — Le voici :

La haiit sus las mountagnes, u pastou malhurous Là haut sur la montagne, un pasteur malheureux Sedut au pé d'u haou, negat en plous ; Assis au pied d'un hêtre, noyé dans ses larmes ; Sounyabe au cambiamen de sas amous.

Songeait au changement de ses amours.

C6 leiiyé, co boulatye, dizé l'infourtunat, Cœur léger, cœur volage, disait l'infortuné, La tendresse et l'amou que you t'èy dat, La tendresse et l'amour que je t'ai donné, Soun aco lous rebuts qu'èy méritât ?

Sont-ce là les rebuffades que j'ai mérité ?

Uespuch t'es acoustade dab gen de counditiou. Depuis que tu t'es accostée avec des gens de condition. As prés u ta haout bôl, que ma maison Tu as pris un si haut vol, que ma maison N'èy prou haoute enta tu d'û cabirou.

N'est pas assez haute pour toi d'un chevron.

Tas aouilles dab las mies nou'sdegnen plus mescla,

Tes brebis avec les miennes ne se daignent plus mêler,

Tous superbes moutons, despuch ença,

Et tes superbes moutons, depuis lors,

Nou s'approhen d'eus miés qu'ent'aus tuma.

.Ve s'approchent des miens que pour les battre.

De richesses me passi, d'aiinous, de qualitat; De richesses je me passe, d'honneurs, de qualités ;

ïou nousoy qu'il pastou; mes nou n'y a uat Je ne suis qu'un pasteur, mais il n'y en a aucun Que n'eus surpassi touts en amistat.

Que je ne surpasse tous en amttir.

Encouàre que su praubé dens mouu petit estât,

Encore que je sois pauvre dans mon petit état,

Aimi mei moun berret tout espelat,

J'aime mieux mon berret tout pelé,

Che nou pas lou plus bet chapeu bourdat.

Que non pas le plus beau chapeau bordé.

Las richesses deii mounde ne hen che da turmen ; Les richesses du monde ne font que des tourments ; Et lou plus bet seignou, dab soun argen, Et le plus beau seigneur, avec son argent. Non baii pas lou pastou qui biii counten. Ve vaut pas le pasteur qui vit content.

Adiii, co de tigresse, pastoure chens amou; Adieu, cœur de tigresse, bergère sans amour . Cambià, bè, pots cambià de serbidou, Changer, oui, tu peux changer de serviteur, Vamei nou'n trouberas u taou com you.

Jamais tu n'en trouveras un tel que moi l.

1 Despourrins n'est pas le seul poète de la langue béarnaise. On doit citer encore Gaston Pbœbus, Bitaubé, — le traducteur d'Homère, — Bordeu, Lamolère, d'autres encore qui sont inconnus, et M. Navarrot, poète contemporain très-estime et qui jouit d'une réputation presque égale à celle de Despourrins. C'est au culte pieux de la muse de M. Navarrot et i ses -oins honorables que Despourrins a dû, dans ces dernières années, le monument qui lui a i té élevé dans la vallée d'Asp.

La ballade de Gaston Phœbus : Aqvtèrei mountines est populaire dan- les

Ce fut un jeune homme de Pierrefitte dont nous fîmes la rencontre devant Miramont, qui nous chanta cette poésie. Il nous rapporta que le père de son père avait été le filleul de Despourrins, et que, pour en conserver le souvenir dans sa famille, tous les premiers-nés s'appelaient Cyprien. Ce brave garçon marchait à côté d'une femme plus âgée que lui et déjà flétrie qu'il avait épousée lorsqu'il n'avait pas vingt ans. Il aurait eu du goût pour être soldat; un protecteur des siens lui avait ouvert les portes de Saumur, et, à l'heure qu'il est, il serait officier sans l'événement de sa vie qui avait été un mariage prématuré. Mais il avait un ménage et des enfants.

Pyrénées. A ce double titre elle doit trouver place dans cette note. La voua :

Aquères mountines Ces montagnes Qui ta hautes soun, Qui sont si élevées,

Doundène,

Doundoun,

M'empèchen dé bédé M'empêchent de voir Mas amous oun soun, Où sont mes amours,

Doundène,

Doundoun.

