UN LEVER DE SOLEIL
Lo Mont-Né se dresse en forme de cône devant Cauterets, et le domine de 5,000 pieds, ce qui lui donne une élévation d'à peu près 8,000 pieds audessus de la mer. C'est au haut de ce pic qu'on va voir lever le soleil.
Un jour, à dîner, la partie nous fut proposée ; le temps était magnifique et promettait une belle ascension. J'acceptai.
A onze heures on partit. 11 n'y avait plus de lune. Pour traverser les arbres plantés presque au sortir
du village, il fallut que le guide allumât une bougie dont il s'était précautionné.
C'était un bon guide; on nous l'avait donné pour tel, et comme étant de seconde classe
Qu'est-ce qu'un guide de secondeclasse? — 11 y en a de première ; il y en a de troisième ; mais on n'entend parler de cela qu'à Cauterets, — - et c'est bien de quoi provoquer la curiosité. — Où ces guides prennent-ils leurs grades? — Qui contresigne leur promotion? M. le maire de Cauterets lui-même, nous a-t-on dit.
Or, l'idée n'est pas mauvaise. Les guides, pour mériter un titre qui doit les mettre en crédit auprès des étrangers, se piquent nécessairement d'émulation; c'est à qui fera preuve de zèle, de politesse, de dévouement et de courage. — Mais la première lois qu'elle lui arriva, à M. le maire de Cauterets, cette excellente idée, comment s'y prit-il pour la réaliser. S'en rapporta-t-il à la commune renommée? — La voix publique, c'est bien quelque chose, mais pour un magistrat animé d'un véritable esprit de justice, et désireux d'éclairer sa conscience, est-elle suffisante? Je ne le crois pas. Aussi j'estime qu'il procéda par voie d'examen.
Le maire et l'adjoint, je me le figure, firent comparaître, par-devant eux, les guides aspirants. Ou commença évidemment par la géographie :
— Quels sont les meilleurs sentiers pour accomplir telle ou telle excursion?
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Puis vint la météorologie :
— A quels signes reconnaissez-vous rapproche de la pluie ou de l'orage?
P&ssant enfin aux qualités personnelles et essentielles :
— Si l'étranger que vous conduisez, glissait dans le torrent, que feriez-vous?
— M. le Maire, je m'y précipiterais la tête la première, après lui, et le repêcherais.
— Bien.
— Mais, si un ours survenait.
— Je prendrais ma pique et lui enfoncerais le fer dans la gorge.
— Ah ! très-bien !
Et, de fait, on ne peut pas mieux répondre. Mais, dans de pareils cas la théorie n'est pas grand'chose. C'est bien facile à dire : Si un ours s'avance, je l'embroche. C'est à l'épreuve qu'il faudrait voir ce beau courage; et comment s'y prendre pour la faire subir aux candidats ? M. le maire ne se souciait pas de sauter dans le gave; M. l'adjoint déclinait le rôle de l'étranger en tiers avec l'ours et le guide. Si le candidat, par hasard, s'était vanté, c'était un maire noyé, il iiv a pas à dire, et un adjoint mangé! — Décidément la méthode d'examen est incomplète ou impraticable; et l'on sent bien qu'elle dut être repoussée.
Restait à établir les grades sur des raisons de force et «le santé, tout en tenant compte des droits acquis.
— et dès lors il fut entendu que les commençants seraient de troisième classe, et les vieux de première, la classe intermédiaire étant réservée aux hommes vigoureux de 25 à 40 ans. Ce qui fait que les guides de seconde classe sont généralement les meilleurs et les plus recherchés. — et que, dans notre intérêt, on nous en avait choisi un de cette catégorie pour notre ascension du Mont-Né.
Or donc, après avoir traversé le petit bois, sur la première pente, on souffla la bougie, et nous fûmes réduits pour toute lumière à cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
La nuit, on sait cela, dans un chemin inconnu, tout prend des proportions effrayantes ; les ombres s'allongent, les profondeurs augmentent, le bruit grossit, et les flaques d'eau paraissent des mers. Nous avancions dans la gorge qui conduit au lac d'Illeu ; le sentier glissant et coupé sur la pente n'avait tout juste que la largeur de nos deux pieds: le gave, à pic, mais invisible dans son noir ravin, semblait nous appeler, aussi marchions-nous avec circonspection, le bâton ferré en arrêt. On ne disait pas grand chose, et l'on pensait à part soi : « Me voilà parti, mais reviendrai-je? » Je défie les plus résolus de se défendre d'une certaine et pénible impression à leur première course de nuit dans les montagnes. <hi est brave devant un danger clairement envisagé, et tel qui affronterai! des bataillons
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en plein jour, tremble, la nuit, dans >a chambre à coucher, quand un meuble craque, et n'ose se lever.
