‹ Courte histoire du célibat ecclésiastique [microform]Chapitre 75 sur 94 · I. — Le clergé étranger a la France · texte numérisé non relu

I. — Le clergé étranger a la France

A tout seigneur tout honneur. Notre souvenir va d'abord à Monseigneur Bentivoglio qui était nonce du pape Clément XI à Paris. Ce prélat entretenait publiquement une actrice de l'Opéra qui lui donna une fille. C'était l'époque où le tapage causé par la constitution Unigenitus battait son plein. Le peuple constata avec joie que Bentivoglio n'était pas contaminé par la morale janséniste, et donna à sa fille le nom de Constitution}, ^n 1713, Clément XI récompensa ce fidèle serviteur en lui donnant le chapeau de cardinal.

1. Journal de Barbier (Société de l'histoire de France), I, 351; voir les Mémoires de Saint-Simon (édit. Régnier), XXVII, 27,

Saint Alphonse de Liguori fut nommé, en 1762, à l'évêché de Sainte- Agathe-des-Goths, qui était grand comme un de nos cantons. Peu de temps après son arrivée, il fit incarcérer dans la prison publique deux prêtres notoirement débauchés et il fit enfermer dans la prison épiscopale d'autres prêtres qui fréquentaient le cabaret. Dans la seule année 1768i, il obtint le renvoi de cinquante-deux mauvais religieux. Les autres évêques d'Italie ne recouraient pas à ces mesures de rigueur, non parce que leurs prêtres valaient mieux, ïtiais pàïce qu'ils laissaient lés choses marcher à l'aveôtût'è et qu'ils ne s'bdcu'pâiëîit pas de faife là police àe leur deïgé K

Lie câïditiàl Pâcca, qtii fut nonce de Pie Vl successivement à Cologne puis au Portugal et qui a laissé des mémoires sur ces deux nonciatures, ne parle des mœurs du clergé qu'en termes laconiques et imprécis. Ce sujet est pour lui un terrain brûlant, §ur lequel il ï*ëdouté dé s'aventurer et dont il a hâté de sortir quand il y à fait quelque pas. Son mutisme systématique dbïine ùïi poids considérable aux avéùx suivants qiiê nous lisons dàtis le tome II p. 284 de ses Œwres cofh^ ptèiëà (traduction de Queyras. L'auteur vient d4ildi- ^Uër tihe première cause de là persistance du protéstàntisïûe en Allemagne; il passe maintenant à là seconde) :

C'était là ôônduite t)eil régUhèrè, àôu^ènt sôàndàlèUsè du hàttt ôlergè d'Allemagùé, 6'èst4v-difé des prélats et dès chanoines des grands chapitres... Lors de ma noùttiàturé,

\1. Angot'des Rotouts, Sâifit Al'phàtise de Liguori, p. lÔÔ.

il est vrai, la plupart dea prélats archevêques, oij éviques d'Allemagne inenaien,t une condmte sage, digne de l'état ecclésiastique; mais malheureusement on ne pouvait eu fee autant de leurs prédécesseurs. Mgr Bellisomi, dans son rapport sur l'état de la relig:ion çn Allemagne, d,isi^it déjà que les ^vêqiies de son temps avaient une conduite plus régn^ Hère, et je ne puis m'empêeher de rire en voyant 1^ prçwe qu'il en donnait savoir : que ces évêques ne dansaient-plus!.:. Et que dirai-je des menibjes des grands ohapitîes? Sans doute... il y eut toujours parmi les dignitaires quelques honames remarquabjea,..; mais, h, côté de ces exerople^ dç vertus, la conduite d'un grand nonibye de chanoiiies offrait un bien triste contraste... Ils se inori,traient partout ayeç des vêtements presque séculiers; ils étaieiit de tous les bauqupts, fréquentaient les théâtres, et on les voyait wêlés ?iux ^nilir taires, danser à tous les bals assez fréquents en Allemjigii© à cause de la passion du peuple pour cet exercice corporel.

Ailleurs, p. 256, Pacca, parlant de travaux hortiçolep. exécul^és par l'archevêque de Mayeuce, ajoute :

Tout celçi se faisait,selon Iç bruit public, afin de plaire à une dame pour laquelle le vieil électeur, déjà plus que septuagénaire, avait encore des yeux et un cœur juvéniles.

