‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 18 sur 40 · PLAISIRS ET FETES · texte numérisé non relu

PLAISIRS ET FETES

Au commencement de la saison, il y a dans Cauterets un propriétaire qui guette l'arrivée des voitures et des chaises; il s'informe à la poste aux lettres des étrangers de distinction nouvellement débarqués, et lorsqu'il rencontre sur la pancarte où ils sont soigneusement inscrits, quelques noms bien sonnants, il se dit : « Voilà mon affaire ! »

Ce propriétaire possède une maison distribuée à l'intérieur en manière de Casino. On y trouve salle de bal ou de concert à volonté, plusieurs salons de

jeu et de réunion, un billard et un cabinet de lecture. A vrai dire, tout cela n'est pas du dernier luxe ; la chaise de paille domine dans l'ameublement, et la salle de bal, aux murs blancs ornés d'une fresqueempire, n'a pas la prétention d'éclipser le Grand- Sauvage. Néanmoins on est fort heureux de la rencontrer. C'est là que le vrai monde, les plus grandes dames habituées aux suprêmes élégances parisiennes, répondant à l'appel d'un maigre archet, viendront danser, brillantes et parées comme pour une fête d'ambassadeur. Qu'on mette quelques fleurs dans la salle, des festons de feuillage le long des murs, des bobèches en papier découpé aux bougies, et le lendemain on entendra les baigneuses, à la buvette, se répandre en félicitations : « c'était vraiment charmant et du meilleur goût ! » diront les plus difficiles.

Il en est d'ailleurs du bal comme du reste, dans la vie des Eaux. Tout est à l'avenant. — Les logements les plus confortables n'ont pas toujours le degré de splendeur des hôtels garnis de troisième ordre ; pour des gens accoutumés aux raffinements du luxe, généralement, ils manquent des choses les plus nécessaires, et cependant on vous dira trèssincèrement : a — Madame la marquise de... oh ! elle est très-bien logée; elle a deux fenêtres sur la rue, trois fauteuils de velours d'Utrecht et un canapé!— Et vous, madame la comtesse?... — Moi,

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je donne sur le torrent ; la maîtresse de la maison m'a promis une bergère : mais franchement, je ne suis pas mal ; j'ai un petit cabinet de toilette au pied de l'alcôve, c'est très-appréciable. » — Est-ce l'effet

des Eaux qui rend si accommodantes des personnes qui, chez elles, jetteraient de beaux cris pour un pli de rose? il faut le croire, et le répéter sans craindre d'être démenti par les médecins de Cauterets.

Quant au propriétaire du casino, il s'en va tout d'abord trouver le baigneur le plus considérable à son sens, et lui propose la présidence du cercle.

— Et quels sont les autres membres? demande le personnage sollicité. — Ils ne sont pas encore, monsieur le président, répond le solliciteur, mais ils seront à votre choix.

Peut-on mieux parler ? — Là-dessus un comité se l'orme et procède, sur présentation, à l'admission el à la réception des membres du cercle. — Ces membres, moyennant cotisation, sont chez eux, à toute heure du jour, dans le casino; ils y trouvent le soir une table de whist dressée et des joueurs disposés ; ils font partie d'une réunion agréable, mais ils n'ont point d'attributions. C'est le comité qui se charge de l'audition des artistes-musiciens et qui autorise leur concert dans la salle du cercle ; c'est lui qui propose, ordonne, et, parles soins de ses commissaires, organise les soirées dansantes, les bals de charité et les fêtes champêtres, — pour lesquelles il institue des

prix. — Los membres du comité, comme on voit, sont des personnages utiles et importants, aussi sont-ils entourés d'une grande considération.

Le jour de notre arrivée, il y avait justement tête champêtre. C'était fait pour nous. A une heure, tout Cauterets se trouvait dans le pré, de l'autre côté du pont. On avait disposé des chaises pour les places payantes et réservées ; une corde tendue sur des piquets, les protégeaient contre la foule debout. L'arène ouverte, et les commissaires ayant donné le signal à la musique, des coureurs partirent, franchissant des fossés et des obstacles élevés à hauteur d'homme, puis vinrent des coureurs en sac. puis on procéda au jeu du baquet, qui égaya fort le public. Mais tout cela, y compris la course des ânes rétifs, montés par des jeunes filles, était plus parisien que montagnard. Quelques amateurs de couleur locale blâmaient tout haut l'ordonnateur. A mon avis, ils avaient raison, et il me sembla que j'avais vu mieux que cela aux Eaux-Bonnes. — Je veux parler de la course aux œufs, divertissement peu connu aux environs de Paris, et qui termine d'ordinaire la série des jeux couronnés par un prix.

