II. — Le clergé
Guillaume Durand, évêque de Mende, a écrit, au commencement du XIV® siècle, son traité De tnodo concilii generalis celebrandi, où il dit II, 46 :
Presque tous les concilesetbeaucoupdepontifesromainsont promulgué une foule de décrets tendant à réprimer et à punir l'incontinence des clercs et à les maintenir dans l'honnêteté . Mais aucune réforme des mœurs n'a été obtenue... Il y aurait donc lieu d'examiner, s'il ne serait pas possible et utile d'introduire dans l'Église d'Occident, en ce qui concerne le vœu de continence, le régime qui, dans l'Église orientale, règle l'accession aux ordres, étant donné surtout que l'usage oriental était en vigueur à l'époque des apôtres.
Alvarez Pelayo, confesseur de Jean XXII, puis évêque de Silva eu Portugal, écrivit son De planctu Ecclesiae à Avignon; mais il le corrigea et le compléta plus tard. Il dit ceci (II, 27):
En Espagne les enfants des laïques sont à peine plus nombreux que les enfants des clercs,.. Il arrive très fréquemment aux prêtres
de forniquer criminellement avec les femmes qu'ils entendent en confession... Dans l'Espagne, dans les Asturies, dans la Galice et ailleurs, nombreux sont les prêtres et autres ecclésiastiques dans les ordres sacrés qui choisissent des femmes, ordinairement de noble extraction, font avec elles un contrat devant l'officier public, s'engagent par serment à ne jamais les quitter, leur donnent des gages pris sur les biens de l'Église, et les épousent publiquement en présence de leurs parents et amis auxquels ils servent un festin, tout comme s'ils procédaient à un mariage légitime.
Guillaume Le Maire, évêque d'Angers, au début du XIV® siècle, envoya au concile de Vienne, où il ne put se rendre, un mémoire sur les maux de l'Eglise et leurs remèdes. Voici quelques-unes de ses observations :
Beaucoup, dont les mœurs sont détestables, accourent de tous les côtés au siège apostolique et en obtiennent, soit comme pauvres, soit autrement, des bénéfices avec ou sans charge d'âmes, situés dans des pays où l'on ne connaît rien de leur conduite. Ils sont acceptés par les prélats qui, en fils soumis, se conforment aux ordres du siège apostolique, et ils mènent une vie tellement ré préhensible qu'ils sont pour les églises des causes de ruine, pour les peuples des causes de scandale, et qu'ils font maudire l'Église de Dieu. Débordés par ces collations, les prélats ne peuvent aujourd'hui ni caser les bons sujets dans les bénéfices, ni pourvoir lesbénéficesdebonssujets... Il est inutile de mentionnerlavie monstrueuse et déshonnête, monslruosa et inhonesla viia, des clercs de notre temps, surtout de ceux qui sont bénéficiers. La plupart d'entre eux, quamplurium, vivent malhonnêtement.
Le cardinal Julien Césarini, que Bossuet appelle « le plus grand homme de son temps », écrivit, en 1432, au pape Eugène IV, dont il était le légat au concile de Bâle, une lettre dans laquelle on lit les passages suivants :
La dépravation du clergé allemand est cause que les laïques sont irrités contre l'état ecclésiastique. S'il n'y a pas amendement,
il est à craindre que les laïques n'imitent les Hussites et ne se soulèvent contre le clergé : tout le monde d'ailleurs parle ainsi. Cette dépravation donne de l'audace aux Bohémiens, et elle fournit un prétexte à ceux qui s'élèvent contre la honte du clergé... Il est à craindre, si ce clergé ne se corrige pas, que d'autres hérésies ne surgissent quand l'hérésie de la Bohème sera vaincue... (Si le concile de Bâle est suspendu) l'univers entier ne conclura-t-il pas que le clergé est incorrigible et qu'il veut rester dans sa dépravation? Tant de conciles ont été célébrés de nos jours, qui n'ont été suivis d'aucun résultat! Les peuples comptaient sur celui-ci. S'il est digsoue, ils diront que nous nous moquons de Dieu et des hommes... Les egprits sont montés. Us commencent déjà à vomir le venin qui doit nous tuer, On croira offrir un sacrifice à Dieu en massacrant les clercs ou en les dépouillant ...Ils seront exécrés de Dieu et des hommes; et le peu de respect qu'on a encore pour eux disparaîtra complètement... Que pensera-t-on de la curie romaine, ai elle trouble un concile rassemblé pour la réforme? Elle ne recueillera que haine et on la regardera comme la cause de tous les maux... les peuples de l'Allemagne se voyant non seulement abandonnés mais trompés par l'Église, s'allieront aux hérétiques,,. Le résultat final ne fait, pas de doute, Déjà je vois la hache qui frappe la racine, l'arbre penche, il ne peut plus tenir debout. D'ailleurs nous précipitons nou^-mêmes ga ohute.en §orte qu'il ne peut se maiutenir.
