Matthieu, XIX
Matthieu a-t-il inventé lui-même cette scène? A-t-il recueilli les paroles de quelque frère inspiré qui accommodait l'enseignement évangélique à des circonstances nouvelles? Ou bien, cette scène a-t-elle été interpolée plus tardivement dans le récit de Matthieu? Nous ne le savons pas. Marc avait fait dire à Jésus :
Si ton œil, ta main, ton pied te porte au mal, arrache ton œil, coupe ta main et ton pied, mieux vaut entrer borgne, manchot, boiteux dans le royaume, que d'être, ayant deux yeux, deux mains, deux pieds, jeté dans la géhenne.
^ Matthieu a répété cet oracle, et, tel que nous le connaissons, Matthieu était fort capable d'y ajouter de lui-même un nouveau développement. Si Marc, probablement le plus ancien des évangélistes, avait connu cette extraordinaire parole sur l'eunuchisme volontaire, ne l'aurait-il pas rapportée? La parole de Matthieu se rattache, en outre, à un système général de pureté. Dans le Discours sur la montagne, qui n'a certainement jamais été prononcé, Matthieu a également mis un mot significatif, qu'il n'avait trouvé ni dans Marc, ni dans Luc :
Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Dans les deux premiers exemples du texte de Mat- ~ thieu, les auteurs catholiques interprètent généralement le mot « eunuque » au sens physique, dans le troisième au sens moral. Une bonne interprétation grammaticale n'autorise pas une telle distinction : c'est d'un
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eunuchisme physique qu'il est question dans les trois cas. L'histoire est d'accord avec la grammaire. Pendant plusieurs siècles, de fervents chrétiens ont pris le mot dans son sens naturel et l'ont appliqué à la lettre.
Dans la première moitié du second siècle, un jeune homme d'Alexandrie demanda au préfet l'autorisation de se faire mutiler par les médecins. Il voulait ainsi réfuter radicalement le reproche d'impudicité que les païens adressaient au culte chrétien. Comme la peine de mort était portée contre le médecin qui mutilait, aussi bien que contre celui qui se mutilait soi-même, le préfet ne pouvait accorder la permission demandée. Le jeune homme renonça à son projet, mais il resta vierge toute sa vie.
Saint Justin, qui raconte ce fait dans l'apologie qu'il adressa aux empereurs vers l'an 150 ••■5 l'expose sans l'apprécier. Il ne pouvait approuver le jeune homme, sans se mettre en conflit avec la législation impériale; il ne pouvait le blâmer sans s'opposer à saint Matthieu. Mais si le jeune homme avait mal interprété le texte, évangélique, Justin ne l'aurait-il remarqué, pour disposer en sa faveur ceux auxquels il s'adressait?
Saint Méliton, évêque de Sardes, à la fin du ii^ siècle, était un eunuque volontaire ^.
Au commencement du iii^ siècle, un jeune catéchiste d'Alexandrie, Origène, se mutila alîn de couper court aux périls et aux soupçons que pouvaient faire naître ses fonctions ^. Ordonné prêtre plus tard, il fut le