DANS LE COMTÉ D'ESSEX
Cette lecture est douloureuse, elle impressionne vivement l'imagination, et la vôtre, sans doute, madame, du jour où elle en eut connaissance, a poétisé cette triste mort. — C'était deux jeunes cœurs pour qui l'avenir rêvé s'ouvrait souriant et plein de fleurs; ils avaient eu la pudeur de leurs premiers bonheurs et s'étaient envolés au loin pour eu cacher la vue aux indiscrets: ils ne voulaient d'autres témoins que cette grande nature qui élève l'âme, et la main dans la main, les voilà qui arrivent à ee lac. Que se passa-t-il alors? Est-ce la tempête qui les a précipités dans l'abîme, ou quelque fatal accident? — Ou bien, serait-ce. qu'enivrés de leur amourjusqu'a
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la folie, el pensanl que la coupe devait se larir un jour, ils se seraient dit : « Nous sommes trop heureux, il tant mourir on ce moment ! »
Ce sont là vos conjectures, et, nécessairement, madame, vous désirez savoir la vérité. Pour remplir vos secrètes intentions, je me suis donc rendu auprès de la veuve Soupe.
La veuve Soupe n'est pas une femme d'une mince importance: elle règne en souveraine sur le lac de Gaube et dépendances. Elle a un palais en planches et une toue armée de deux rames; qui veut se promener en bateau, qui veut boire ou manger, ou passer la nuit pour voir la lune sur le lac, lui paie tribut; c'est justice. L'impôt qu'elle a mis sur les boissons peut faire crier ; la bouteille de bierre revient bien à trente sous dans ses Etats. — A cela, madame veuve Soupe répond qu'il a fallu faire grimper les tonneaux jusque-là, ce qui n'est pas une petite affaire, et il n'y a rien à dire. — Mais la reine Soupe confisque à son profit les monuments élevés sur son domaine, et en ceci il me semble qu'elle excède les pouvoirs qui lui sont conférés par sa charte.
— Vous vous êtes approché du tombeau des Anglais? dit la veuve en vous abordant gracieusement.
— Oui, madame.
Alors c'est quinze centimes, reprend la reine du lac en tendant la main.
Quinze centimes par personne qui visite leur tombe, voilà ce que valent à son estime ces pauvres noyés qu'elle met en plein rapport ! C'est peu de chose. Par respect pour leur mémoire, ce qu'on a de mieux à taire, c'est de payer sans contester. — D'ailleurs, on ne veut pas s'aliéner une femme dont on attend une histoire.
« Ces Anglais, dit la veuve Soupe, vinrent un jour ici. Nous ne remarquâmes rien d'extraordinaire dans leurs allures. Ils entrèrent chez nous, demandèrent du rhum et deux verres, en attendant les truites du lac qu'ils désiraient goûter : on les servit, et naturellement on ne regarda pas ce qu'ils prenaient. Us se levèrent et dirent qu'ils allaient se promener en barque ; ils ne voulurent pas attendre qu'on appelât le garçon pour ramer. Le mari disait qu'il savait conduire un bateau, cl en disant cela, il sautait du côté du lac ; il paraissait très-gai et traînait par la main sa femme, très-joyeuse aussi, qui l'appelait : Mon ami ! mon ami ! en anglais. Alors, en soulevant la bouteille de rhum , on s'aperçut qu'elle était vide. Nous regardâmes aussitôt par la fenêtre. La barque était au large sur h' lac, il n'y avait plus personne dedans. — Le lendemain, on vit flotter leurs corps, on les repêcha, et nous n'en samuis pas davantage. »
Que dites-vous de cette histoire ? Moi, je dis, madame, que j'aimais mieux la vôtre, et j'ai bien peur
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que vous ne regrettiez d'être venue avec moi au lac de Gaube, auquel je jette, en partant, un coup d'œil qui me rappelle que je vous dois une seconde lettre, dans laquelle nous parlerons géologie. Je vous quitte pour repasser mon sujet.
PARLONS GEOLOGIE.
Madame,
Il y avait une fois une comète, — et il peut bien y avoir de cela quelques dizaines de milliards d'années. Ceci soit dit pour vous apprendre, tout d'abord, que pour les géologues, les milliards d'années ne pèsent pas seulement un pauvre petit de ces siècles que nous sommes habitués à considérer comme une éternité.