Mais on s'habitue à tout, et ce premier moment passe, nous y allâmes d'un esprit dégagée! d'un pas résolu, sautant par-dessus les pierres, et traversant, de place en place, les eaux courantes (les sources d'en haut.
Ces clairs ruisseau! étaient au reste les bienvenus. Le matin même, j'étais allé de mon pied léger visiter le lac à'Estoum, une course de six heures et demie, au pas gymnastique, et la fatigue se traduisait par une sécheresse de gosier très-pénible; la langue s'attachait au voile du palais, et la gorge se fermait. Chaque fois que nous entendions l'eau s'annoncer avec son bruit grelottant, nous nous précipitions vers elle comme font les écoliers parisiens en promenade lorsqu'ils entendent la sonnette du marchand de coco. Nous prenions, sans la boire, l'eau dans notre bouche, et pour un quart d'heure, nous étions rafraîchis.
Mais puisque j'ai parlé du lac d'Estoum, aussi bien, tout en gravissant notre pic, puis-je parler du val de Lutour qui y conduit.
Cette vallée de Lutour a moins de déclivité que celle de Jéret, en sorte que le gave plus tranquille s'y promène, baignant doucement le pied des montagnes qui encaissent la vallée à gauche, et caressant la lisière des prairies qui descendent des versants à
droite. Des chevaux, mêlés avec des vaches, paissent leur herbe grasse, sous la garde de quelques bergers dont les huttesde terre s'élèvent, comme des taupinées de grande dimension, au milieu de la verdure.
Cette vallée a encore cela d'appréciable, que n'étant point partout praticable aux chevaux, on n'y rencontre point ces bruyantes cavalcades qui déchirent l'air avec les fouets au manche orné d'un triple pompon rouge, qui sont une des branches du commerce de Cauterets. Pour peu qu'on soit dans un de ces bons jours où l'on cause si bien avec soi-même, on s'y trouvera véritablement heureux, et rien ne viendra désagréablement vous distraire. On y marche dans le silence et dans la solitude; on n'entend que le bruit sec et lointain de la cognée du bûcheron dans les sapinières de la hauteur. Parfois vous vous croisez avec des pasteurs en voyage, mais ils respectent votre méditation.
Ces pasteurs poussent devant eux leurs moutons qui, l'heure de midi venue, se groupent en bataillon serré, la tête sous le ventre du voisin pour préserver du moins leur front des rayons du soleil dardant d'aplomb. Les bergers alors s'en remettent au chien, s'étendent à l'ombre d'un buisson et dorment. Le chien veille, lui, assis sur sa queue, la gueule ouverte et la langue pendante; il a son devoir à remplir, et sa consigne, il s'inquiète peu du grand chaud, l<v brave animal.
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Le lac d'Estoum est plus petit que lo lac de Gaube,
mais non moins sévère; il n'est accessible que d'un côté; la transparence de ses eaus est admirable; les truites cependant n'y vivent pas. Mais il est loin ce lac, on perd souvent haleine et patience avant d'y arriver. On m'avait dit qu'un bon marcheur pouvait y toucher et revenir à Cauterets en quatre heures. Il faut se méfier des heures de montagne comme des lieues de pays; l'expérience m'apprit, ce jour-là, que quatre heures peuvent quelquefois se traduire par sept.
Mais revenons à notre ascension.
Le guide nous avait promis une étape à l'endroit qu'il appelait les Cabanes. Depuis deux heures et demie nous gravissions, lorsque la voix des chiens nous surprit. Le guide fit un détour, et passa la tête par la porte ouverte d'une hutte de pasteur. Nous étions aux Cabanes.
— Ohé! l'endormi, il faut se réveiller, cria-t-il en patois.
On ne répondit pas, mais, après un instant, un garçon frissonnant et les cheveux collés au front, comme s'il sortait de l'eau, parut à la porte.
On entra chez lui, il ranima les charbons de son foyer rouvert, pour nous sécher les pieds; la bougie fut allumée, les provisions étalées, et le souper commença. Notre hôte en prit sa part avec un certain plaisir. Les pâtres ne mangent pas souvent de la
viande sur leurs hauteurs, et boivent encore moins de vin; nous avions l'un et l'autre, le régal était complet.
J'ai dit ailleurs ce que c'est qu'une cabane de pasteur; s'y tenir debout est difficile; nous nous tenions assis sur des peaux de mouton. Quand le chien avait vu que nous étions des amis de son maître, il avait cessé d'aboyer. Sa tête se montrait à l'entrée de la hutte. Je le vois encore; c'était un jeune chien, et le rôti avait tout l'air de lui faire fort envie ; mais timide, honteux et pataud comme un petit campagnard, il n'osait avancer lorsqu'on l'appelait; si l'on venait à lui, il reculait. Il fallut que son maître le tirât par la peau du cou jusqu'au milieu de notre cercle. Alors il s'enhardit, non-seulement à prendre les morceaux dans la main, mais encore à venir flairer nos moustaches, lorsque d'autres morceaux, à son grand étonnement, avaient disparu dans noire bouche.
