‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 20 sur 40 · LE LAC DI GAUBE · texte numérisé non relu

LE LAC DI GAUBE

Madame.

Vous m'avez demandé de ne pas vous oublier lorsque je monterais au lac de Gaube. Je sais bien pourquoi, et je vous le dirai plus tard, si vous voulez. En attendant, je suis prêt à partir, consentezvous à me suivre.

Nous passerons sans nous arrêter devant 1rs établissements de la Raillière, «lu petit Saint-Sauveur, duPréel du Mahoural (mauvais trou), dans l'antre duquel huit ou dix buveurs, assis sur deux bancs

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parallèles, avalenl un verre d'eau tous les quarts d'heure, — et nous entrerons dans levai deJéret. i 'est la route.

<>n avance, ayant le gave à sa gauche. Cette gorge est étroite, ombragée par des pins et des hêtres, et incessamment obstruée par des rochers moussus entre lesquels il faut passer. Leur masse et leurs contours sont pleins d'attraits pour les peintres: les '•tudes qu'ils composent présentent des lignes que l'art ne trouverait pas. La nature, qui semble jeter les choses au hasard, est un grand maître, et si l'on veul être original, c'est toujours elle, madame, qu'il faut copier.

Tout d'abord, sur le premier plateau, on trouve une scierie posée sur les rochers du gave, et que l'eau détournée du torrent fait marcher. Des bœufs sont là. la tête courbée sous le joug; ils ont traîné les troncs énormes dont l'empreinte, comme un sillage continu, est marquée sur la terre depuis l'endroit où la cognée du bûcheron les a abattus. Le conducteur, l'aiguillon au repos, attend que son attelage ait soufflé pour recommencer un nouveau voyage. Il cause avec des Espagnols qui, eux aussi, reprennent haleine, debout, les jambes étendues, le corps appuyé contre un rocher sur lequel repose la charge pesante attachée à leurs épaules.

A quelques pas de là, un bruit sourd et prolongé se fail entendre, il augmente d'intensité à mesure

qu'on gravit : c'est la cascade du Cerizet qui s'annonce. Pour la bien voir, il faut quitter un instant le sentier. Le gave à cet endroit semble avoir réuni la masse de ses eaux pour renverser une roche imposante contre laquelle toute sa force se brise, en deux courants bouillonnants. Cette masse de cristal liquide, Irisée d'écume blanche, tombe dans un premier gouffre ; elle s'échappe en éclats et en poussière, par un second ressaut, dans une fente noire dont la profondeur mystérieuse est voilée par le brouillard de l'eau vaporisée. C'est à peine si l'on ose avancer la tète sur cet abîme. Que deviendraiton, grand Dieu ! si l'on tombait dans ce remous furieux !

On raconte qu'une dame y fut poussée par le vertige. Le vacarme de l'eau est tellement assourdissant, qu'on n'entendrait pas le roulement de quarante tambours. Ce ne fut qu'après un instant que, regardant de tous côtés, son mari, plein d'angoisse, s'écria : « Où est-elle!... » A son geste, à l'effroi peint dans ses yeux, à sa pâleur mortelle, on devina son cri. — « Elle est peut-être remontée sur le chemin, sans que nous l'ayons vue, dit le guide. » On y court, on appelle... Personne! On retourne devant

la cascade, on interroge l'abîme béant et hurlant

Pas un vestige ! Jamais on ne la revit, le gouffre avare ne rendit rien de sa proie.

Cette histoire ne me revienl jamaisà l'esprit sans

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me faire dresser les cheveux sur la lôte. Passons vile.

Au reste, madame, si vous aimez les cascades, celle-ci est des plus belles, — el sur cette rouie je

puis vous en montrer de toutes les sortes pour satisfaire votre goût.

Ce sera le Pas de l'Ours, qui coule en nappe harmonieuse comme un barrage d'écluse ; puis la cascade du Housses, plus violente, et dont la courbe, étincelante sous les rayons du soleil, semble un flot de diamants échappés d'une urne penchée ; — puis, c'est le Pont d'Espagne qui, lui seul déjà, est un but d'excursion, et près duquel nous ferons halte un instant.

Mais on ne le gagne pas, comme on dit, en trois sauts, ce pont d'Espagne, et je vous assure que les chevaux qui l'ont gagné ont bien mérité qu'on leur lâche un instant la bride, pour les laisser tondre l'herbe rare d'un petit gazon qui se trouve là. Avant d'y arriver, madame, il nous faut grimper, descendre, remonter, marcher, et grimper encore en faisant rouler les pierres sous nos pieds. — Ce qui n'est pas à dire que le voyage soit sans charme ; ne nous pressons donc pas ; une succession de sensations nous attend sur cette route.