Si saby las bédé Si je comptais les voir Ou las rencountra, Oïl les rencontrer,

Doundène,

Doundà,

Passery l'ayguette Je passerais l'eau Chens pou dé'm nega.

Sans peur de me noyer,

Doundène,

Doundà.

Aquères mountines Ces montagnes Qué's abacheran, S'abaisseront,

Doudène,

Doundin,

Et mas amourettes Et mes amuurettts Que parecheran, Paraîtront,

Donndi'iir.

Doundan.

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il no fallait plus songer qu'à gratter sa terre et soigner son bétail. En contant cela, il soupirait et jetait sur sa femme un regard qui disait de bien tristes choses. L'histoire de ce ménage était facile à deviner. Ce pauvre mal marié nous accompagna jusqu'à l'auberge de Pierrefitte.

Pierrefitte est situé au carrefour des vallées d'Argelès, de Luz et de Cauterets. C'est un lieu de passage incessant. Les chaises de postes et les diligences s'y croisent à toute heure pendant la saison des eaux. De la fenêtre de l'hôtel on les voit passer grand train, et c'est un gai spectacle. La figure des voyageurs se montre à la portière, le postillon fait claquer son fouet, l'attelage excité s'enlève de toutes jambes ; c'est son dernier élan. 11 s'arrête court ; les gens entourent la voiture ; le postillon jette les guides; les chevaux fument, quelques-uns hennissent pour saluer le relai, et vont se ranger, tête baissée, et les traits pendant à terre, le long des murs de l'écurie, tandis que les nouveaux, bouchonnés de frais, la crinière peignée, arrivent traînés par des enfants qui crient haut et le fouet levé pour faire les hommes. Bientôt on entend les grelots et le piaffement des chevaux, c'est la voiture qui s'ébranle, la foule s'écarte, et la voilà partie, laissant un grand vide à la place qu'elle quitte. Elle disparaît, une autre lui succède, qui s'envole à son tour. On les a perdues de vue : mais peu d'instants

après, sur la nouvelle route de Cauterets qui déroule les replis de sa pente ménagée, devant le village, on les voit reparaître, grimper péniblement, et se croiser avec d'autres diligences dont la course hâtée obéit à la descente rapide. — Au soleil levant, alors qu'on sent la fraîcheur des eaux courantes dans les ruisseaux du village, qu'on voit l'alouette monter, en jetant son cri matinal au-dessus du champ de maïs dont les aigrettes en fleurs se balancent doucement, — tout ce mouvement est plein d'intérêt, j'entends pour ceux qui ne portent point les destinées du monde dans leur tête, mais pour ceux qui ont laissé derrière soi toute préoccupation, et dont la bonne flânerie, à l'heure présente, est le seul souci.

Cependant, quand nous arrivâmes à Pierrefitte, il était nuit ; huit heures sonnaient. 11 en était six, le matin, lorsque nous avions quitté Bonnes; — à bien compter, cela faisait quatorze heures de marche. Vantons-nous-en, tout le monde n'en fait pas autant. Nous avions bien gagné notre lit. — Une excellente nuit nous mit en bonne disposition pour franchir, le lendemain, les 10 kilomètres qui séparent Pierrefitte de Cauterets.

[.'abbé de Yoisenon, que sa santé conduisit aux Pyrénées, dans la compagnie de Mrafc de Choiseul, écrivait de Cauterets à son ami Favart, à la date du 16 juin 17611 :

« Mon cher neveu Brûle-Gueule2, je suis arrivé hier en bonne santé: j'ai mal dormi, parce que la maison où je loge est sur un torrent qui fait un bruit

1 Mémoires et çoirespondance littéraires, dramatiques et anetdol^que-, de C S. Favart, publiés par A. P. C. Favart. son petit-fils. — 3 roi. in-S°, Pari^.