Cette comète, en l'année dont vous n'exigerez pas le millésime, se promenait, dans L'espace, ainsi que toute brave comète a coutume, autour d'un soleil
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quelconque, attachée à cette chaîne invisible qui la retient dans 1rs limites de sa révolution, — quand, en étourdie qu'elle était, elle alla donner de la tète... — sur quoi, bon Dieu? — Sur le soleil lui-même, ce même soleil qui fait mûrir vos petits pois. Le choc lut violent. Du coup la comète cassa un morceau du grand astre, el patatra, le morceau tombe et s'échappe dans l'infini, pour s'arrêter seulement après une course de 32 millions de lieues.
Et voilà comment notre terre prit naissance. — c'esl du moins le système de Buftbn. Ce sera le votre, Madame, si vous n'y voyez pas d'objection.
De quoi se compose un morceau de soleil? Hélas! c'est ce que ni moi, ni les plus savants astronomes ne vous diront au juste. — On veut croire que c'est une matière en fusion, un gaz enflammé, je ne sais quoi. — Croyez-le donc aussi.
De cette façon, notre terre, au commencement, était un globe en fusion, un gaz enflammé qui contenait les principes des métaux.
11 y a loin de là, n'est-il pas vrai, au corps solide sur lequel nous fatiguons aujourd'hui nos petites jambes? Pour en venir là, que s'est-il passé. — Ah ! Madame, une action terrible que nous allons tâcher de réduire ici à sa plus simple expression. Veuillez me suivre sans impatience.
Le métal était en fusion, par sa propre chaleur. Tel était l'état primitif des choses.
'J'tij COURSES DANS LES PtREKÉES.
Le calorique, vous ne l'ignorez pas, se dégage par le rayonnement.
Le métal en fusion rayonnait donc, mais par cela seul, il se refroidissait. — C'est la loi.
Or ce refroidissement forma la première pellicule solide du globe.
A cet instant, l'atmosphère se trouva dans des conditions de refroidissement telles que la combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène put avoir lieu pour former la vapeur d'eau.
La vapeur d'eau se répandit dans l'atmosphère. Le refroidissement continuait toujours.
Alors, en atteignant les couches supérieures de l'atmosphère, la vapeur s'est condensée en eau. — Cette eau est retombée par son propre poids. Kilo a rencontré le métal brûlant.
Elle s'est vaporisée de nouveau.
Elle est encore retombée, et ainsi de suite, en sorte que ce fut une époque de pluies ou de déluges continuels qui finirent par couvrir d'eau toute la surface du globe, lequel, on le conçoit, soumis à l'action du feu d'un côté, et à l'influence atmosphérique de l'autre, allait, à la longue, formant une croûte de plus en plus épaisse, et se refroidissant chaque jour.
La planète devait donc présenter l*aspecl d'un océan sans bornes, et n'être pas autre chose en réalité. La Genèse le constate.
Là-dessus, passons aux continents.
Ici, Madame, veuillez vous rappeler que dès le principe, la terre s'était mise à tourner Mir ellemême et aussi à tourner autour du soleil, de la manière que les professeurs de géographie nous l'ont appris. Soumise à ce double mouvement, les eaux devaient obéir à des courants furieux, entraîner les matières mal agrégées sur la première croûte du sol, les rouler, les broyer d'un pôle à l'autre. Ce faisant, elles creusaient ici des vallées profondes où elles se précipitaient; elles déposaient là des sédiments qui, ^'exhaussant par couches successives, et profitant à la fois de l'abaissement du niveau des eaux, se présentèrent un jour, à l'état de marais à dessécher, au soleil qui en fit son affaire. Ce furent là les premiers continents'
— Est-ce tout, et arrivons-nous aux montagnes, me demandez-vous déjà? — En vérité, non. Madame, car je suis de ceux qui, pour expliquer comment on met le pain dans le four, vont chercher la farine au moulin, afin de n'avoir pas à remonter de la pelle au pétrin, et du pétrin à la mouture, — méthode que je ne blâme point, mais qui n'est pas la mienne. — 1 onsidérez d'ailleurs que déjà je suis en eau, et qu'avant d'en finir je serai en sang, et que c'est pour votre service, et que vous l'avez voulu.
