SAINT-SAUVE CR-LES-BAINS
époque, déas n'est plus tenable; les pâtres de la hauteur descendent, poussés par la neige; les douze ou quinze habitants du hameau se réfugient à Gèdres el ;i Luz. Une seule femme, une veuve trop pauvre pour aller Loger ailleurs, passe la mauvaise saison avec ses trois entants, isolée du reste des hommes, mais sous l'œil de Dieu qui la soutient, dansce pays, du froid, de la neige et de la tempête.
Ces ecclésiastiques vivent dans une petite maison nouvellement construite, sans autre compagnie, sauf les dimanches et les jours de pèlerinage, que les ra res visiteurs qui viennent les saluer. Les dimanches les pasteurs descendent pour entendre leur messe, et les jours de pèlerinage 1,000 à 1,200 fidèles arrivent dès la veille afin de se confesser et pour communier le lendemain. Où se loge tout ce monde? Les missionnaires ouvrent l'église aux femmes; les hommes se disputent les bottes de paille dans les granges, ou dorment à la belle étoile.
Une seule maison a des prétentions à l'hôtellerie. Le nom de M. Fabas y fit merveille. Non-seulement j'y fus bien traité, — on versa pour moi le vin de l'outre dans une bouteille et l'on découpa les côtelettes du mouton pendu au croc du garde-manger, — mais j'y trouvai un guide pour aller au cirque de Troumouse, ainsi qu'une mule qui m'aida à gravir los hauteurs escarpées du fond de la vallée.
Qui n'a point dépassé la chapelle d'Héas et n'est
point monté sur ce plateau qu'on nomme Troumouse, n'a rien vu. Les guides, d'ordinaire, se contentent de vous indiquer du doigt les montagnes qui forment le cercle devant vos yeux. — C'est là le cirque, disent-ils, et ils ne vont pas plus loin qu'IIéas. Ce n'est pas la moitié de l'excursion.
Je ne saurais préciser les dimensions de ce plateau ; on juge mal les distances dans la montagne. Généralement elles se rapprochent, surtout lorsqu'elles sont comprises dans de grandes hauteurs; mais ici l'espace me parut immense. Il renferme un lac, des pâturages étendus, des troupeaux nombreux, des rochers et même un torrent qui va former la cascade appelée par mon guide, courade de la Mez. Le cirque a pour gradins, la tour de Lisaube, le Mont-Ferrmid> les sommets de la Canon, tous frangés de neige, et par-dessus, le Mont-Perdu rêvé lu de son glacier étin celant, Les Deux Sœurs de Troumome, entre leurs pointes jumelles, figurent an large siège : c'est le fauteuil impérial. Mais pour quels Titans se donnent donc les jeux du cirque, dans ces gigantesques arènes?
Le plateau de Troumouse se termine brusquement du côté de la vallée. C'est la scène qui s'arrête à la rampe et domine le parterre. La chapelle d'Héas est à vos pieds, grosse comme une cabane de pasleur, le gave parait un fil d'argent, les nommes à côté, y sont à peine perceptibles comme un point
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noir. Jo me souviens, el cela pourri peut-être donner une idée «les dimensions du cirque de Troumouse, que mon guide voulut nie montrer des chevaux sur le flanc d'uni' montagne située en son pourtour, et où le haras de Tarbes avait coutume, autrefois, d'envoyer paître ses poulains. — Où donc, lui dis-je, je ne vois pas. — C'est qu'ils sont de couleur sombre, répondit-il; mais à eût»'' vous apercevez des moutons blancs. — Quoi ! ce petit bouquet <!e bruyères? — Oui, ce sont les brebis réunies en ce moment; suivez la direction, vous distinguerez les chevaux.
Je redescendis pour diner. Après le dîner, j'allai rendre visite aux pères de la mission, et je leur demandai la légende de leur chapelle. Ils me rappelèrent d'abord l'apparition delà Vierge, puis ils me dirent :
La tradition du pays veut que trois maçons aient à eux seuls construit l'église. Trois chèvres suivies de leurs chevreaux venaient chaque matin les nourrir de leur lait. Après trois mois de cette nourriture, et comme la bâtisse de la chapelle touchait à sa fin, la tentation prit les ouvriers de manger un chevreau. C'était un jour maigre, la partie lut remise au premier jour gras; mais les chèvres parurent avoir vent de la chose; elles ne revinrent plus. mh> l'a — sistancedes montagnards des environs, les trois marons couraient grand risque de mourir de fiaim, et
la chapelle de rester inachevée; heureusement la charité chrétienne s'en mêla, les maçons furent approvisionnés, — et l'église fut terminée.