On range le long- de In rue des œufs durs. Le nombre en est considérable. Au moment où le personnage qui remplit le rôle du régisseur de la fête dit: Allez! plusieurs coureurs partent comme des dératés, ils descendent le village, remontent la

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montagne verte jusqu'à un endroit désigné, puis reviennent au but par le même chemin. Pendant ce tenu», l'homme, pour qui Les œufs ont été disposés, se met en devoir de les ramasser. S'il parvient à les remettre dans le panier avant que les coureurs aient atteint le but, il est le vainqueur et le prix lui revient. Or, ce n'est point chose aussi facile que cela en a l'air. 11 doit prendre lesœu£set les porter au but un à un. Vous le voyez d'ici, se baisser de cent à deux cents lois, et parcourir une distance qui augmente a mesure que les œufs diminuent. Quand les coureurs ont reparu, après une course de trois quarts d'heure, — le jour où nous assistions à cette fête, — l'homme aux œufs durs n'était pas encore au bout de sa besogne. Il a été distancé d'une demi-douzaine, et cependant il y allait d'un tel cœur, que la sueur coulait à longs ruisseaux sur son front et sur ses joues. — Mais cela ne l'aura pas empêché, dans la soirée, de danser comme un perdu, car les montagnards sont d'infatigables danseurs.

On les voit, les jours de fête, descendre en grand costume national, la veste rouge sur l'épaule et musique en tète. Le cortège d'ailleurs est original. Qu'on se figure plusieurs lignes, alternativement composées d'hommes et de femmes, à la distance de dix ou quinze pieds. Les hommes ont le pas. Ils se tiennent enlacés les uns aux autres, les bras autour du cou. Ils marchent en chantant une chanson pa-

toise; le premier couplet terminé, ils s'arrêtent ; les femmes alors s'avancent en reprenant le second couplet. Lorsqu'elles ont rejoint les hommes, ceux-ci se remettent en marche, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la chanson et jusqu'au bout du chemin. Alors le musicien s'arrête, et hommes et femmes se réunissent par la main pour commencer une danse qui porte le nom de Branle. On saute, on crie, on fait mille évolutions. Le danseur le plus leste est placé à la tête du branle. Le devoir des autres est d'égaler de leur mieux ses tours de force, sa grâce et son agilité. L'effet de cette danse est on ne peut plus pittoresque. Les capulets rouges des femmes, et leurs jupes courtes, les chemises flottantes et les culottes brunes des hommes, avec leurs bas de laine blanche qui forment la guêtre sur le pied, toutes ces couleurs mariées réjouissent agréablement les yeux. La musique se compose d'un instrument monotone que le ménétrier frappe d'une main, tandis que l'autre tient un flageolet à deux trous dans lequel il souffle. On peut croire qu'il y a mieux que cela à l'Opéra. Cependant l'ardeur des danseurs est si grande qu'on ne donne point, pas même pour se rafraîchir, le loisir de s'arrêter au pauvre musicien. Quelqu'un des assistants, lorsque le malheureux fait signe que son gosier se dessèche, prend une cruche ou un verre, et le fait boire sans qu'il cesse pour cela de frapper son instrument à cordes.

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\]>r«-> le lunule, vient le saut basque, une danse grave qui comporte une certaine allure martiale el .1 laquelle les hommes seuls prennent part. Huit ou douze montagnards commencent le quadrille, au milieu d'un cercle nombreux et toujours avide de suivre les évolutions de ce pas national. Mais cette danse est interminable et terrible, le danseur n'a pas une seconde d'arrêt, pas une pause, toujours il est en l'air, sautant, pirouettant et frappant dans ses mains; il faut un fier jarret pour la conduire jusqu'au bout; l'amour- propre seul, et les applaudissements qu'il reçoit, peuvent donner la force ii celui qui la termine d'exécuter encore, en solo. un merveilleux entrechat.

Ceci, certes, est plus curieux qu'une course à ânes ; — mais revenons à Cauterets.

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