Ici le soleil tombe d'aplomb sur nos tètes. Le sol échauffé renvoie sa chaleur: nous sommes entre deui feux. — souffrez qu'on s'essuie le front. Mais

nous voici sous un chemin couvert ; la verdure, rafraîchie par le voisinage du gave, exhale une odeur pénétrante ; on l'aspire à pleins poumons : « A la bonne heure, il fait bon ici ! » vous écriez-vous. Au sortir de là, nous entrons en plaine ; c'est une vraie surprise. Le chemin est plane, émaillé de bruyères en fleurs ; de place en place, sont semés des pins dressés en bouquets, comme dans une clairière. — L'eau qui coule là, ce n'est pas un gave ; je la puise dans le creux de ma main ; elle se promène tranquille comme un ruisseau paresseux sur son lit de cresson, les papillons volent et les insectes par essaim bourdonnent au-dessus. — Où sommes-nous donc, me demandez-vous? Ce n'est pas la montagne. — Oh! si fait, madame; ces oasis sont des fleurs parfumées qu'elle pose au creux de sa gorge, la coquette ! Levez la tête, et voyez plutôt, adroite ri a gauche, ces deux mamelons qui s'écartent, et devant vous , là-haut , ces fiers sommets au front ceint d'un éblouissant bandeau de neige.

Marchons, madame, bientôt nous atteindrons le Pont-d'Espagne ; cependant, si le temps vous paraît long, je vous raconterai, sur la cascade du l'as fa l'Ours, la légende qui lui vaut son nom.

Ça se passe entre chien et ours. — Vous avez remarqué, à l'endroit où s'élance cette cascade, combien l'espace est resserre entre !<• gave et la montagne; nous avons dû le franchir un à un. — Or,

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le chien venait de son côté, el l'ours «lu sien. L'ours

était tout a Tait mal léché; au lieu de se ranger, il «lit brutalement au chien : « Recule-toi, et me Laisse

passer! » Le chien était de bonne maison; il aurait dû w rappeler qu'on ne raisonne pas avec un manant, il l'oublia. « Fst-ce ainsi qu'on parle, repritil ? » Mais la leçon, comme on pense, ne prit pas, et après deux ou trois réponses mal sonnantes, on se montra les dents. — «. Je passerai ! — Je ne reculerai pas! — Nous allons voir! — Nous verrons î » Bref, dans l'espace restreint, on se rua l'un sur l'autre, on se colleta, et si bien que les deux champions roulèrent dans le torrent.

Faute «Je reculer, leur chute fut commune.

La Fontaine avait deviné ce chien et cet ours-lit quand il fit sa fable des Deux-Chèvres. Depuis lors. la cascade où ces entêtés à quatre pattes s'engloutirent reçut le nom du Pas dr l'Ours. C'eût été aussi bien le Pas <hi Chien, et je trouve que là-dedans le chien fut lésé; mais personne n'a réclamé, — laissons cela.

Fnfin, madame, voici le Pont-d'Espagne, qu'on nomme ainsi parce qu'il mène au sentier qui eonduità la frontière espagnole. Quelques planches de sii pieds de long, mal reliées entre elles et couvertes de mottes de gazon, avec deux sapins à hauteur 'l'appui, en manière de garde-fous, forment l'archi-

lecture rustique de ce pont. 11 est posé sur une lente de rochers, creusés à pic par le torrent qui glisse au-dessous, furieux et oonvulsif comme un serpent blessé. Ce pont tremble sous les pieds, et nul ne s'y arrête volontiers pour interroger la profondeur de l'abîme. C'est d'ailleurs un peu plus loin que la cascade se montre dans toute sa beauté. Deux gaves se réunissent pour la rendre imposante : le Marcadau qui coule des hauteurs glacées du A'ignemale, et le gave de Gaube. Ce dernier descend, en nappes écumantes, les larges gradins étages de son lit ; l'autre précipite, à angle droit, la chute de son onde transparente comme un cristal ; tous deux s'encaissent et se tourmentent avec un bruit de tonnerre, dans la l'ente que je vous ai dite. — et c'est alors qu'ils passent ensemble sous le Pont-d'Espagne, pour descendre, sans reprendre haleine, vers Cauterets. Un brave homme a disposé les tables d'une petite buvette à cette place; l'idée est heureuse ; sa recette, chaque jour de soleil, doit le lui prouver. Cette cascade du Pont-d'Espagne est, sans contredit, une des plus belles horreurs de la nature dans les Pyrénées. Elle est meilleure à voir qu'à raconter, je le sens bien ; aussi, madame, faudra-t-il me pardonner mon insuffisance.