2 L'abbe de Voisenon donnait ce surnom t -on ami Fav.ul qui ivaîl l'habitude de fntner.

affreux ; j'espère que je m'y accoutumerai. Ce paysci ressemble à l'enfer, comme si on vêtait, excepté pourtant qu'on y meurt de froid ; mais c'est une horreur à la glace, comme était la tragédie de Térée*. On y est écrasé par des montagnes qui se confondent avec le ciel ; on y voit de la neige sur la cime ; plus bas sont des fumées qui ressemblent à des fours à plâtre de Belleville. De tous côtés, se trouvent des espèces de rochers énormes qui ne tiennent à rien : les uns sont de marbre et les autres d'ardoise ; presque tous sont fendus par des laves d'eau qui s'échappent avec force et viennent tomber dans ce torrent continuel qui est à côté du chemin. On voit de petits espaces où sont bâties de petites cabanes , toutes couvertes d'ardoises. Les montagnards sont vêtus couleur suie ; ils ont, au lieu de chapeau, une grosse toque de la même étoffe que l'habit ; leur visage paraît brûlé; on croit réellement être avec les sujets de M* Belzebuth. Les femmes y ont des coqueluchons rouges qui ressemblent à ceux des moines, avec de petits rubans cousus tout du long. Comme elles sont très-curieuses, elles s'assemblent, elles s'attroupent; l'on dirait que ce sont autant de religieuses qui viennent savoir ce dont il s'agit dans le monde. Cet ajustement sied assez bien à celles qui sont jeunes et jolies ; mais les vieilles ont l'air des trois Parques, d'autant plus qu'elles ont toujours le fuseau l\ la

I Pièce de Leiniene.

CAUTBRETS. 203

main. Nous laissâmes nos équipages à trois lieues d'ici, et des baragouineurs, à la mine démoniaque, nous portèrent sur des chaises de paille. Comme les miens allaient très-vite, à cause de la légèreté de ma personne, je me trouvai seul au milieu d'eux; j'eus grand peur qu'ils ne me dévalisassent et ne me jetassent comme une plume dans le torrent ; je leur disais qu'il fallait attendre Mrae la duchesse de Choiseul, mais ils me répondaient que je n'avais rien à craindre. À une demi-lieue de là, ils me posèrent à terre et me dirent qu'ils allaient me demander quelque chose ; je leur promis de leur accorder tout ce qu'ils voudraient : c'était la préférence de me porter pendant tout le temps que je resterais ici. Je leur donnai bien vite ma parole, et de plus un écu de gratification, outre leur paiement. Aussitôt ces drôles-là dansèrent en me portant, de façon que j'avais toutes les peines du monde à me tenir sur ma pauvre petite chaise; ils chantaient : Io bibero, iocantero, io saltero. Ils veulent me porter un jour sur le haut d'une montagne, pour me faire tuer un ours ou une biche. Ce sera la première fois qu'on aura couru une biche en chaise à porteur. Adieu, cher petit neveu, dites à ma nièce que je l'aime toujours ; mille choses au gros gars. »

Cette curieuse lettre prouverait, au besoin, qu'il n'est pas nécessaire de comprendre la nature pour composer d'excellents opéras-comiques, et qu'il sut-

fit de beaucoup d'esprit. Mais ce n'est pas là la question ; si nous avons reproduit cette lettre, c'est qu'on y rencontre plusieurs traits qui peuvent encore aujourd'hui servir à compléter la physionomie de Cauterets.

Cauterets se trouve dans le fond d'un entonnoir ; la montagne, à votre droite, à votre gauche, devant et derrière vous, est haute et perpendiculaire. Il faut lever le nez et tenir le cou renversé pour en apercevoir les sommets ; — encore, lorsque le nuage est près, ne les voit-on pas, et peut-on se croire dans une chaudière fermée, la grande chaudière de l'enfer dont parle l'abbé de Yoisenon. Il semble, pour ajouter quelque chose à cette comparaison infernale, que les eaux bouillonnantes du torrent entrent en ébullition. Gare à ceux qui n'ont pas la conscience en repos, ils vont être échaudés !

