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Une vie de prêtre,. nouvelle édit., p

10 HISTOIRE DU CiÉLIBAT ECCLÉSIASTIQUE

but d'apologétique et de propagande, la vie de ces oratoriens, en composant de fausses biographies, qu'elle faisait lire dans les séminaires et les noviciats; elle les représentait aux aspirants à la vie sacerdotale comme des modèles dont ils devaient s'inspirer. Au lieu de chercher à leur ouvrir les yeux, à les mettre en garde contre les difficultés qu'ils allaient affronter, elle usait de ces exemples pour tromper les jeunes gens, exploiter leur crédulité, les induire à des engagements qu'ils risquaient de ne pas pouvoir tenir plus tard. Ce n'étaient pas les manquements aux engagements du célibat qu'il voulait dénoncer, mais cette fausseté, cette tromperie. La polémique qui suivit élargit à ses yeux le débat. Aucun des personnages ecclésiastiques auxquels il avait montré ses preuves n'en avait d'abord contesté la véracité. Mais, lorsqu'ils apprirent que Houtin allait publier la vie véritable du frère du cardinal Perraud, une tempête s'éleva parmi les apologistes. Des pères de l'Oratoire, des évêques mirent tout en œuvre pour l'empêcher d'exécuter son dessein. L'évêque d'Autun, Mgr Villard, lui offrit de l'indemniser s'il supprimait son écrit; l'évêque de Nevers, Mgr Gauthey, le menaça de poursuites. Quand le petit livre : Un prêtre marié, Charles Perraud^

puéface

chanoine honoraire d^Autun parut chez l'auteur en 1908, les plus sages cherchèrent à l'ensevelir sous la conspiration du silence; quelques autres le dénoncèrent comme une entreprise de scandale. Les oratoriens, pour le réfuter, publièrent une brochure où ils dénaturaient les faits, représentaient Houtin comme un calomniateur et le P. Hyacinthe Loyson, qui avait fourni la plupart des documents, comme un faussaire.

Houtin mit d'abord simplement et loyalement, dans le privé, ses documents à leur disposition. Ils s'obstinèrent. L'évêque de Nice, Mgr Chapon, se lança à corps perdu dans la plus ridicule polémique. L'un des Pères les plus notoires de l'Oratoire, Alfred Baudrillart, vicaire général, recteur de l'Institut catholique de Paris, prélat de la maison de Sa Sainteté, plus tard archevêque in partihus et académicien, ne se contenta pas d'épiloguer, d'esquiver les faits, il offensa l'auteur, lança des insinuations contre sa vie privée. Les catholiques libéraux se mirent de la partie avec non moins d'acharnement.

Houtin, sûr de lui, tourna contre ces assauts l'infrangible attitude dont il ne s'est jamais départi : historien, il leur opposa la méthode de l'histoire. Dédaignant les attaques, les argu-

ments étrangers à la cause, les passions, il répondit froidement en publiant les documents, en livrant à la publicité des lettres qui établissaient les contradictions, la duplicité de ses adversaires. Et, quand l'orage se fut apaisé, fidèle à sa méthode, il publia tranquillement un gros volume de 400 pages : Autour d'un prêtre marié, histoire d'une polémique, 1910, où il se contentait de placer sous les yeux des lecteurs toutes les pièces du procès. Dans l'Introduction, il philosophait ainsi sur ces événements :

« A des esprits superficiels et mal renseignés, cette polémique ne semblera qu'un simple fait divers. Mais tous ceax qui savent l'histoire y verront en raccourci l'ÉgHse tout entière dans son passé et son présent dogmatiques, disciplinaires et politiques... La pratique continue, irrésistible, irréformable... En réunissant ici les pièces qui permettent de saisir d'éminents ecclésiastiques, nos contemporains, dans le détail, de la préparation, du lancement et de la défense d'un pieux mensonge,- j'exhibe un anneau ajouté sous nos yeux à une chaîne séculaire. »

C'est alors, devant ces procédés qu'il avait saisis sur le vif, qu'Houtin comprit tout l'intérêt qu'il y aurait à montrer au public —^ qui ne connaît guère l'histoire de l'Église que par ce

qu'il plaît àl'Église d'en raconter <— les ann^eaux de cette autre chaîne de pieux mensonges : l'histoire du célibat ecclésiastique.