Mais, — comme disait le roi Dagobert à ses chiens. il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte. — Nous nous quittâmes. Le guide nous avertit qu'il n'y avait plus désormais de sources à rencontrer ; en conséquence il remplit les bouteilles vides de belle eau fraîche, et nous partîmes. Nous en avions encore pour (\v\\\ heures ; il ('tait une heure el demie environ.
L'ascension du Mont-Né osl une des plus difficiles
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qu'on puisse foire. On grimpe constamment, sans chemins tracés, et sans trouver la moindre plaine ou plate-forme pour délasser les jambes parmi changement d'allure. La nuit, la difficulté de l'ascension
est encore augmentée: on marche sur des pierres
roulantes et sur des mousses glissantes, on ne sait où l'on pose le pied. Sans le bâton ferré, on n'en viendrait à bout, et néanmoins, il faut encore s'attendre à mesurer plus d'une fois la terre avant d'arriver au sommet défendu par des amas de neiges retenues dans de profondes crevasses.
Nous sommes arrivés au haut vers trois heures. La nuit était encore complète. Nous sentions bien que nous étions perchés sur une pointe d'aiguille, et que le vide s'ouvrait tout autour de nous, mais l'obscurité nous empêchait d'en sonder la profondeur. Seule, la petite lumière de l'établissement de César brillait au-dessous de nous, et nous donnait la direction de Cauterets. On s'installa dans une anfractuosité du pic. et le guide alluma son dernier bout de bougie, dans l'idée que ce phare serait aperçu du veilleur des bains. En effet il le fut, et nous eûmes la satisfaction dans la journée, d'entendre qu'on disait dans le village : « il y a eu cette nuit une ascension au Mont-Né: une lumière y a été vue! »
Cependant, il rommeneait à faire froid, et le vent contre lequel, heureusement, nous étions abritée soufflait fort à cette hauteur. Il s'agissait de ne pas
se laisser refroidir, et nos paletots y suffisaient à peine. Volontiers on aurait cédé au sommeil, mais nous nous en défendions, de peur du frisson qui suit le réveil, — et silencieux, nous restions, les yeux fixés du côté de l'orient, d'où nous attendions un grand spectacle.
Il commença. — Une ligne blanche, d'abord un peu verdâtre, marqua l'horizon; elle s'élargit et bientôt éclaira les masses grises des montagnes entassées au loin à nos pieds. Rien n'était distinct, mais tout était sévère, morne et glacé. Pas un bruit d'être vivant ne s'élevait dans la nature. La création semblait frappée de terreur; elle attendait le maître. Un jour n'était-il pas venu déjà, où sa colère avait permis la grande catastrophe qui produisit le chaos sur ce point du globe?... Qu'allait-il ordonner aujourd'hui?... Les vents eux-mêmes se turent. — Nous, nous ne parlions pas.
A ces lueurs froides, des vapeurs roses vinrent se mêler. L'ordre fut visible dans les chaînes de montagne; les neiges brillaient doucement, les cimes se doraient; seuls les versants du couchant et les fonds de vallée demeuraient noirs. — On commençait à respirer; l'espoir renaissait.
Ensuite il se lit, dans les bandes éclairées du ciel, une sorte de palpitation ; les plus basses semblaient communiquer leur mouvement à leurs proches, et les repousser en reculant comme une foule qui s'é-
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carte sut le passage du souverain. La lumière allait s'élargissant, et Ton devinait un concert de cirais' qu'on ne pouvait entendre. Auprès de nous, des frémissements d'ailes, puis des cris d'oiseau y répondirent.
Alors, là-bas, toujours du côté de l'orient, dans un nimbe de poudre d'or, un globe de feu surgit, tranquille, majestueux et sans rayons. Il grandit, monta, puis tout d'un coup, déployant des rayons immenses, inonda la terre et les deux de sa lumière souveraine !...
Le soleil était levé!
Après avoir donné un coup-d'œil aux monts étages sous nos pieds, et nous être fait nommer les pics d'alentour, il ne nous restait plus qu'à opérer la descente.
Une fois le sommet du cône derrière soi, c'est tout plaisir. Au sol pierreux succèdent les pentes gazonnées. On tient sa pique en arrière, la pointe appuyée sur la terre, et fortement maintenue par le bras gauche qui supporte tout le poids de notre personne, et ainsi enrayé, on se lance à corps perdu. Par ce procédé, on dévore l'espace avec ses jambes, et cinq minutes suffisent à vous faire descendre ce qu'on a mis près d'une demi-heure à grimper.
\ sept heures du matin nous rentrions à Cauterets. Le lendemain j'en partais pour me rendre à Luz et à Saint-Sauveur.