Cauterets, à l'intérieur, est un village qui se donne les airs d'une ville. La grande rue qui continue la route a des trottoirs, elle a de nombreuses boutiques et des maisons à plusieurs étages, ornées de balcons. La place où elle vient aboutir balance les lanternes de ses cafés, et, le long des façades, étale les enseignes des différentes messageries qui desservent les Pyrénées.

Trois ou quatre rues débouchent sur cette pince. La première conduit sur le chemin de rétablissement thermal de la Rail 1ère dont nous parlerons

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plus tard : la seconde monte vers l'église où l'on

parvient par un dédale de petites ruelles; la troisième montre en perspective le portique d'un temple dont la lourde architecture étonne tout d'abord et vous reporte bien loin dans vos souvenirs : ce sont les bains de César. Une quatrième issue, enfin, débouche sur un pont qui mène dans un pré servant, les jours de fête, aux ébats montagnards, et qui conduit, plus loin, sous les arbres d'une promenade d'où l'on découvre le pic du Mont-Né.

Comme aux Eaux-Bonnes, pour le nouveau débarqué, l'affaire principale est le logement. Il y a certains moments où l'alfluence des étrangers rend cette recherche difficile; néanmoins Cauterets est grand, il contient 1,100 habitants, tous empressés à vous faire jouir de l'hospitalité moyennant votre argent ; on ne court jamais le risque de passer la nuit à la belle étoile. — Les prix sont raisonnables, et une fois installé dans une maison, vous y êtes comme chez vous. Vous avez la liberté de faire votre cuisine vous-même, ou d'aller prendre vos repas à table d'hôte, ou bien encore de les faire venir de l'hôtel voisin. C'est à cette dernière alternative que les gens souffrants, qui craignent le bruit, donnent la préférence. Aussi, entre cinq et six heures, voiton les rues traversées par des garçons et des servantes portant une grande boite en ferblanc sur la tête. Cette boîte a bien la longueur d'une table, et

sous son couvercle qui les tient chauds, les plats se trouvent rangés et tout dressés.

C'est le matin, dès sept heures, et le soir, vers quatre heures, que les baigneurs se mettent en mouvement, pour obéir aux prescriptions du docteur. La place alors s'anime. Elle est couverte de chaises à porteurs, de celles-là même qui secouaient si bien, à son dire, le pauvre abbé de Voisenon. Il est à croire que depuis son temps elles n'ont point changé, tant elles sont encore primitives et singulières. Certains établissements de marchandes de pommes sur les ponts de Paris en donnent assez l'idée. C'est un fauteuil de paille, établi sur deux brancards, et recouvert d'une toile cirée soutenue par deux cerceaux ; une planchette, suspendue au siège par des ficelles, sert à poser les pieds. C'est ingénieux, mais d'une grande simplicité. Les malades s'installent làdedans ; on les couvre de manteaux, on entoure leurs jambes dans un schall ; les porteurs accrochent leurs bretelles, et les voilà partis.

Autrefois, il n'y avait pas d'autre mode de transport; les chemins s'y opposaient ; mais depuis qu'on a ouvert une large route de Cauterets à la Rail 1ère, un service d'omnibus élégants s'est établi. Ace moment, la corporatiCti des porteurs s'est sentie atteinte au cœur par la civilisation. « Pourquoi, tout de suite, n'a-t-on pas fait un chemin de ter, se demandait sa mauvaise humeur? » Elle n'avait plus

de clients à espérer que dans la catégorie des malades qui craignent les cahots d'une voiture. Pour porter remède au mal, elle fit les plus grands sacrifices, et revint bientôt triomphante avec une demidouzaine de diligences hors de service et tout autant de paires de chevaux poussifs qu'elle avait pu acheter au rabais. Elle établit ainsi la concurrence. Mais chaque jour l'entreprise cassait un timon, perdait une roue ; les voyageurs ne s'aventuraient plus qu'en tremblant dans ces voitures délabrées ; un matin, ils les abandonnèrent tout à fait. — Il y eut de beaux cris ; et comme on ne pouvait faire la presse pour embarquer de force les passagers rebelles, on s'en prit aux cochers de l'entreprise rivale ; les femmes se mêlèrent à la querelle, et dès lors il y eut des casquettes et des bonnets en l'air, on s'égratigna, il plut des coups de poing et des pierres aussi. — Sans l'intervention du gendarme, qui sait jusqu'où les choses seraient allées ! On nous a dit qu'après une visite au juge de paix, les porteurs, mieux avisés, ont songé, pour l'année prochaine, à commander des voitures neuves.. Souhaitons-leur avec cela de bons chevaux et le succès qu'ils espèrent, pour le maintien de l'ordre et l'apaisement de la guerre civile à Cauterets.