Mais le vrai, ajoutèrent les missionnaires, c'est qu'elle a été élevée, il y a peut-être 150 ans, par un curé de Gèdres, fort riche propriétaire de granges dans cette vallée d'Héas. Il visitait souvent ses pâturages les plus éloignés, et parfois il lui était Irès-pénible de revenir à sa cure pour dire sa messe quotidienne. 11 voulut avoir un autel à proximité de ses granges, et fît bâtir l'église actuelle. Lorsque l'abbé devait officier, il faisait sonner la cloche et conviait au sacrifice divin les pasteurs qui, jusque-là, en avaient été privés durant leur saison d'été.
En rentrant à l'auberge, il était nuit noire, je trouvai mon hôte monté sur sa mule. 11 allait, se fiant à l'instinct de la bête, sur les hauteurs de Troumouse, chercher du lait de brebis pour faire sa provision de beurre : il comptait dormir quelques heures dans une1 cabane, et revenir au petit jour. Il me dit bonsoir; je lui souhaitai une bonne nuit. 11 partit, et j'allai me coucher dans un lit que je trouvai bien habité pour un endroit aussi désert que la vallée d'Héas, — hélas!
GAVABKIE
Le lendemain matin, il y avait grand brouillard dans la vallée d'Héas. Le guide reculait à chaque instant l'heure du départ. Pendant ce temps, la servante de mon hôte nous trempait une soupe grasse, et l'hôte lui-même, revenu de son expédition nocturne, se hâtait de terminer son beurre pour nous en servir. Il tenait le lait dans une outre gonflée et l'agitait d'un mouvement uniforme devant le feu. C'est la manière de battre le beurre en ces contrées.
Enfin il fallut partir. Si je voulais arriver à Gavarnie. en passant par le Coumélie, et revenir eou-
cher à Saint-Sauveur, il n'y avait pas de temps à perdre. Je partis, et je parvins sur le Coumélie, fort triste de n'avoir pu jouir, qu'à travers les éclaircies, de la vue de la vallée d'Estaubé. J'ai dit plus haut les déceptions causées par le brouillard, et les effets pleins de charme que parfois néanmoins, vous offraient ces nuages désobligeants. J'y reviens ici. Je n'avais pas encore vu les courants en sens contraires que les vents établissent dans ces masses flottantes. Rien de plus singulier que le combat qui s'engage alors entre les vapeurs légères; elles arrivent dans une gorge, s'y précipitent vivement, en gros bataillon, puis s'accrochent au flanc d'un mont, qu'elles gravissent avec une vitesse sans égale. On dirait à les voir marcher, rasant le sol, une compagnie de tirailleurs détachée qui, le dos courbé et d'une ardeur belliqueuse, au son du clairon, monte à l'assaut d'une redoute. Mais tout aussitôt, repoussées par un souffle plus puissant, elles redescendent en déroute avec tout le gros de l'armée, poursuivie dans la gorge étroite par l'ennemi vainqueur.
Pendant que l'action a lieu sur les hauteurs. souvent les perspectives s'ouvrent dans la vallée. Il en fut ainsi le jour où nous traversâmes le Coumélie.
Le Coumélie, nous l'avons dit, arrondit sa croupe vis-à-vis de Gèdres, il part d'Héas, arrive devant la vallée de Luz et continue sa courbe jusqu'au-dessus
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deGavaraie, dominé tout le temps par le Pimenéc,
auquel il forme une ceinture. Gèdres, un instant, apparut à nos pieds, et dans le prolongement de la vallée, nous pûmes distinguer le Bergons, Saint- Sauveur, Luz et les villages de Saligos et de Visos, dans le lointain. Ce magnifique panorama ne dura qu'un instant. Les nuages refoulés le recouvrirent de leur voile épais.
— Voyez-vous, me dit le guide, il y a là haut deux vents qui luttent. Si le vent de France est le plus fort, les nuages s'en iront en Espagne, et nous aurons beau temps. Au contraire, si le vent espagnol l'emporte, il faut compter sur la pluie. — Ce fut heureusement le vent de France qui l'emporta.
Les hauteurs du Coumélie sont couvertes de granges. Quelques-unes sont réunies et forment des colonies aériennes. C'est Gargantan , les Cabanes blanches, et puis Ontas. On y rencontre des femmes occupées aux soins du ménage, des hommes surveillant les troupeaux, et des enfants qui jouent près des petits cours d'eau ménagés pour les irrigations de la prairie inclinée. C'est une vie régulière qui cause une surprise extrême.