Du courage donc, et laissez-moi vous exposer ce que les savants considèrent comme la base de la - logie, à savoir que chacune des croûtes refroidies
dont nous avons parlé, et qu'on nomme formations, sont partout superposées dans le môme ordre.
Cet ordre, le voici : — Nous mettrons le feu d'abord, — C'est l'opinion généralement reçue que le centre de la terre est en ignition. Les sources d'eaux chaudes, les volcans en font foi.
Immédiatement au-dessus nous avons le granit;
Puis les gneiss;
Puis le mica schiste;
Puis les talc schistes, au-dessus desquels se trouvent :
Les ph y llades, ou terrains de transition, ainsi nommés parce que les géologues reconnaissent deux espèces de terrains, les premiers formés par le feu, les seconds par l'eau, et que ces phy llades, situés entre deux, sont exempts de cristallisation ; leur composition est tout entière sédimenteuse; c'était, si l'on veut, la vase des torrents d'alors.
Les terrains formés par le feu, ou terrains ignés, qui sont ceux que nous avons déjà mentionnés, sont appelés Plutonims, s'il vous plaît, par respect pour la mythologie; les autres sont des Neptuniens, et se présentent aussi, au-dessus des terrains de transition dans un ordre régulier.
Il découle de ce fait une foule de déductions importantes, desquelles la science tire toute son autorité, et l'aplomb de son bonnet carré.
t h jour cependant, des gens qui s'étaient dil : « La
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science! la science! c'est bon, el la théorie aussi, mais sont-elles infaillibles? Vérifions un peu par qousnièiiie. )> — Ces gens s'en \ inrenl tirer leur révérence aux professeurs. — « Par Dieu ! Messieurs, nous nous la ilonne/ belle, avec votre ordre invariable de superpositions plutoniennes el neptuniennes. Nous venons de tel endroit, où oous avons pratiqué des fouilles; or, dans les domaines de Neptune nous avons trouvé une formation du seigneur Pluton; qu*avez-vous à direà cela? » — La science avait bien envie de répondre que cela n'était pas vrai. Mais les schismatiques affirmaient le lait, et disaient : « Allez-y voir! » C'est ce qu'il y avait de mieux à faire.
Mlle y alla donc, la science; elle mit gravement ses lunettes, elle se gratta l'oreille, — et comme on la regardait en dessous pour voir sa confusion, elle se redressa sereine et triomphante. — L'objection confirmait sa règle, et l'affront tournait à sa plus grande gloire.
— Mes petits amis, dit-elle à ses envieux, veuillez faire cuire des œufs sur le plat. Vous savez comment on s'y prend. On étale du beurre sur l'assiette, on casse les œufe par-dessus, et l'on saupoudre le tout de sel el de poivre; mais ici la démonstration peut se pnsser de sel. Veuillez donc mettre votre plat sur le fourneau. Les œufs formeront une couche blanche au-dessus du beurre en fusion ; que des globules d'air se présentent et fassent éclater les bouffissures qu'ils
auront soulevées, le beurre s'échappera par celte crevasse et se répandra sur les blancs d'œufs; — niais cela ne voudra pas dire qu'on a mis le beurre pardessus.
Et de fait, Madame, la présence de certaines couches de terrains qui troublent, en apparence, et par espaces, l'ordre des superpositions, n'a pas d'autre explication. Ainsi les formations porphvriques en fusion se sont parfois échappées, par une crevasse ouverte, à travers les couches solidifiées, et les on1 recouvertes à la manière du beurre sur les œufs. C'est là ce que nos jeunes novices avaient découvert. Ce phénomène qui se présente souvent, était de nature à embarrasser tout d'abord les géologues. En conséquence, après avoir fait sa leçon, la science ajouta généreusement à ceux qui lui avaient donné l'occasion de son triomphe : — « Etudiez donc cette grande cuisine, Messieurs, et quand vous la saurez, nous serons heureux de vous recevoir in nostro docto corpore ; vousavez déjà des titres à notre reconnaisance. » Maintenant, Madame, permettez-moi de m'énormirillir; vous savez beaucoup de choses. Vous savez le feu de la terre, vous savez les métaux en fusion, vous savez leur refroidissement qui a produit les formations de terrain, vous savez l'ordre invariable de ces terrains; bref, vous en savez autant que moi; — maintenant nous pouvons parler montagne. Parlons-en.