Du costume national, les porteurs et les habitants de cette vallée n'ont conservé que le berret. On ne les prendrait plus aujourd'hui pour les sujets de

Mr Belzebuth ; ils ressemblent maintenant aux premiers auvergnats venus. — Les femmes n'ont guère plus de goût dans leurs ajustements ; elles portent la robe d'indienne, le bonnet à rubans et le fichu à ramages de toutes les servantes de province. En général , elles n'ont pas la physionomie douce des Béarnaises ; elles ont le regard plus arrêté, la tête plus haute et l'humeur plus cavalière. — « Monsieur, disait une belle fille d'hôtel, surprise par la générosité d'un voyageur qui lui comptait dix francs de pour-boire, monsieur, donnez-moi la main ! » — Cette fille remerciant ainsi, du ton d'un général à son soldat après une action d'éclat, me paraît un trait caractéristique.

Le soir, les belles toilettes vont balayer la route poudreuse par laquelle on arrive de Pierrefitte à Cauterets. On se range pour laisser passer les chevaux et les voitures. Nul, j'imagine, ne prétend que cela soit commode. Mais qu'y faire? C'est le rendezvous de la fashion, et il est à croire qu'elle n'a pas trouvé mieux pour promener ses élégances. La seule promenade de la ville, en effet, est un parc planté d'arbres et semé de pelouses, très-agréable à l'heure de midi, mais trop ombragé et fort humide après le coucher du soleil. Ce qui manque essentiellement à Cauterets, et ce qu'il lui faudrait, c'est une longue allée sablée, une sorte de cours avec des bancs et des chaises, où l'on pourrait se faire admirer, se rencon-

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trer, se saluer et taire un tour ou deux de compagnie, avant de rentrer chez soi.

Lorsque la nuit tombe, toutes les fenêtres de la grande rue s'éclairent, et la musique fait entendre ses airs de valse. — C'est l'heure où les cuisiniers, en veste blanche, ont quitté leurs fourneaux, et respirent le frais; ils sont assis sur les portes, au milieu du groupe des gens de service; ils parlent et regardent en face, derrière les rideaux tremblants, passer, comme des ombres chinoises, les danseurs qu'ils ont fait dîner.

Sur la place, le principal café brille au fond de la cave qui le recèle; les habitués entrent et sortent au bruit du choc des billes. Les joueurs d'orgues, les chanteurs ambulants et les petits saltimbanques exercent, au dehors, leur industrie, entre quatre chandelles, et devant un parterre d'Espagnols sérieux, drapés dans leur cape, et regardant gravement, tout en roulant d'un doigt distrait leur blonde cigarette.

Ce sont de pauvres gens que ces Espagnols, et qui font un dur métier. Quand l'instant sera venu, ils vont charger sur leurs épaules courbées un lourd ballot plein de bouteilles vides; ils partiront, et, toujours mettant un pied devant l'autre, ils marcheront par des chemins impraticables aux mulets, pour aller gagner le pont de Salient. Ces bouteilles sontdestinées à l'établissement thermal de Penticose.

Mais dix heures sont sonnées, le bruit eessse, les fenêtres se ferment et deviennent noires, à l'exception de quelques-unes, derrière lesquelles nous pouvons croire qu'on veille un pauvre malade. Le silence n'est plus interrompu que par la rencontre de deux joueurs de whist attardés, dont la voix résonne dans la rue en échangeant un bonsoir à la course. — Décidément, la journée est bien finie. — La lune, dégagée des nuages, se montre et baigne de ses molles clartés le village désormais endormi.

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