‹ Courte histoire du célibat ecclésiastique [microform]Chapitre 48 sur 94 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

LE Xle SIÈCLE

E xi^ siècle est celui des prétentions les plus extrêmes delà Papauté. C'est aussi celui qui nous -• offre, d'une part, les efforts les plus énergiques et les plus multipliés pour imposer la continence au clergé; de l'autre, les résistances et les protestations les plus tenaces.

En 1020, se tint le concile de Pavie. Le discours du pape Benoît VIII et les canons 1, 2 et 3, montrent que la vie des clercs était très licencieuse, mais qu'il y en avait de mariés. En 1025, au concile d'Arras, et en 1031, au concile de Bourges, même constatation.

D'après ce que raconte le moine Glabert Raoul (^ 1050), les évêques de cette époque-là étaient très disposés à la correction des mœurs ecclésiastiques, du moins en apparence, lorsqu'ils se trouvaient réunis en concile; mais ils reprenaient le cours de leurs habitudes vicieuses, dès qu'ils étaient entrés dans leurs châteauxforts. Beaucoup étaient mariés et leurs femmes portaient sans honte le titre d'évêquesses. Robert, archevêque de Rouen, avait épousé publiquement Herlève, dont il eut trois fils. Il n'en resta pas moins quarante-

huit ans paisible possesseur de son siège (989-1037). C'est sous son ministère que fut commencée la magnifique cathédrale de Rouen. Mauger, qui occupa le même siège à partir de 1037^, ne se maria pas; mais le scandale de ses mœurs atteignit de tels excès qu'il fut déposé en 1055. Juthaël, évêque de Dol, s'était marié publiquement après son épiscopat. Il avait plusieurs enfants et il avait donné des terres de l'église en dot à ses filles.

En 1049 eut lieu à Mayence un concile d'une cinquantaine d'évêques, présidé par Léon IX. Le mariage y est défendu aux prêtres, preuve que certains se mariaient en Allemagne.

En 1050, le même pape tint à Rome un concile, qui édicta divers règlements sur la continence. L'un condamne à l'esclavage du palais de Latran (palais des papes) les femmes qui se prostituaient aux prêtres ^. Preuve que, si ceux de Rome ne se mariaient pas, la continence n'y gagnait guère, tandis que la moralité y perdait beaucoup. On ne s'en étonnera pas, si l'on veut bien se souvenir qu'en 1050 l'infâme Benoît IX venait à peine de quitter le pontificat et qu'il ^^vait encore.

En 1059, un concile de cent treize évêques fut pré-

1. Remarquez que ces deux archevêques sont contemporains du scandaleux Benoit IX (1033-1049). Voir plus bas p. 124.

2. Preuve entre mille de la façon dont la papauté a travaillé à l'abolition de l'esclavage, • — On ne peut dénier à Léon IX un zèle remarquable pour la continence. Il la prétendait sans doute, peut-être même la croyait-il de tradition primitive; car il paraît avoir pris au sérieux l'histoire travestie au profit de son siège. Dans sa-lettre à Michel Cérularius, son argumentation est fondée sur la donation de Constantin. Dans sa lettre aux évêques d'Afrique, il s'appuie sur les prétendues décrétales de Clément, d'Anicet et d'autres. Ces idées fausses ont été, en général, celles des papes du moyenâge, premières victimes des mensonges inventés à leur profit. Elles étaient, «n particulier, celles de Grégoire VII.