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l a moi encore, cependant, pour répondre à l;i question que vous ne manquerez pas de m'adresser,
tout-à-l'heure, sur le temps que la nature a mis à faire chacune des formations dont nous avons parlé. C'est une curiosité légitime. — Les gens timides vous diront des millions d'années. Nous, plus hardis et plus vrais aussi, nous n'hésiterons pas à y ajouter quelques milliards encore. — « Est-il possible, et n'exagérez-vous point, dites-vous? » — Jugez-en.
Vous connaissez le marbre, cette pierre si dure que le statuaire emploie, et vous n'ignorez pas qu'il en existe des carrières considérables: c'est assurément une des formations de la nature, les plus intéressantes pour les gens du monde.
Eh bien! Madame, voulez-vous, avec moi, prendre tous les coquillages de la mer, tous les poissons depuis la sardine jusqu'à la baleine, les briser, les concasser, en faire une seule et même bouillie? — J«' ue sais pas trop, en ('-tendant cela sur les bas-fonds des océans, si nous parviendrons à en former une tartine d'un millimètre d'épaisseur; mais si peu que ce soit, nous aurons le principe d'une formation de marbre. — Le marbre n'est pas autre chose; c'est un calcaire coquillier. — Or, si vous considérez que les carrières de marbre de nos jours ont une épaisseur de 5 et 600 mètres, vous vous demanderez combien de générations de poissons ont dû passer et trépasser, pour composer un si gigantesque ossuaire. Mettez que la
vie commune d'un poisson soit de dix ans, et qu'une génération réduite en bouillie et bien étalée, donne une épaisseur d'un millimètre, comptez, je vous prie, combien il faudra de millions d'années pour arriver à une agglomération de 500 mètres de hauteur. — Ajoutez-y, à votre estime, le temps qu'il a fallu à cette matière pour venir à l'air, pour subir son action, pour voir des couches successives de terrain se former par-dessus, et pour se durcir, au point où nous la voyons, sous la double action de la pression de ces couches superposées et de la chaleur due à la présence de corps voisins et brûlants; — car tel est le travail auquel la science affirme que le marbre a été soumis; — et ceci fait, dites-moi si vous reculerez, au total de votre addition, devant les neuf zéros d'un petit milliard d'années? Non; je vois même d'ici que vous en posez encore un, et puis deux, en me regardant. Allez toujours, Madame; — ce n'est pas moi qui vous arrêterai.
Sur ce, revenons à nos montagnes.
La terre a été jeune; — vous souffrirez bien «pie j'établisse cela. Alors, comme la plus belle fille du inonde, elle avait la peau unie, ses tissus étaient pleins et ses contours arrondis. S'il lui a fallu, à la terre, tant de milliards d'années pour former le marbre, — en présumant qu'il lui en ait fallu tout autant pour opérer les autres formations, — vous admettrez bien qu'après cela, et c'est le moins que nous puis-
sionsdire, elle a irise la vieillesse. A cet âge, adieu 1rs joncs rebondies! on a des rides! — Eh bien ! Madame, la terre s'est ridée, et ses rides sont les montagnes. Voilà ce que je crois, moi, tout bêtement, — et l'idée n'est pas de nous.
Mais si vous désirez que nous soyons plus scientifique, nous allons tenir un autre langage.
Madame, il y a, sur la formation des montagnes, trois opinions. Chacun dit : « la mienne est la meilleure, celle de mon voisin ne vaut rien. » Nous, nous serons moins exclusif que cela, nous les admettrons toutes les trois.
Les soulèvements, disent les premiers, ont produit les montagnes. Les soulèvements sont dus à l'expansion des gaz. — Nous comprenons cela.
Les affaissements, au contraire, prétendent les seconds, ont. donné naissance aux montagnes; et ils raisonnent sur la différence entre le refroidissement des couches inférieures et celui des couches supérieures. Les supérieures ont été plus tôt refroid u s : lorsque les autres ont à leur tour éprouvé le refroidissement, elles se sont naturellement concentrée^, rontractées ou retirées en laissant des cavernes dans lesquelles certaines parties des couches supérieures se sont affaissées pour devenir des plaines et des vallées, à côté des autres parties restées debout. Ces masses inébranlées sont passées, du même coup, à l'état de montagne. — Nous comprenons encore cela.