Gerson [De nta spirîtualis animae, lect. 4, coroU. 14, prop, 3), expose la doctrine des scolastiques,qui défendent aux fidèles d'entendre la messe des prêtres eonoubinairesj puis il ajoute le commentaire suivant :
Ces docteurs ne savaient sans doute pas combien ce mal est répandu et enraciné. Ils ne pensaient pas aux abominations dont les femmes mariées, les filles des paroissiens et d'autres personnes seraient victimes dans beaucoup de pays, si, les choses étant ce qu'elles sont, on voulait supprimer le concubinage par de pareils moyens. C'est certes un grand scandale pour les paroissiens de voir près du ouré une concubine. Mais le scandale serait bien plus grand, si le curé péchait avec ses paroissiennes.
I^ES XIV^, XV® ET XVI^ SlÈCtPS 169
Nicolas de Clamengis (appelé aussi Clamanges) était recteur de l'Académie de Paris à l'époque du grand scliisme, II composa, en 1414, son traité De corrupto Eçclesiae statu, dans lequel on Ut les assertions suivantes :
tf (Par guite des abus commis par Rome, dans la distribution des bônéflceg) nombreux sont partout les prêtres mauvais et ignorants, dont la vie honteuse est un scandale et une cause de ruine pouries fidèles. De la vient le mépris profond que le peuple a pour les pj-ê' très. De là l'opprobre dont l'ordre ecclésiastique est tout entier couvert... 17. Je ne veux pas énumérer les adultères, les fornications, qui, auj ourd' hui encore, souillent la curie romaine . . . 22. Voyez ce qui sq pas'se dans la plupart des diocèses. Les recteurs des paroisses paient un prix convenu à leurs évêques, ce qui leur permet de garder publiquement leurs concubines (Clamengis fait ici allusion au droit de collagiam)... 24. Presque tous les prêtres ignorent le latin qu'ils prononcent et dont ils ont peine à épeler les syllabes... Quelqu'un est-il paresseux, ennemi du travail... il se réfugie dans le sacerdoce. Une fois prêtre, il mène la vie de plaisir des autres prêtres qui suivent la loi d'Épicure plutôt que celle du Christ. Ils passent tout leur temps dans les auberges à boire, ô festoyer, à jouer aux dés ou aux boules. Ils s'enivrent, se querellent, se battent, profanent le nom de Dieu et le nom de ses saints; puis vont dans les bras de leurs mattresses, d'où ils s'échappent pour monter au saint autel, eœ merelricum suarum complmbus ad divinum allare veniunt... 28, (Les évêques vivent hors de leurs diocèses). Mais pourquoi blâmer cette absence, quand leur présence est plutôt nuisible qu'utile? De quelle utilité, je vous le demande, peuvent être ces hommes qui entrent dans leur église deux ou trois fois par an, qui passent leurs journées entières à la chasse et au jeu, qui passent leurs nuits dans les festins et les spectacles en la compagnie de jeunes femmes?... 29. Qu'est-il besoin de m'étendre sur les chanoines?... Ils sont ivrognes et très incontinents. Ils n'ont pas honte des bâtards qui les entourent, ni de la concubine qui leur sert d'éçou&e,saorîaviceoonjugumdomi immnt. Ils ne s'occupent que du ventre, de la bouche, des plaisirs de la chair, et la source du bonheur' est pour eux ce qu'elle est pour les pourceaux d'Epicure... 35. (Quant aux moines), ne 8ont-il8 pas des, loupb ravisseurs dissimulés sous dea peaux de brebis, eux qui., a
au fond de leurs demeures, font bombance avec des femmes dont ils ne sont pas les maris, mais souvent aussi avec des enfants dont ils sont les pères, cum non suis uxoribns liceî saepe cum suis par vulis, et qui souillent tout de leurs débauches?... 36. Les monastères de religieuses, qui devraient être des sanctuaires de Dieu, sont aujourd'hui des lupanars deVénus, des repaires où les jeunes gens impudiques et lascifs assouvissent leurs passions; en sorte que donner le voile à une jeune fille, c'est aujourd'huiroflrirpubliqijement à la prostitution, publiée ad scorîandam exponere... 40. L'abondance du mal fait que l'on ne parle pas des bons, qui, comparés aux autres, sont insignifiants par le nombre et par l'importance.
Le même auteur dit dans le livre De praesulibus simoniacis, p. 165 :
l Les laïcs sont tellement convaincus de l'incontinence des prêtres que, dans la plupart des paroisses, ils refusent tout prêtre qui n'a pas de concubine, ul in plerisque parochiis non aliter velint presbyterum lolerare nisi concubinam habeai. Ils voient là une sûreté pour leurs propres femmes, qui néanmoins ne sont pas hors de danger.