LE Xl6 SIÈCLE 115

sidé à Rome par Nicolas IL Nouveaux règlements contre l'incontinence des clercs. En en faisant part aux évêques de France, le pape ordonne que les prêtres, diacres et autres clercs, qui se sont mariés publiquement depuis le décret de Léon IX (1050), soient privés de leurs fonctions. Preuve que les mariages ecclésiastiques continuaient. Les évêques ne paraissent pas s'être montrés fort zélés pour les réprimer. Nous avons une lettre de Gonthier, chancelier de l'empereur ,-| Henri IV et évêque de Bamberg, à Nicolas II, sur le" \ décret de 1059, qui fournit de précieuses indications •••. L'auteur proteste que le mariage n'est pas plus interdit aux prêtres dans la nouvelle loi que dans l'ancienne. Saint Paul, dit-il, veut sans distinction que chacun ait une femme, pour éviter la fornication. Il rappelle l'histoire de Paphnuce et le refus fait par le concile de Nicée d'imposer la continence aux ministres sacrés. Il soutient que, si saint Grégoire l'a ordonnée, il s'en est repenti dans la suite. Finalement, il prie Nicolas II de révoquer son décret, pour ne pas exposer les clercs aux plus grands crimes, enles privant d'une femme légitime. En 1060, légation du cardinal saint Pierre Damien à Milan, pour remédier à la simonie et à l'incontinence des clercs. Le peuple se soulève, disant que l'église de Milan ayant toujours été libre, il est honteux de la soumettre aux lois de Rome. Le cardinal lui ordonne de se séparer des clercs mariés ou concubinaires.

1. C'est la lettre écrite sous le nom d'Udalric d'Augsbourg [Lihelli de lite, I, 255), D'après le témoignage de Bernold, Grégoire YII la condamna dans le concile romain de 1079, elle et l'histoire de Paphnuce qu'elle rapporte. Cette pièce très remarquable est une réfutation du concile romain de 1074. Elle a dû être composée vers 1075. Voir plus haut p. 110. (iVoie de l'édit.].

En 1072, mort de saint Pierre Damien. Il était moine» comme le furent en général, depuis saint Épiphane, ceux qui déployèrent le plus grand zèle pour imposer la continence au clergé séculier. Son Opuscule XVII est une lettre à Nicolas II, pour le presser de réprimer l'incontinence des clercs. Il y dit que tout le monde connaissait leurs lieux de débauche, les noms de leurs concubines et leurs enfants. Troislettres,quiformentsonXYni6 Opuscule, sont adressées à un cardinal, à l'évêque de Turin et à la duchesse Adélaïde. Il les exhorte à mettre en vigueur les décrets de Léon IX et du concile de Rome de 1050 contre les clercs incontinents et leurs concubines; ce qui donne à penser que ces décrets demeuraient presque partout lettre morte. Un autre de ses opuscules, intitulé Gomorrhien, impute les plus affreux désordres aux clercs; il y laisse voir que ceux-ci invoquaient pour leur défense certains canons, qu'il prétend apocryphes. Sa lettre 1 aux évêques- cardinaux de Latran contient aussi une description des mœurs cléricales de son temps, qui nous les montre fort corrompues. Il s'y plaint de voir la discipline négligée presque partout, ce qui nous confirme dans la pensée que les décrets répétés sur la continence n'étaient presque pas appliqués. Enfin, dans sa lettre (V, 13) aux chapelains de Godefroi duc de Toscane, il reprend ceux-ci de soutenir que les ministres de l'autel devaient être mariés.

Lorsqu'à Lodi, dit-il, les bœufs gras de l'église m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents, comme s'ils eussent voulu me cracher leur fiel au visage, ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tibur, qui permettait le mariage aux prêtres, mais je leur

répondis : Peu m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de Rome.

Les qualificatifs que saint Pierre Damien appliquait aux prêtres mariés, n'étaient d'ailleurs qu'un échantillon très bénin de son vocabulaire. Voici comment il traitait leurs femmes :

C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des âmes, glaives des cœurs, huppes, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc..