11 ne faut pas croire que ces gens, pour la plupart misérablement vêtus, soient très-pauvres ou trèsmalheureux. Tout le monde, du plus au moins, est propriétaire dans la montagne. En passant près d'une grange isolée, mon guide m'apprit qu'elle ap-
partenait à la servante de mon hôted'Héas, une tillo qui n'avait pas de bas et qui marchait pieds nus. La veille, au cirque de Troumouse, un vieux pâtre presque déguenillé, à qui j'avais envie de donner quelque monnaie, me dit qu'il était propriétaire du troupeau qu'il gardait, mais que l'hiver dernier lui avait été funeste. Le toit de son étable à Saligos s'était écroulé sur son bétail ; il avait fait une perte de 3,000 fr. — Après ces confidences, je tins naturel lement ma bourse fermée.
Lorsque je fus arrivé à peu près au-dessus du village de Gavarnie, je vis la route en bas. La montagne à cette place montrait sa roche couverte de décombres et sa pente presque verticale. — « Voilà votre chemin, me dit le guide, c'est ici que je vous quitte ! » — Xous nous serrâmes la main, et j'entrepris cette pénible descente qui ne dura pas moins de Irois quarts d'heure. Quand je me trouvai sur la route, je relevai la tête et j'aperçus le guide qui m'avait suivi des yeux. Il ne paraissait pas plus haut qu'un enfant. Son bras agitait un mouchoir: j'arborai le mien au bout de mou bâton. Ce fut notre dernier adieu.
Gavarnie peut bien avoir une vingtaine de maisons qu'on passe en revue pour aller au cirque, dont l'entrée se trouve au bout de sa dernière rue. Mon guide m'avait dit : « Lorsque vous serez là, VOUS aurez la vue de la cascade et de l'ensemble du
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cirque ; n'allez pas plus loin c'est une grandefa-
tigue. » Il avait raison, niais j'avais l'ambition de pouvoir dire que je m'étais t'ait mouiller par l'eau de la cascade, et je poursuivis la route qui longe le gave.
Le cirque de Gavarnie, si je peux m'exprimer ainsi, est mieux arrangé que celui de Troumouse, mais il n'est pas aussi saisissant. Pour l'admirer complètement . il faut le voir en premier. Néanmoins, et bien que nos préférences paraissent acquises à Troumouse, nous sommes loin de vouloir déprécier Gavarnie. Les montagnes qui le bordent sont hautes. Le Marboré, tout blanc, et la brèche de Roland, qui semblent les murs crénelés d'une forteresse de Titans, lui font une magique décoration ; par un beau ciel bleu, cette architecture du chaos est faite pour émouvoir et vivement impressionner.
Trois lacs autrefois étaient enfermés dans l'amphithéâtre de Gavarnie ; ils sont écoulés aujourd'hui, mais ils ont laissé des traces évidentes qui sont marquées par trois bassins qu'on doit traverser avant d'arriver à la cascade.
C'est un mirage que cette cascade, et ces trois bassins succesifs sont une surprise trois fois renouvelée et trois fois irritante. La cascade est sans cesse devant les yeux, et jamais on n'y arrive. On pénètre dans le premier bassin, clic paraît au bout. On mar-
che une demi-heure durant et l'on découvre le second bassin ; la cascade alors semble derrière le petit bois qu'on a vis-à-vis de soi. Arrivés là, les gens sans courage hésitent s'ils iront plus loin, car à leur estime, il y a bien 3/4 d'heure de chemin pour gagner le bois, et leur estime est bonne. Les plus ardents n'en veulent pas avoir le démenti, ils avancent tout en portant les yeux sur les hauts gradins du vaste amphithéâtre. Ils s'engagent dans les pins qui leur cachent la cascade, et ils y vont résolument, car au détour du bois ils la verront. Mais hélas, nouvelle déception, ils voient qu'ils en sont encore loin, et leur dépit devient de la rage. Puisqu'ils ont tant fait que d'aller jusque-là, coûte que coûte, ils atteindront leur but. Aussi fait-il beau les voir traverser les ponts de neige et sauter sur les blocs qui défendent l'entrée du troisième bassin, au bout duquel, cette fois, la nappe majestueuse se précipite et s'irise.
