CHAPITRE XII
LA DISCIPLINE DE L'ÉGLISE D'OCCIDENT AU IVe SIÈCLE
COMME l'Église latine était moins lettrée que l'Église grecque et qu'on n'y écrivait moins, nous ne sommes pas aussi bien renseignés sur sa discipline que sur celle de l'Orient, Néanmoins, nous en savons assez pour conclure que cette discipline n'était pas différente, et cela même d'après les écrits de deux partisans de la continence : saint Ambroise, évêque de Milan (f 397), et saint Jérôme (f 420).
Saint Hilaire, évêque de Poitiers {-|- 368), était marié et rien n'indique, ni dans ses propres écrits, ni dans ce que nous savons de sa vie par ailleurs, qu'il ait cessé de vivre dans le mariage. Venance Fortunat, son successeur, qui vivait deux siècles après lui, prétend, il est vrai, qu'il fit mourir sa femme par ses prières pour lui procurer plus tôt la béatitude céleste; mais ce qu'il en dit suppose précisément qu'il n'avait pas cessé de cohabiter avec elle ^
1. La plupart des auteurs admettent cette cohabitation. On en lira sans doute avec plaisir deux qui se sont exprimés en vieux français. Jean
l'occident au IV® SIÈCLE 73
Saint Ambroise, au chapitre 50 de son Traité des Offices des ministres, rédigé après 386, avoue qu'on en voit, même dans le sacerdoce, avoir des enfants. Pour diminuer sans doute l'importance de cette constatation, il relègue le fait in plerisque abditioribus locis, « dans la plupart des pays reculés (cachés) ». Mais plerisque montre que ces prêtres en fonction de famille, n'étaient pas rares; abditioribus trahit seulement la mauvaise humeur de l'évêque de Milan vis-à-vis de ce qui contrarie ses préjugés. Socrate (V. 22), un demisiècle plus tard, constatera encore que si, en Thessalie, à Thessalonique, en Macédoine, en Achaïe, un clerc est déposé pour avoir eu commerce avec sa femme ^, dans l'Orient, proprement dit, les clercs, les évêques même, ne s'abstiennent de leurs femmes qu'à leur volonté, qu'aucune loi ne les y oblige, et que plusieurs ont eu des enfants légitimes après leur élévation à l'épiscopat. Si c'étaient là des lieux cachés pour la science ecclésiastique de saint Ambroise ^ (réduite, comme on sait, à ce
Bouchet plaint Hilaire d'avoir dû quitter, pour aller au concile de Séleucie ; « son évêché, sa femme et sa fille, que tant il aimait » (Annales d'Aquilaine et Antiquités du Poitou, Poitiers, 1535, in-f°). Le dictionnaire de Larousse cite, à propos du même saint Hilaire, ces vers de Spagnoli Battista (1516) :
Ne t'a point nui d'avoir lignée, Ni une femme à ton côté; Car Dieu n'était lors si farouche.
Et n'avait encore rejette Les noces, les bers, ni la couche.
(Ber, berceau, de Bersa, claie d'osier).
1. Socrate cite, comme auteur de cette coutume en Thessalie, un contemporain de Sirice, Héliodore, évêque de Tricca, qui avait composé en sa jeunesse l'Histoire des Amours de Théagène et de Cariclée. L'oratorien Gaudin dit, à ce propos ; « On n'aurait pas, sans doute attendu d'un faiseur de roman, une si grande rigidité ». Owr. cité, p. 232.
2. Sur la manière dont Ambroise, apôtre de la virginité, accrédita la fable da l'enfantement virginal de Marie, voir Coulange, La Vierge Marie, p. 33.
qu'il avait pu apprendre depuis qu'il était évêque), on conviendra qu'ils n'étaient pas aussi cachés pour tout le inonde.
Avec son tempérament d'ardent polémiste, le prêtre Jérôme ne pouvait manquer de prendre part aux controverses relatives au célibat ecclésiastique. Il le fit « et éleva jusqu'au ciel la virginité », qu'il admirait surtout comme un bien « qu'il ne possédait plus ••• ».
Il rompit sa première lance, en 384, contre Helvidius, qui niait l'excellence de la virginité et rappelait que Marie avait eu d'autres, enfants que Jésus. Jérôme lui répondit avec indignation :
Tu dis que Marie n'est pas restée vierge! Eh bien, moi je prétends que même saint Joseph l'a été, par elle, afin qu'un fils vierge naquit d'un ménage vierge 2.
Jérôme fondait cette affirmation audacieuse sur ce que Joseph ne pouvait avoir été fornicateur, et qu'on ne lisait pas qu'il eût eu d'autre épouse. Cela prouve qu'au moment où il réfutait Helvidius, il n'avait pas encore lu — où qu'il avait mal lu — Clément d'Alexandrie, Hilaire de Poitiers et même ses contemporains Épiphane et Ambroise, qui tous admettaient que Joseph était père de famille.
En 393, dans sa lettre apologétique sur ses livres contre Jovinien, il présente la continence comme un devoir pour les évêques, prêtres et diacres, même mariés. Pour qui connaît le personnage, une assertion aussi absolue signifie seulement que, s'il était le maître, il