Ne voulant pas provoquer de nouveaux scandales, il conserva dans ses cartons ses notes sur la vie douloureuse de l'abbé Perreyve, sur les rapports du Père Gratry avec M^® Méri^ man^, d'autres encore, et utiHsa les quelques loisirs que lui laissaient sa vie administrative et ses autres travaux à rassembler les documents d'une Courte histoire du célibat ecclésiastique.

Il en avait rédigé vingt chapitres, des ori' gines jusqu'au seuil du xvii^ siècle, quand la mort interrompit son travail. J'ai remis les liasses de notes qu'il avait rassemblées à M. Armand Dulac, qui a bien voulu revoir la rédaction, insérer les Documents reproduits à la suite des chapitres XI, XV à XX et terminer l'ouvrage par quatre chapitres nouveaux (XXI-XXIV), qui résument très brièvement — pour ne pas dépasser les limites de la présente collection— la suite de cette histoire, Quelques Notes de Véditeur ont été ajoutées au bas des pages,

1. Voir ; Du Sacerdoce au mariage, ouvrage posthume, publié par P. L. Couohoud (Riader, 1927).

Ce travail de Houtin, comme ses autres ouvrages, est un exposé historique des faits. Il ne l'a pas écrit pour prouver, mais pour raconter, pour faire connaître une histoire peu connue, assez différente de celles que raconte l'Église. Sous une forme très condensée, il révèle de nombreux faits et documents, sur lesquels les historiens font généralement le silence.

Il montre que le célibat ecclésiastique est une discipline qui ne s'est pas implantée dans les mœurs avant une époque très tardive, et qu'elle a toujours été très mal observée, malgré certaines apparences. Il ne la juge pas.

Mais il a laissé dans ses papiers une série de notes, de nombreuses citations et références, qui livrent sa pensée. Il avait l'intention de les mettre en œuvre dans un dernier chapitre, qu'il n'a pas rédigé, dont il n'a pas laissé de plan. Il n'avait fait encore que jeter sur le papier les idées qu'il se proposait d'utiliser. J'ai reproduit, en conclusion, les plus significatives.

Ces notes, les souvenirs que j'ai conservés de nos entretiens, ceux qu'ont bien voulu me confier quelques-uns de ses amis, permettent de reconstituer, dans les grandes lignes, sa pensée.

Le célibat ecclésiastique était pour Houtin

une discipline empruntée par le christianisme à des religions païennes, reposant sur la croyance mystique que l'abstention sexuelle est nécessaire à l'accomplissement de certains rites liturgiques et qu'elle est agréable à la divinité. En tant que mystique, elle ne se justifie pas mieux que la mystique contraire, qui présente l'accomplissement de l'acte sexuel comme non moins nécessaire et agréable aux dieux. Elle a donc été d'abord une foi et n'a jamais cessé de l'être.

Mais Houtin ne se ralliait pas à cette mode, assez en faveur depuis un demi-siècle, qui écarte des faits religieux les facteurs non religieux. Il pensait que la foi en la prééminence de la pureté sexuelle n'aurait pas suffi à faire triompher le célibat de l'opposition acharnée qu'il a rencontrée, si ses partisans, docteurs, évêques et papes, n'avaient compris quel puissant instrument il leur offrait pour la grandeur de l'Église. Les facteurs sociaux, économiques et politiques avaient à ses yeux une importance au moins égale^dans l'histoire du célibat, à celle de la croyance religieuse.