En 1074, concile tenu à Rome par saint Grégoire VII. Moine dès son enfance et partisan fanatique de la continence, ce pape avait exercé la plus grande influence sous ses cinq prédécesseurs. Il renouvelle le décret d'interdit contre les clercs incontinents et défend au peuple d'assister à leurs offices. Après publication dans toute l'Italie, il écrit à plusieurs évêques des Gaules d'obliger, sous peine d'anathème, les clercs de se séparer de leurs femmes. De là une révolte presque générale. Un concile de Paris déclare que les ordres du pape sont inacceptables et contraires à la raison. Les prêtres protestent qu'ils quitteront plutôt le sacerdoce que leurs femmes. Sigebert de Gembloux, moine bénédictin, d'une science extraordinaire pour son temps, aussi réputé pour sa vertu que pour ses écrits, compose, à la prière du doyen de l'église de Liège, une apologie des prêtres mariés. Le même auteur, dans sa Chronique, accuse le concile de Rome de renverser les canons, endéfendant aux prêtres

mariés de dire la messe etauxlaïques d'y assister. Indice de l'existence de canons favorables au mariage, qui ont été supprimés.

En 1074, concile d'Erfurt. L'archevêque de Mayençe, Sigefroi, jusqu'alors assez tiède contre les prêtres mariés, y presse l'exécution du décret de Grégoire VII. Il se heurte à une, opposition si violente que le moine Lambert de Hersfeld, dans sa Chronique, assure qu'on complota de l'assassiner. La crainte le détermine à promettre d'insister près du pape, pour lui faire adoucir son décret. Altmann, évêque de Passau, aussi tiède au fond que Sigefroi, ne réussit pas mieux à soumettre son clergé. Otton, évêque de Constance, quoiqu'il ait reçu de Grégoire les actes de son concile romain, n'en tient aucun compte pour ceux qui avaient déjà des femmes; il permet même à d'autres d'en prendre. On voit par là que le concubinage, reproché à tant de prêtres de ce temps -là, n'était souvent qu'un mariage autorisé par les évêques.

En 1075 Grégoire écrit aux ducs de Souabe et de Carinthie, pour leur faire employer au besoin contre les clercs incontinents la force du bras séculier ^.

En 1075, nouveau concile de Rome. Le pape a convoqué cette fois, avec les évêques d'Italie, ceux de France, de Bretagne et d'Allemagne. Nouveau décret contre les clercs concubinaires. Comme plusieurs ont déclaré qu'ils garderaient l'interdit plutôt que de renvoyer leurs femmes, le concile défend d'entendre la messe des prêtres mariés. Ils continuaient donc à la dire, ce qui suppose que leurs évêques se souciaient

1, Registr. II, 45, Patr. laL, 148, 396.

aussi peu qu'eux-mêmes des foudres de Grégoire VII.

En 1078, lettre des clercs de Cambrai à ceux de Reims. Ils protestent contre la prétention romaine de leur faire quitter leurs femmes et de remettre par là en vigueur un décret tombé depuis longtemps en désuétude; contre la défense faite à leur évêque de conférer les ordres sacrés à leurs enfants, comme on le faisait auparavant. En 1079, lettre des clercs de Noyon à ceux de Cambrai, réponse à la précédente. Mêmes protestations, surtout en faveur de la coutume d'ordonner leurs enfants.

En 1080, concile de Lillebonne (Normandie), réuni par ordre de Guillaume le Conquérant. Le canon 3 défend à tous les clercs, chanoines et doyens, d'avoir aucune femme avec eux. Mais le canon 5 défend aUx évêques et à leurs ministres de condamner les prêtres à des amendes à cause de leurs femmes. Beau- . coup en avaient donc, malgré toutes les défenses ^.

1. Un des premiers soins de Guillaume, devenu maître de l'Angleterre, fut de se débarrasser de l'épiscopat anglo-saxon, qui lui était hostile, et de le remplacer par un épiscopat normand. Avec une rouerie géniale, il fit servir les canons à l'exécution de son projet. Sur sa demande, des légats furent envoyés par le pape pour réformer l'église d'Angleterre. Ces légats n'eurent pas de peine à trouver des tares chez tous les évêques anglo-saxons. Après cette constatation, ils les déposèrent et mirent à leur place des hommes dévoués au roi. Par reconnaissance, Guillaume tint à prêter main forte à Grégoire VII dans sa campagne contre le mariage des prêtres. C'est ainsi que s'explique son attitude au concile do Lillebonne. {Noie de redit.) '

Page 1