États généraux de Tours, 1484. — Ils furent convoqués par la régente, sœur de Charles VIII, pour consolider son pouvoir menacé par les compétitions des oncles du jeune roi. Les trois ordres chargèrent Jean de Rély, chanoine de Paris, d'être leur interprête auprès du roi et de lui transmettre leurs vœux. Celui-ci s'acquitta de sa mission dans un très long discours, dont l'extrait suivant se rapporte au monde ecclésiastique {Documents inédits, IV, 662) :
Sensuyt des gens d'église. Du désordre. Sire, qui est es ordre de Cyteaulx, de saint Benoist, de saint Augustin, de saint François et autres ordres... il n'en f ault jà parler. Chacun scet qu'il n'y a plus reigle, dévocion ni discipline religieuse, qui est chose fort préjudiciable au bien du roy et du royaume... Quoy qu'il soit, Sirft des
' ordres fondés en saincte église par saint Dominique, saint Augustin, saint Basile ou saint Benoist, plus seroit nécessaire de pourveoir au désordre qui est trop grand en l'ordre gérarchique institué de nostre seigneur Jésus-Christ. Encest ordre, Sire, de saincte église il y a trop de désordre au grand détriment de toute la crestienté.Car quand on voit les laïcs meilleurs que les gens d'église, qui doivent être la forme, l'exemple et le mirouer des autres..., c'est grand scandale.
Sébastien Gualterio, né en 1515, promu à l'épiscopat en 1553, nonce en France sous les deux pontificats de Jules III et de Paul IV, représentant du pape au concile de Trente sous Pie IV, reconnut dans son testament deux fils (Dom Ancel, Nonciatures de France, I> 1; P- XXV. Pallavicini fait de Gualterio un pompeux éloge, XIX, 2).
Claude Haton, qui appartient à la seconde moitié du xvi^ siècle, était curé dans la région de Provins. Il a écrit des Mémoires, qui racontent les événements accomplis de 1553 à 1582, principalement dans la Champagne et la Brie (voir Documents inédits sur l'histoire de France, 1^^ série, t. VIII). Voici quelques-uns des renseignements qu'on y trouve :
(Année 1554, p. 15). Pour ce temps y avait par la France assez grand nombre de prebstres et si l'accroissait-on tous les ans; car le temps estant comme en paix, les laboureurs des villages, qui avoient trois ou quatre garçons, se réjouissoient d'en envoyer ung aux escolles pour le faire prebstre, nonobstant que la plus grande part fussent vitieux et mal vivans.
(Année 1555, p. 18; il vient de dire que chaque fête publique était l'occasion de querelles, où des gens trouvaient la mort; il ajoute) : Et si le plus souvent à telles noyses y estaient des premiers les prebstres l'espée au poing, car ils estaient des premiers aux danses, jeux de quilles, d'escrime et es tavernes, où ils ribloient et par les rues toute nuict autant que les plus méchants du pays.
(Anu4e 1558, p. 30). Le nombre des prebstres estoit fort grand
172 HISTOIRE pu CÉUBAT ECCLÉSUSTIQtJE
pgir les viUes et villages... et si estoicnt la plupart desditz prebatres tort vicieux et sca^ds^^e^x et asse? peu cùastiez par justice.
Le cardinal de Florence, représentant du Saint-Siège en, France sous Henri IV, écrivit en 1597 au pape Clément VHï une lettre dans laquelle on Ut (voir La Rçfm des que^tion^ .historiques, 1883, XXXIV, 111; la lettre a été publiée par De L'Epinois) :
Les prélats... sont très négligents pour les ordinations, et de là viennent tant de prâtres ignorants et mendiants, tant de personnes entrées dans les ordres avant l'âge et sans préparation... Les ordres religieux sont presque tous dans une mauvaise voiej les religieux dissolus et ignorants ont de mauvaises habitudes. Ils sont sordides, sales, négligents; on n'observe plus la règle dans les couvents sauf chez les chartreux... Les capucins sont bien vus ici, bien que plusieurs aient conspiré contre là vie du roi, mais c'est çutre eux qu'ils se sont découverts; ils sont parfois désordonnés et n'ont pas de sujets français pour les gouverner,.. Les céjestiijs se conduisent bien, ainsi que les moines noirs de saint Benoît. Les autres- sont mauvais, font grand scandale et donnent lieu à beaucoup de plaintes. La plus grande partie des religieuses sont dans la mauvaise voie; elles ne gardent plus la clôture, restent des mois entiers chez leurs parents, ont des habits immodestes.,. Il y a des maux infinis, simonies, violences, faveurs injustes.