Nous pouvons même dire plus; nous concevons aussi qu'un affaissement a pu produire un soulèvement correspondant, et que, par conséquent, rien n'empêche les deux systèmes de se donner la main.
Arrivons à la troisième opinion. Celle-là parle de forces latérales, et veut, pour être comprise, que je vous fasse part de l'expérience qui a servi à sa démonstration. Elle est d'importance. — Continuezmoi donc votre attention, Madame ; laites effort, et votre courage sera récompensé; croyez-moi sur parole.
On a pris des rubans; on les a superposés, et l'on a dit : Supposons que ces rubans représentent les différentes couches de la terre. — Dans la réalité, ces couches superposées sont maintenues l'une sur l'autre parleur masse pesante. Nous mettrons, en conséquence, un poids sur toute la longueur de nos rubans pour obtenir sur eux un effet analogue. Ceci fait, nous agirons par les deux bouts avec deux forces dirigées l'une contre l'autre. Voilà l'expérience.
Regardons ce qu'elle donne. Les rubans se Irisent dans le même sens et nous offrent des ondulations semblables à celles que présentent, sur une coupe géologique, les différents terrains constitutifs du globe. Nous avons ainsi la configuration des vallées et des montagnes, — et les partisans des forces lui>:rales vous disent : — « Nous admettons les soulèvements, nous admettons les affaissements, niais nos
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fortes latérales sont iine troisième cause de la formalion des montagnes, tenez-le pour certain.
Il est évident, Madame, que ces forces ne sont pas constamment eu présence, et dès lors vous êtes en droit de me demander : — Mais quelles sont-elles? el quand ont-elles agi? — L'une sera, si vous le voulez bien, le mouvement même de la terre ; l'autre, un choc en sens contraire; — et, c'est toutes les fois que la terre a reçu pareil choc que les forces latérales ont agi.
— La terre a donc éprouvé plusieurs chocs ?
— En doutez-vous, Madame ?
— Et qui a pu les lui faire subir.
— (/est en demander bien long. Mais puisque Buftbii a supposé qu'une comète avait accroché le solei), — ce que vous avez admis, qui vous empêche de croire à la bousculade un peu vive d'une autre comète mal apprise qui nous aura rencontré sur son chemin. Dameî chère lectrice, lorsqu'on en arrive à causer avec ces sciences qui vous parlent de millions de lieues, de milliards d'années, et qui ne sourcillent ni devant l'infini ni devant l'éternité; il faut être résolu à tout. — Prenez d'abord la chose en plaisantant, je le veux bien, mais bientôt, comme au bord d'un gouffre béant, au-dessous des cimes élevées, le vertige vous saisit, et cela devient sérieux, et prenez- \ garde, >i vous vous y jetez tète baissée, vous n'arriverez jamais au fond, mais ce sera comme une lolir-
qui vous poussera. Qu'un bras s'offre pour vous sauver : « Non, non, crierez-vous, je veux aller jusqu'au bout ! » Et de nouveau, les yeux grands ouverts vous vous plongerez dans des éblouissements sans nombre.
Voilà la science! En vain vos petits yeux vous disent : tout s'arrête au soleil ou à Uranus ; elle vous montre des mondes à des cent millions de lieues. Vous ne les voyez pas, elle ne les voit pas non plus, mais elle vous prouve mathématiquement leur existence, et vous y croyez, et quelque jour, au bout de sa lunette, elle vous les met sous les yeux. Rappelezvous l'histoire de la Planète-Leverrier.
La science! ne vousa-t-elle point parlé longtemps de races disparues, d'animaux gigantesques auxquels votre imagination avait peine à croire. Sur un vestige informe elle en calculait les proportions, elle rétablissait de toutes pièces leur structure, et voilà qu'après des années, la terre ouverte aux profondeurs qu'elle avait dites, montra, avec tous ses os, le squelette de ces mastodontes devinés et déjà reconstruits par Cuvier.
