CHAPITRE XVI
DEPUIS le commencement du viii^ siècle jusqu'après la mort de Charlemagne, la question de la continence cléricale semble avoir été peu agitée en Occident. Sans doute, la loi n'était pas abrogée, mais on la considérait généralement comme lettre morte. A en juger parles noms qui nous sont parvenus, l'élément barbare envahit le clergé. Il se livre avec passion aux exercices violents comme la chasse et la guerre. L'habitude du mariage, la cohabitation avec les femmes continuée dans les ordres majeurs, la rudesse et la barbarie des mœurs apportent à l'observation de la continence les plus terribles obstacles \
Une lettre du moine Bonif ace, évêque de Mayence, au pape Zacharie, en 742, nous apprend que depuis soixante ou soixante-dix ans, c'est-à-dire depuis 672 ou 682 environ, dans les États de Carloman, les évêchés étaient devenus la propriété de laïques avides ou de prêtres débauchés. Il ajoute :
1, En Espagne le roi Witiza abolit le célibat ecclésiastique (Ferreiras, Histoire générale de l'Espagne, II, 493).
Parmi ces espèces d'évêques, on en trouve quelques-uns qui se disent exempts de fornications et d'adultères; mais ils sont ivrognes ou sans cesse occupés du plaisir de la chasse et du métier de la guerre, où ils vont armés et de leur main répandant indifféremment le sang des paysans et celui des chrétiens \
Le scepticisme, qui perce à travers lés expressions de saint Boniface sur l'article de la chasteté, semble bien justifié vis-à-vis des brutes homicides qui formaient alors l'épiscopat catholique en Australie, en Souabe, en Thuringe.
Le premier concile national germanique tenu, en 742, sous la présidence de Boniface, prit d'énergiques mesures :
Nous restituons aux églises les biens qui leur ont été enlevés, mais nous enlevons aux faux prêtres, ainsi qu'aux diacres et aux clercs débauchés tout revenu ecclésiastique; nous les déposons et les condamnons à faire pénitence.
Si, après ce concile, un ecclésiastique ou une servante du Christ (c'est-à-dire une religieuse) tombe dans là fornication, il devra, pour cette faute, être mis en prison et y faire pénitence au pain et à l'eau. Si c'est un prêtre ordonné, il sera deux ans en prison, après avoir été châtié et fouetté. Si c'est un autre clerc, ou un moine, il sera flagellé par trois fois et puis enfermé pendant un an. Il en sera de même pour la religieuse qui aura pris le voile; de plus on lui rasera complètement les cheveux ^,
1, Voir p, 102.
2. Héfélé-Leclercq, III, p. 824. Dans les conciles, Boniface était intransigeant. Dans la pratique il ne l'était pas, car sa lettre à Egbert {ibid., 736) nous le montre utilisant les prêtres débauchés, pour ne pas laisser les peuples privés des secours de la religion. (Note de ledit.)
Les efforts de saint Boniface [j- 754) ne furent pas couronnés de succès et sa vie ne fut qu'une suite de uttes^. D'après les lois que Charlemagne porta dans son immense empire, dès le lendemain de son avènement, l'incontinence des clercs y paraît générale. En 769, Charles défend aux évêques d'avoir plusieurs épouses, ce qui prouve qu'ils ne passaient pas alors pour coupables d'en avoir une :
Les évêques qui ont plusieurs épouses {plures uxores), qui répandent le sang des chrétiens et des payens,qui se conduisent d'une manière opposée aux canons ^, seront privés du sacerdoce, parce qu'ils sont plus criminels que les séculiers. {Capitulaires, Ed. de Baluze, 1677, I, 191).
En 789, Charlemagne défend aux fils de prêtres d'assister aux spectacles, où l'on ne voit, dit-il, que des indécences {Ibid., id., col. 227). Etre fils de prêtre formait donc alors un état civil répandu et admis. En 801, défense aux clercs d'avoir des femmes étrangères avec eux, en même temps que de porter les armes des guerriers, de fréquenter les tavernes, de s'enivrer, ou de forcer les autres à s'enivrer avec eux [Ibid. id., col. 360). Il est évident que toutes ces défenses étaient motivées par les habitudes cléricales d'alors. Un autre capitulaire de 811 montre que, si les évêques se sou-
1. « Dans la patrie des rêves, est-il rien de si exquîsement, intimement pur en une modestie d'amour, que la recommandation de saint Boniface très âgé, avant d'aller de lui-même au-devant du martyre, qu'on joigne, en vue de leur double résurrection, confondus d'avance, ses ossements à ceux de sa diligée,rabbesse Lioba,la sereine très douce, sa compatriote et son auxiliaire ». Francis Poictevin, Ombres, p. 36.
2. De ce texte, on peut ce semble conclure qu'avoir une seule épouse n'était pas aux yeux de Charlemagne une conduite opposée aux canons. Ils étaient donc bien tombés en désuétude.
mirent aux ordonnances impériales, ce ne fut qu'à l'extérieur, puisque Charlemagne leur reproche encore leurs mariages clandestins :
Pour être distingués des laïques, vous suffit-il de ne point porter d'armes et de ne point vous marier publiquement? {Ibid., il, col. 479).
Charlemagne a beau autoriser les évêques à se faire remplacer au service militaire, ils préfèrent le rendre en personne. De son temps et après lui, beaucoup combattent encore, se font tuer ou prendre à la guerre.
A Rome, la situation ne semble pas plus édifiante. . Nous ne sommes pas renseignés directement sur la chasteté ou l'incontinence du clergé. Ces détails n'intéressent pas les écrivains de l'époque. Ils s'occupent surtout de l'histoire des partis. Et quels partisans ils décrivent!
Peut-on regarder comme des continents parfaits les clercs qui, en 768, lors de l'avènement d'Etienne III, arrachèrent les yeux et la langue à son compétiteur Constantin, à l'évêque Théodore, au tribun Gracilis et à quelques autres ?
L'idée du prêtre père de famille choquait alors si peu, que sainte Pétronille, fille de saint Pierre i, participait à la gloire de son père. Son culte avait pris, au viii^ siècle, une telle importance, que, le 8 octobre 758, le pape Paul la transféra à Rome dans la basilique de saint Pierre, où il lui fit construire un oratoire (Baronius, Ann.) ^.
1. Cette filiation ne repose guère que sur les actes fabuleux des saints' Nérée et Achillée, mais il suffit qu'on y ait cru pour justifier nos remarques.
2. Aujourd'hui qu'une mentalité nouvelle a rendu répulsive l'idée que les apôtres aient eu des enfants, Pétronille est oubliée. Les successeurs du . pape Paul ont mis à sa place dans le Bréviaire, au 31 mai, une sainte du xvï« siècle, Angèle Mérici-.