III, — Attitude des PRiiNtcEs A l'égard du célibat ecclésiastique.
Voyons d'abord ce qui se passa en Angleterre. Quand Henri VIII secoua le joug de Romeet fit de l'église anglaise une église nationale, il se montra l'apôtre féroce du célibat. Tous les membres de son clergé qui avaient des femmes durent les renvoyer sous peine de mort, Cette législation sauvage fut abrogée mm h gouYernement; âe Boa fila
Edouard VI. Alors le mariage des prêtres devint en Angleterre une chose louable et agréable à Dieu. A partir de 1553^ Maïie Tudor remplaça sur le trône son demi-frère Edouard VI. Marie, qui était passionnément attachée au catholicisme, fit faire lâchasse aux prêtres mariés. Le cardinal Polus, muni des pleins pouvoirs de Rome, soumit à la communion laïque les ecclésiastiques qui refusèrent de renvoyerleurs femmes. Enfin,enl5B8, Elisabeth succéda à Marie Une fois de plus là légalité fut déplacée : évoques et prêtres furent autorisés à prendre des femmes. Le lecteur désire naturellement connaître approximativement la proportion des ecclésiastiques qui se marièrent sous le gouvernement d'Edouard VI et que Marie obligea à se séparer de leurs femmes OU à sortir du clergé. On estime que les quatre cinquièmes de la population sacerdotale étaient dans ce cas. D'ailleurs cette situation n'était pas nouvelle : avant la révolte de Henri VIII contre Rome, presque tout le clergé anglais vivait plus ou moins secrètement dans le concubinage.
Transportons-nous maintenant sur le continent. En 1548, Charles- Quint promulgua, à la diète d'Augsbourg, diverses dispositions qui devaient faire loi provisoirement, en attendant le règlement définitif des comptes réservé au concile. Parmi ces ordonnances intérimaires désignées sous le titre global à.' Intérim, se trouvait la suivante :
Sans doute on doit reconnaître avec l'Apôtre que le célibataire s'occupe mieux des choses de Dieu, et il est souverainement désirable que nombreux soient les clercs attachés sincèrement à la pratique du célibat. Mais comme, dans une foule d'endroits, on trouve de nombreux clercs, qui, tout en remplissant les fonctions du ministère ecclésiastique, ont pris des femmes et refusent de s'en séparer, on attendra sur ce point la décision du concile général, attendu que, dans les circonstances actuelles, un. changement dans cette aiïaire aurait de graves inconvénients.
Treize ans plus tard (1561), le moment approchait où le concile aurait à statuer sur la condition du clergé. Alors, de divers côtés, les princes catholiques prodiguèrent des conseils à la curie romaine qui n'en demandait pas. En France les évêques présents au colloque de Poissy adressèrent,surla demande de Catherine, une requête à Charles IX, le priant d'intervenir auprès du pape pour réclamer le rétablissement du mariage des prêtres. Charles IX donna des ordres en ce sens à son ambassadeur auprès du pape Pie IV. Mais ce dernier, tout en protestant de sa bonne volonté, se déclara incapable d'exaucer le vœu du roi de France.
A la même date l'empereur Ferdinand présenta au pape un mémoire dans lequel se trouvaient les considérations suivantes :
Bien que toute chair ait corrompu sa voie, la plus grande corruption paraît être dans le clergé. Beaucoup de saints dans leurs écrits se sont plaints à ce sujet, mais le clergé n'en est pas devenu meilleur... Ce qui attire le plus les hommes à la foi, c'est la vertu de ceux qui l'enseignent. Il faut que le clergé recouvre son ancien éclat, en sorte que les clercs ne soient pas une chose en apparence et une autre chose en réalité... La faiblesse actuelle des chrétiens conseille que les anciens canons soient relâchés sur... le célibat ecclésiastique. Il y a de graves raisons d'autoriser les prêtres à se marier.
A quelque temps de là, le duc de Bavière et le duc de Clèves appuyèrent la proposition de l'empereur. Le duc de Clèves ne craignit pas de dire que, dans tous ses États, il n'y avait pas cinq prêtres à vivre sans concubine.
Les négociations se poursuivirent entre Rome et les princes par-dessus le concile qui restait obstinément fermé à toute innovation. L'empereur devint bientôt menaçant
LES XIV®, XV® ET XVI® SIlÈCLES 175
et annonça que, si on ne l'écoutait pas, il se séparerait de l'Eglise romaine. Pie IV effrayé était disposé à, céder. Il fut arrêté par le roi d'Espagne, Philippe II, qui s'opposait à toute concession. Et la mort, qui le surprit au milieu de ses tergiversations, le tira d'embarras. Son successeur Pie V déploya une intransigeance farouche.