Si la loi du célibat a inspiré aux incroyants des motifs d'éloignement et de méfiance, fourni maint thème d'ironie et de moquerie, si elle a été souvent une occasion de scandales et de turpi-

tudes, une cause permanente de conflits, de luttes et de désordres, elle a conféré au prêtre, et par lui à l'Église, un prestige considérable sur les foules. Elle a empêché l'autorité ecclésiastique de se dissoudre dans la féodalité et les castes familiales. Elle a ouvert aux clercs à la fois un recrutement plus largement démocratique et un accès plus facile dans les hautes classes de la société. Elle a été pour l'Église une source importante de prospérité, en lui épargnant d'entretenir desf amillesbesogneuses, en lui permettant de recueillir directement les donations et les héritages. Elle a été surtout un puissant moyen de centralisation et de donaination: isolant les prêtres dans la société, les détachant des intérêts et des hens familiaux, elle a fait d'eux, à la fois, des instruments souples et dociles et une miHce redoutable de janissaires. Dans l'ordre individuel, la loi du célibat était aux yeux de Houtin une grande école de discipline et d'énergie, de dévouement, d'indépendance dans la vie, l'action et la pensée, Elle a assuré au clergé, pour poursuivre ses tâches éducative, morale et intellectuelle, une continuité, un désintéressement que ne permet pas la vie du siècle. Par contre, elle a gaspillé ses forces, son temps, dans la lutte souvent stérile

contre le plus puissant besoin de la chair et du cœur. Elle a exalté l'inquiétude, les dispositions morbides, le fanatisme. Houtin a remarqué justement que les jalousies, les haines, qui n'ont cessé de déchirer l'Église, ont été souvent des fruits du célibat; que les constructions doctrinales du christianisme romain sont des œuvres de célibataires tourmentés, parfois exaspérés, vidés dans leur vie des sentiments qui y maintiennent l'équilibre. Elle a eu surtout à ses yeux le grand vice de multiplier le mensonge: mensonge historique, qui travestit les faits pour justifier la doctrine; mensonge apologétique, qui altère les biographies pour l'édification et fourvoie les aspirants au sacerdoce; mensonge de lavie, où le célibat forcé, faussement confondu avec la chasteté, a installé trop souvent l'hypocrisie.

Au total, Houtin concluait que le célibat ecclésiastique a présenté plus d'avantages que d'inconvénients pour l'Église; mais que, dans l'ensemble, il a eu plus d'inconvénients que d'avantages pour les individus, sacrifiés à l'institution.

Houtin, qui a supporté vaillamment la loi du célibat, ne s'est pas apitoyé sur les maux qu'elle a fait endurer à ceux qui l'ont subie; il

COURTE HISTOIBB DU CELIBAT ECCLESIASTIQUE

ne les a jamais exploités contre une discipline qu'il tenait en haute estime. Les méfaits individuels de cette discipline dérivaient à ses yeux de son application uniforme et obligatoire à toute une classe d'hommes, qui n'étaient pas aptes ou assez préparés à la pratiquer.

Le célibat dont il était partisan n'était pas celui du clergé, dont la fortune lui était devenue indifférente, mais un célibat laïque, pleinement consenti, le célibat qu'il appelait apostolique et scientifique. Il estimait que la vie matrimoniale n'est qu'exceptionnellement compatible avec les buts qu'il plaçait au-dessus de tous les autres : l'action et la pensée entièrement désintéressées. Il était convaincu qu'il importe à la société de posséder une élite d'hommes, sinon chastes, du moins libérés des liens et desintérêts du mariage, de la famille, de la carrière, qui puissent poursuivre en toute indépendance leur vocation spirituelle.

C'est sur cette idée qu'il comptait terminer sa Courte histoire du célibat ecclésiastique. Elle exprime l'unité profonde, qu'il avait réalisée dans sa pensée et dans sa vie.

Félix Sartiaux.

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