Vous vous dites, parce que votre vie ajoutée à celle de votre père, de votre grand-père et de vos aïeux n'a rien vu changer, vous vous dites : les lois de notre monde sont immuables, et depuis le commencement il tourne sur les mêmes pôles. Non, vous répond la science d'hier, la terre a eu différents
pôles. Ces! là que nous en arrivons avec les forces latérales. N'avais-je pas raison tout a l'heure quand je vous promettais des choses intéressantes?
Vous supposez donc une comète rencontrant violemment notre globe. Les forces latérales sont en présence ; des plis se forment à la surface de la terre ; il s'en formera de môme sur votre main potelée, si vous poussez dessus un doigt de votre autre main, — et voilà des chaînes de montagnes. — Toutes ces chaînes sont dans le même sens, elles affectent le parallélisme; retenez ce point.
liais la comète est la plus forte; elle agit sur la (erre comme la bille d'un billard qui en rencontre une autre en mouvement; elle change sa direction. Elle tournait de droite à gauche, elle tournera sur un axe oblique, de gauche à droite. — La terre, de cette façon, ne tournant plus dans le même sens. 'I n'est-ce autre chose pour elle, si ce n'est un. changement de pôle.
On peut avancer cela, me direz-vous, mais il faut le prouver. On le prouve de deux façons.
On dit d'abord : Regardez les montagnes. Prenezles par séries. Elles seront parallèles, — c'est le point que je vous ai prié de retenir, — elles seront parallèles par séries; mais les séries entre elles n'auront point de parallélisme. En d'autres termes, il y .1 des montagnes dont la chaîne va du Nord au Midiet d'autres dont les chaînes vont de l'Est à l'Ouest'
*2o8 COURSES DANS LES PTRENEES.
D'après le système des forces latérale*, elles n'ont pu être le résultat d'une même commotion, ou le système serait faux, il n'existerait même pas. — C'est juste. Démontrons donc qu'il existe, et qu'il est vrai.
S'il n'y avait eu qu'un choc, il serait arrivé à une époque où la terre, plus ou moins refroidie, aurait compté, dans sa croûte solide, une ou deux, ou trois, ou quatre formations, et toutes les montagnes du globe présenteraient, dans leur masse, le même nombre de ces formations. — Il n'en est rien. Les unes sont composées de trois formations, les autres de quatre, — ce qui revient à dire qu'elles ont été produites, celle-ci lorsque la terre était âgée de tant de formations, et celles-là, lorsqu'elle était plus vieille de tant d'autres. — Donc les montagnes n'ont pas été soulevées à la même époque; donc il y a eu plusieurs chocs, et — c'est la conséquence, à Chaque nouveau choc, la terre a changé la direction de son mouvement sur elle-même, sans cela les chaînes d'une époque récente seraient parallèles ù celles d'une époque antérieure, ou mieux, toutes les montagnes du globe offriraient une seule orientation, — ce qui n'est pas. Or, toutes ces montagnes ont nécessairement dû se produire dans le sens du nouveau méridien imposé U la terre. Donc la terre n'a pas toujours eu les mêmes pôles.
Il est même constant qu'il y eut un jour où IV'-
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quateur passait par les pôles actuels, el où, réciproquement, les pôles d'alors étaient à l'équateur d'aujourd'hui.
On le prouve, avons-nous dit, de deux Tarons : — En restant dans le domaine des probabilités, comme nous venons de le rapporter. — et puis en entrant dans le champ des réalités pressenties parla science; — en reconnaissant, aujourd'hui, au pôle, à l'état de fossile, des animaux, des éléphants, des girafes, et des plantes aussi, des palmiers par exemple, qui vivent exclusivement dans des températures tropicales, — et en constatant de la même manière, à l'équateur, les animaux et les végétations polaires '.
Quoi de plus convaincant, mais à la fois de plus immense, et, si je puis dire, de plus vertigineux pour des gens, qui, comme nous, Madame, avons toujours cru voir loin quand nous avons vu au-delà de notre bout du nez.
S'il vous plaît, donc, sans autre transition, reve-
I Ce? idée? toute* nouvelles sur la géologie sont empruntée? au livre de M. de Boucheporne, intitulé : des Etudes sur l'histoire de la terre. 1 vol. in-8°, Paris, 1844.