Et le lac de Gaube? — Hé, madame, je vois bien qu'il faut que j'y arrive sans plus tarder. J'aurais voulu vous tracer un itinéraire, vous faire repasser

CAUTERBTS. 'J:\~

le pont tremblant, el vous engager dans le labyrinthe grimpant qui se présente immédiatemenl à gauche,

— dédale de pins chevelus dressés entre les pierres où le pied des chevaux glisse si fort, qu'il me semble que j'aimerais mieux, alors, porter les pauvres betes sur mon dos que de monter sur le leur. J'aurais voulu vous dire qu'après ce passage, on domine une petite vallée plate et tranquille, au fond de laquelle, sous des eaux dormantes, pointent des herbes vertes en touffes ; les pierres blanches semées en ce lieu ressemblent au gué de certains marécages. C'était inondé de soleil quand j'y passai ; il n'y manquait qu'un héron songeur, sur une patte, pour rappeler ces paysages que Marilhat avait rapportés d'un autre ciel. — Ah I madame, ce sont là les bonheurs du voyage que ces ressouvenirs, ces émotions, qu'un aspect imprévu réveille et auxquelles on laisse aller sa rêverie. Que de moments de notre vie surgissent alors tout vivants et colorés ! Aux choses succèdent les hommes, et l'on revoit les amis avec qui l'on était quand ces choses se sont présentées, et tout doucement on en vient à songer : « Où sont-ils? Que font-ils, à cette heure? » — Allez, souffles qui bruissez à mes oreilles, allez, ailes rapides qui lirez de ce côté, allez leur dire que je pense à eux, en attendant que cette feuille cueillie leur porte mon souvenir dans une lettre !....

Mais, non. madame, il vous faut le lac de daube.

il vous le faut tout de suite. Eh bien ! ne comprenezvous pas que tout maintenant, autour de nous, nous prépare à sa vue. C'est dans le silence que le gave roule sa plainte, le sol est aride, les montagnes se dressent grises et nues ; pas un oiseau dans l'air, plus de lézard frétillant sur la pierre : la solitude est complète. — Le soleil se cache, et les pentes qui devant nous forment un large entonnoir, se noircissent... Arrivez, madame, montez sur ce bloc... l'a percevez-vous, votre lac?

Oui, c'est un grand spectacle que cette onde bleue, dont la frange mesure une Ueue, et dont la transparence permet de suivre à 15 et 20 pieds une [lierre qui va sonder le fond, qu'on dit n'être pas à moins de 84 mètres. Comment est-elle là? Qui la retient? — A cette question, madame, comme moi, si vous étiez à mes cotés, vous sentiriez le frisson courir dans vos cheveux. Cette immense cuve, savezvous, est à plus de 5,000 pieds au-dessus de la mer : les sévères montagnes, qui lui servent de bords, s'élèvent tellement, que l'isard, sur leurs crêtes, aperçu d'où nous sommes, figure à peine un point noir. Le Vignemaleest au tond ; il a 9,000 pieds passés, lui; il domine tout cela, et, bien qu'il soit à trois grandes heures d'ici, sa masse est si haute, qu'on croirait n'avoir qu'à traverser le lac pour toucher sa base. Si tout à l'heure, le nuage se déchire, vous verrez son glacier, brillant comme une cuirasse d'acier poli. Il

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osl menaçant : la foudre n'atteint pas son iront, elle roule à ses pieds, et lorsqu'elle éclate, on dirait qu'il

ta porte tout en feu à sa ceinture; l'hiver il secoue les avalanches sur ses épaules; il entr'ouvre, l'été, ses crevasses perfides, aux yeux des téméraires; c'est lui, le bien nommé, qu'on appelle avec ses pareils les montagnes maudites!

Si tout cela s'écroulait !

Qui retient donc ces eaux, et qui retient l'un sur l'autre ces gigantesques entassements? Qui les a superposes ? Que faudrait-il pour les renverser? — Vous mêle demandez, madame, parce que nul, devant ce terrible spectacle, ne peut se défendre de réfléchir sur les causes de ces grands bouleversements. Vous voulez que je vous réponde, c'est-à-dire que je vous parle géologie, vous insistez même ; je le ferai donc, mais dans ma prochaine lettre, car j'aperçois vos yeux tournés vers le rocher qui s'avance en forme de promontoire sur le lac, — et c'est là, puisque vous permettez que je vous le dise, que se trouve l'objet de votre curiosité.

On y voit une tombe entourée d'une grille qui protège la pierre tumulaire dressée en cet endroit, pour rappeler un sinistre événement. L'inscription, écrite en deux langues, porte en français, du côté du lac :

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