‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 33 sur 40 · BARÉGES · texte numérisé non relu

BARÉGES

un certain banc de gazon ménagé pour les convalescents. En montant plus haut, on parvient à V Héritage à Colas, autre promenade d'où la vue s'étend sur un développement considérable de coteaux pelés, surmontés par des pics aigus; morne paysage dont la grandeur sauvage est tout-à-fait imposante quand arrive le déclin dujouret que le soleil s'abaisse derrière les montagnes, alors noires, de Saint-Sauveur. Les plus valides s'aventurent plus loin, mais on es! quelquefois exposé dans ces excursions solitaires à des rencontres dont on se passerait bien. Un capitaine m'a conté qu'un jour, c'était à l'époque où le duc de Nemours prenait les eaux à Barèges et où l'on préparait une chasse à l'ours pour Son Altesse. — il était allé herboriser sur la hauteur. En relevant la tête, il aperçut à cinquante pas au-dessus de lui une grosse bête qui le regardait tranquillement. C'était l'ours qui devait servir à la fête. Son premier mouvement fut de considérer qu'il n'avait d'autre arme défensive que sa boite de naturaliste et son petit boyau. L'attaque n'était pas possible ; il fallait attendre et voir venir l'ennemi, comme on dit. Vilaine attente. Il demeure en place; l'ours ne bouge pas; ils s'observaient tous deux. Après dix minutes de cette contemplation mutuelle, le capitaine se décida à faire dix pas de côté. L'ours, suivant la parallèle, en fait autant. Le capitaine s'arrête . l'ours s'arrête aussi. Que faire? Croi -

ser les bras et se regarder de nouveau dans le blanc des yeux jusqu'à ce que l'un des deux se lasse de cet état d'observation. Ce fut l'ours qui se lassa le premier et qui, déclinant l'honneur d'un duel avec un officier de l'armée française, tourna les talons. — Le capitaine jugea prudent de terminer là son exploration botanique et de rentrer aussitôt au village. Il dit alors qu'il avait vu l'ours. Le jour suivant, on le lui fit voir de plus près, et il put juger à la mâchoire de l'animal que s'il avait plu à l'ours de le manger, ce n'était pas les dents qui lui auraient manqué.

La nuit venue, les montagnes s'effacent, les réverbères s'allument, les cafés s'illuminent, et si ce n'était les chaises à porteurs qui conduisent les malades à l'établissement, on pourrait, dans la rue de Barèges, se croire partout ailleurs que dans l'endroit le plus désert des Pyrénées.

Le bruit du choc des billes de billard se fait entendre par les fenêtres ; les parties sont organisées sur les petits tapis verts du café; autour des verres remplis, le cercle des officiers en petite tenue, fume et cause. 11 s'y raconte de belles campagnes et de bonnes histoires; des histoires qui viennent d'Afrique, et souvent de plus loin, car l'armée de mer a ses représentants aussi à Barèges. — Un soir que j'écoutais en mon coin, j'entendis qu'on en était sur le compte de l'infanterie de marine. C'était un jeune

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enseigne, blessé dans une rencontre avec les sujets de la reine Pomaré, qui rapportait les excentricités

d'un chef de bataillon de la garnison de Papéiti. Il faut savoir que, de tout temps, le corps de l'infanterie de marine a eu le privilège d'égayer messieurs les aspirants.

« — Or, disait le marin, le chef de bataillon avait réuni ses officiers pour leur faire la théorie.

— Capitaine, dit-il à l'un d'eux, répondez-moi: Qu'étouffe un capitaine?

— PI ait-il, mon commandant, répond l'officier qui croyait mal entendre?

— Je vous dis : Qu'étouffe un capitaine, dans sa compagnie?

— Dame, mon commandant, je ne comprends pas trop !

— C'est bien. Monsieur, vous ferez huit jours d'arrêts, vous ne savez pas votre théorie : Un capitaine étouffe la rébellion dans sa compagnie. »

Nous ne savons pas trop si l'on étouffe quelque chose à Barèges, mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'on n'y étouffe point de chaleur. Les nuits y sont extrêmement froides; passé dix heures, la fraîcheur devient grande, et l'on se hâte de gagner son lit.

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