Nous «ommes loin d'avoir l'autorité nécessaire pour rendre ;'i cet ouvrage la justice qu'il mérite, et nous devons dès e\cu<es au savant géologue pour avoir osé rapetisser son œuvre aux proportions d'un livre comme le notre.
Cet ouvrage, a-t-il été dit, est appelé à faire une révolution daus la science. Rien
n'échappe au système lumineux qu'il renferme, — et dont les clartés, ajouljn--nou-,
éblouissent jusqu'aux profanes. — A coup sur, si ce n'e~t pi= là, la vérité absolue,
■ r-i-t-on contraint de reconnaître, en répétant ce qui fut dit, en d'autres
sur le système de Combustion de Lavoisier : c'est la plus belle erreur de
l'c?pril humain •
nons à des sujets un peu plus -à fleur de terre, et puisque nous sommes dans les Pyrénées et que nous savons que l'âge d'une montagne se reconnaît à ses formations comme celui des chevaux à leurs dents, voyons à chercher l'acte de naissance des masses qui nous entourent.
Les Pyrénées sont les contemporaines des Alleghanys. Leurs arrière-grand'mères sont les chaînes de l'Himalaya oriental et les montagnes du Brésil; — elles étaient, croit-on, avant la première révolulion du globe. Les monts Dovre sont venus ensuite, puis les Andes du Pérou. Le Caucase et les Alpes orientales, ensuite, surgirent à la même époque. Enfin, Madame, autant qu'il m'en souvient, les sœurs cadettes et les petites-filles des Pyrénées, seraient les montagnes de la terre de feu, l'Atlas et l'Himalaya occidental.
Les richesses géologiques des Pyrénées sont nombreuses, et ce n'est point en vain que le minéralogiste interroge leurs flancs avec son petit marteau. Le fer y abonde; on y trouve du cuivre, du plomb et de l'argent. Au col de Venasque, tout prés de l'hôpital, on peut voir une mine de cuivre en exploitation. Dans la vallée d'Héas il existe une mine de plomb argentifère, dont on vous offre partout des échantillons. Elle est aujourd'hui abandonnée; le minerai cependant était riche, mais la dureté <!<> la roche rendait le travail pénible et 1rs frais trop dis-
CÀ1 TERBTS. -'Hl
pendieux. — Les marbres formenl encore une des P 1 ii >; grandes richesses de ces montagnes. Tout le monde connaît le marbre de la vallée de Campan qu'on nomme vert campan ; cette même vallée en recèle une nombreuse variété; elle est le lieu de leur plus grande exploitation.
Maintenant, que sont ces lacs, élevés comme le lac de daube, à propos de quoi tonte cette belle lettre que je termine, a pris naissance? — Les lacs ont été primitivement, au moment du soulèvement, et sont encore à l'heure qu'il est, des espèces de cuvettes qui reçoivent plus d'eau qu'elles n'en déversent, et qui, par conséquent, restent pleines.
Mais ces lacs, resteront-ils toujours lacs, ou bien que deviendront-ils? — Ils se combleront, sans nul doute, ou deviendront des vallées, comme celles que nous aurons, en temps et lieu, l'occasion de vous faire remarquer.
— Et les montagnes? — Les montagnes s'aplaniront, car elles vont, chaque année, s'usant et se dégradant : quelque jour elles disparaîtront. — Dans combien de temps, et si ce temps sera prochain? — Comptons-le si voulez, Madame.
L'action combinée des neiges, de l'air et des eaux, écaille et rend friable la surface des roches qui forment la crête des montagnes. C'est un fait. Le vent porte au loin cette poussière, et ce qu'il en emporte
a été évalué à 1 millimètre par an. Or te calcul est bien simple.
En mille ans il en aura enlevé un mètre. Pour en enlever mille mètres, il lui faudra un million d'années; et comme les plus grandes hauteurs des Pyrénées ne dépassent guères trois mille mètres, vous voyez que le nivellement de notre barrière d'Espagne ne sera pas l'affaire de plus de trois millions d'années.
Cela vous prouve, Madame, que tout s'use en ce monde, les montagnes et peut-être aussi la patience des femmes, — et m'avertit en outre qu'il est sans doute grand temps de vous quitter.
Pardonnez donc les longueurs du géologue.