CHAPITRE XI
LA DISCIPLINE DE L'ORIENT AU IVe SIÈCLE
UATRE ans après le concile de Nicée, en 329, nous rencontrons un fait qui prouve que les évêques mariés continuaient d'avoir commerce avec leurs femmes, d'en avoir des enfants, et que ce genre de vie, manifesté par la naissance de ceux-ci, ne diminuait en rien l'estime que l'on avait pour eux. Grégoire de Nazianze, premier du nom, honoré comme saint, ainsi que Nonne sa femme, était alors évêque de Nazianze en Cappadoce. Ce vénérable couple n'avait pas encore de fils, quoique leur fille, sainte Gorgonie (tous sont saints dans cette famille-là) fût peut-être déjà née. Sainte Nonne priait Dieu avec ardeur de lui accorder un enfant mâle et promettait de le lui consacrer. Ce fils naquit : c'est lui qui devint Saint Grégoire de Nazianze, second du nom, qu'on appelle aussi le Théologien, et qui fut successivem^ent évêque de Sasimes, de Nazianze et de Constantinople. L'évêque son père et sainte Nonne eurent encore au moins un autre fils après lui, saint Césaire. La naissance du second Grégoire pendant l'épiscopat de son père a été niée, comme l'histoire de Paphnuce et pour les mêmes raisons. Les gens, dont
ces faits contrarient la thèse, n'ont en ejffet pas d'autre ressource. Malheureusement pour eux et heureusement pour la vérité, le second Grégoire lui-même dans son poème sur sa propre vie prête à son père ces paroles :
Tu n'as pas encore autant d'années que j'en compte dans l'offrande des sacrifices sacrés.
Les sacrifices dont il s'agit ici ne peuvent être des sacrifices païens. Il est vrai que le premier Grégoire, né dans l'idolâtrie, n'avait été baptisé qu'en 325. Mais il n'eût pas qualifié de sacrés des sacrifices dont il devait avoir horreur,une fois devenu chrétien et même évêque. D'ailleurs il ne mourut qu'en 373, ce qui ne permet pas de supposer avant 325, une durée de sacrifices païens supérieure à l'âge de son iils. Aussi les auteurs les plus dévoués à l'Église, mais bons critiques, et trop honnêtes pour altérer volontairement l'histoire, tels que Tillemont [Mém. IX, 312) et dom Ceillier {Hist. VII, 3), conviennent-ils qu'il s'agit bien ici du sacrifice eucharistique. Ils reconnaissent donc que le second Grégoire, et son frère Césaire tout au moins, sinon leur sœur Gorgonie, furent engendrés pendant l'épiscopat de leur père \ Cependant il est probable que la pratique d'un si saint homme était de s'abstenir de sa sainte femme quand il devait offrir le saint sacrifice.
Vers 371, saint Basile de Césarée en Cappadoce déploie une extrême sévérité contre l'usage des sousintroduites. Son épître 55 ordonne, en vertu des canons
1. Duchesne s'exprime ainsi : « En ce temps-là, le célibat n'était pas encore obligatoire partout, même pom- les évêques. Grégoire et Nonne continuèrent à vivre ensemble » (II, 380). ,
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de Nicée, au prêtre Parégoire, alors septuagénaire, de renvoyer une vierge qui habitait chez lui; le suspend jusqu'à ce qu'il ait obéi; déclare, s'il transgresse la suspense, qu'il sera anathème et que tous ceux qui le recevront seront excommuniés. Mais nous ne voyons nulle part que ce terrible saint ait inquiété les prêtres ou autres clercs mariés. Il devait pourtant y en avoir beaucoup dans cette province, où lui-même se plaignait de la surabondance du clergé {Ep. 54), et où, quelque quarante ans auparavant, son collègue de Nazianze, le premier saint Grégoire, avait eu saintement des enfants de sainte Nonne. Basile était même l'ami intime d'un de ces enfants, le second, saint Grégoire, dont il avait partagé à Athènes le logis et la table, lorsqu'ils y étudiaient ensemble (Grégoire Naz., Discours, 5 et 20; Poème, 1).
A la même époque, saint Épiphane, évêque de Salamine, partisan déterminé de la continence absolue, était pourtant forcé de convenir qu'on voyait encore de son temps beaucoup d'hommes mariés, dans tous les degrés de la cléricature ^.
Saint Grégoire de Nazianze, vers 380, ne ménage guère les évêques. Quoiqu'il n'ait pas assez d'éloges pour ceux dont la vie est pure et le caractère estimable, il donne à penser que ceux-là ne formaient pas la majorité. Dans ses poèmes 11, 12 et 17, il compare leur synode de Constantino.ple (notre second concile œcuménique) à une assemblée de grues et d'oies. Il se plaint
1. Sur le témoîgnge dé'Épiphane, voyez les observations de Vacandard et de Leclercq. Celuici écarte résolument cet auteur, qui « déforme et travestit les données-historiques les plus assurées » {Dicl. archêol., « Célibat », p. 2811).
qu'on les choisisse sans égard à leur probité et à leurs mœurs. Il les traite de comédiens, de baladins, de danseurs de corde. Il s'élève contre leur ignorance, leur ambition, leur avarice, leur hypocrisie, leur luxe. Cela permet de croire que, malgré son estime pour la continence et la virginité, les prêtres ou évêques vivant honorablement dans le mariage, comme avait fait son père sur le siège de Nazianze, devaient compter pour lui parmi les meilleurs.
Gomme il ne se proposait pas de publier un état de choses alors connu de tous, il n'en parle qu'incidemment. C'est à l'occasion d'un évêque, dont le ménage ne semble pas des plus édifiants, qu'il nous fait constater l'existence de la vie conjugale dans l'épiscopat :
Parle-moi donc maintenant, dit-il à ce collègue, de tes affaires, c'est-à-dire de ta maison, de ton épouse folâtre et des actes de tes enfants.
Quant aux prêtres, il s'élève, dans son Discours 40, contre ceux qui ne veulent être baptisés que par un prêtre célibataire et continent, comme si le baptême de celui-là était meilleur. Etait-il marié lui-même, ou du moins l'avait-il été? Le préjugé, fondé sur une fausse appréciation des idées ecclésiastiques de son temps, a fait croire que non. Pourtant, son père ne l'avait fait prêtre qu'en 361, à l'âge de 32 ans, et l'exemple de celuici, qui unissait si saintem.ent la vie conjugale à l'épiscopat, donne à penser que le fils pouvait être déjà marié à cette époque. Cette supposition est fortifiée par le testament qu'il fit en 381, à Constantinoisle, avant d'abdiquer l'épiscopat. Nous l'avons encore, signé de lui et contre-
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signé de sept autres évêques. Il y lègue tous ses biens à Grégoire, moine-diacre, son fidèle serviteur, mais à charge qu'après lui ils feront retour à l'église de Nazianze pour l'entretien des pauvres. Il déclare se conformer par là aux volontés de son père et de sa mère, et s'en excuse à Alypienne, sa fille, et à Mélèce, son gendre. On prétend, il est vrai, que cette fille n'était qu'une nièce adoptée par lui et ce gendre que le mari de ladite nièce. Mais cette interprétation n'a d'autre fondement que le préjugé de sa continence perpétuelle. Il n'est guère vraisemblable que, dans une pièce rédigée selon toutes les formes du droit commun, le grand évêque eût parlé avec si peu de précision.