Nous sommes ici dans un trou entouré de murailles si hautes que le soleil n'y pénètre qu'à l'heure de midi, et cependant si large en son bas fond, que les gens qu'on y suit de Pœil se confondent bientôt avec les pierres du sol. La tourmente, l'hiver, précipite les quartiers de rocher et les menues pierres dans cet entonnoir avec la neige qui les dépose sans ordre, aux fontes de juin ; il faut marcher dans cet amas de décombres, et ce n'est pas
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une petite affaire. Mais nous sommes au but, nous avons reçu contre le visage la poussière d'eau de ta cascade, et nous contemplons cette merveilleuse chute de 1.200 pieds. Fouies les fatigues sont oubliées.
On aime cette belle cascade. L'admiration qu'elle inspire est sans mélange de terreur, et l'on en sait gré à sa grande majesté. Nous avons vu cinquante cascades qui n'avaient pas le 20e de sa taille, et dont l'aspect furieux taisait trembler: elles s'engouftraient dans un abîme où le vertige semblait vous appeler. Devant celle-ci rien de tout cela: à peine, à son pied, si elle se creuse une petite cuvette ; on passerait en parapluie sous sa nappe qui n'est plus qu'une vapeur transparente lorsqu'elle touche le sol. Son volume cependant doit être énorme, car à 30 ou 40 pieds de l'endroit où elle mouille la terre, à travers les crevasses bleuâtres d'un pont de neige, on voit bouillonner, à grand remous, le torrent qu'elle engendre.
La voilà dans sa splendeur; les feux du soleil en font une écharpe aux mille couleurs. Cependant ij faut la quitter; mais on emporte son souvenir, et les autres cascades sur la route de Gavarnie à Gèdres, quelque belles qu'elles soient, ne nous la feront point oublier.
D'aileurs, sur cette route, ce n'est pas là ce qui peut nous intéresser: quelque chose de plus imprévu
et de plus sauvage, quelque chose de sinistre et d'écrasant pour l'imagination nous attend : c'est le Chaos !
Voilà des blocs plus haut que des maisons, et aussi nombreux que les galets d'une plage. Nous y sommes. Supposez un tombereau de silex à ferrer les routes, renversé près d'un ruisseau. Grossissez chaque caillou aux proportions de dix mille, de cent mille pieds cubes, et figurez-vous quels jours, quelles voûtes, quelles portes et quels équilibres effrayants, vous aurez à traverser pendant une demi-heure, si vous suivez un sentier dans ce colossal éboulement, près du gave écrasé ; — ce sera le Chaos des Pyrénées.
Qui l'a causé? — Mwv bataille à coups de pierres entre géants, à l'époque où les Titans entassaient sans se gêner Pélion sur Ossa, disent les uns. — Un tremblement de terre arrivé en 580, veulent croire les autres.
Rien de tout cela, dit la science moderne, en mettant en avant la théorie des blocs erratiques et des glaciers qui marchent. Car il parait que les glaciers marchent, non pas positivement, lecteur, comme vous et moi, mais à leur manière, en transportant les pierres qui se trouvent dans leur masse, poulies déposer souvent à des dislances fort considérables, lorsqu'ils viennent à fondre.
La chose, sans doute, était difficile à découvrir.
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mai- une ibis trouvée, l'explication est aisée .1 comprendre. — Les glaciers s'adossent au flanc d'une montagne ; la montagne tous les ans ressent l'influence de la belle saison, elle s'échauffe, ei nécessairement communique cette chaleur aux premières couches du glacier qui fondent à ce contact. Fntre la montagne et le glacier, il existe donc alors un espace libre rempli d'humidité ou de vapeur d'eau. L'hiver revient, la glace se reforme dans cet espace, mais la dilatation de la glace est grande. — tout le monde le sait par expérience, elle brise les vases les plus épais. — Ne pouvant s'exercer du côté de la montagne, la dilatation dirige sa force du côté du glacier, elle le repousse et le fait avancer '.
Chaque année, le même phénomène se reproduit. Dans les Alpes, des expériences ont été faites pour mesurer les distances qu'un glacier peut ainsi parcourir. Les résultats ont donné des chiffres qui varient eutre 38 et 77 mètres, par an.
Le Chaos serait donc le résultat de la débâcle d'un glacier aujourd'hui disparu, qui aurait autrefois marché jusque-là.
Rien n'empêche de le croire. — Mais puisque 1.-. glaciers marchent, vous devez permettre, lecteur.
t II se fovme également, en été, dans la masse du glacier, une infinité de petits tubes pour ainsi dire capillaires ; l'humidité ou la vapeur d'eau qui les remplit se congèle et se dilate au retour de l'hiver. Cette action contribue encore au phciiouièm de b marche 'ie- placiers.
à nos jambes, de courir la poste, et d'arriver, sans plus nous arrêter, à la fin de ce chapitre. — C'est fait!
BAREGES.