Dans le rapport sur la nonciature du PortugË^l nous lisons (p. 363) :

Je ne pms dissimuler, quelque pénible que soit qet, aveu, qu'une grande ignorance régnait dans le bas clergé du Portugal.

L'objet de cette ignorance, quin'estpas indiqué, était

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la loi du célibat. Le clergé du Portugal était alors, comme il devait l'être encore longtemps plus. tard, publiquement marié.

Les prêtres français qui, au cours de la Révolution, émigrèrent en Allemagne et qui virent de près le clergé allemand, furent témoins des faits suivants :

Nos compatriotes eurent plusieurs fois l'occasion de voir des danses auxquelles prenaient part des prêtres, des religieux, des officiers, avec des dames de la ville et même des religieuses... A Munster, le prêtre pouvait danser sans qu'il lui coûtât im sou. On usait de la permission. S'il y a danse publique, bal ou assemblée dans le voisinage, dit un témoin, les ecclésiastiques s'y rencontrent, y valsent des heures entières avec leur dame et personne ne s'en scandalise... Une jeune fraiilein de la principauté de Fulda, dont le père était conseiller aulique du prince- évêque, me racontait un jour qu'elle avait souvent dansé avec un capucin d'une grande force à cet exercice... « Heureusement, lui- dis- je, le gardien ne le savait pas». A ces mots elle éclata de rire et s'écria : « Eh! mais c'était le Révérend Père gardien lui-même»!.

n. — Le clergé français avant la Révolution.

Le cardinal de Boisgelin.

L'épiscopat français du xviii^ siècle comptait avant 1789, un certain nombre de prélats mondains qui ne

1. L'abbé Sicard, L'ancien clergé, III, 76. L'auteur utilise les Mémoires de l'abbé Boston,

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prenaient pas la peine de dissimuler leurs désordres. Tels étaient Talleyrand évêque d'Autun, Loménie de Brienne archevêque de Toulouse puis de Sens, Jarente évêque d'Orléans, Lafont de Savine évêque de Viviers, Dillon archevêque de Narbonne, le cardinal de Rohan évêque de Strasbourg, Grimaldi évêque du Mans. D'autres, moins scandaleux, donnèrent pourtant parfois prise à la censure. Dans ce groupe nous remarquons : Conzié évêque d'Arras, Breteuil évêque de Montauban, Maillé-la-Tour-Landry évêque de Gap puis de Saint- Papoul après avoir été grand vicaire de Grimaldi.

On n'a évidemment pas le droit de prendre ces évêques tarés ou discutés comme les représentants de l'épiscopat de leur temps. Mais il y avait alors un archevêque dont on a dit qu'il « était sans conteste l'homme le plus éminent de l'ancien clergé ^ ». C'était Boisgelin. Arrêtons-nous devant lui.

Né à Rennes en 1732, niort en 1804, de Boisgelin à / traversé successivement l'Ancien régime, la Révolution et l'Empire. L'Ancien régime lui a donné l'évêché de Lavaur, puis l'archevêché d'Aix. La Révolution l'a d'abord envoyé aux États généraux; elle l'a ensuite proscrit. L'Empire l'a fait cardinal et archevêque de Tours. Dans les diverses situations qu'il a occupées il a été un homme de premier plan. En 1766, quand le roi Stanislas meurt c'est l'évêque de Lavaur qui prononce l'oraison funèbre. Et c'est lui encore qui, peu après, rend le même devoir t\ la Dauphine. Neuf ans plus tard, quand Louis XVI, monté depuis plusieurs

1 IDe Lanzae de Laborie, Paris sous Napoléon, I, 362.

mois sur le trône, se fait couronner, c'est l'archevêque d'Aix qui prononce le discours du Sacre. A la Constituante, Boisgelin préside pendant quelque temps les débats et l'un des discours qu'il prononce obtient les honneurs de l'impression. Au cours de l'exil, M. de Cussé, comme on disait alors, est transitoirement le commissaire royal de Louis XVIII. Et le jour de Pâques 1802, le Premier consul demande à l'archevêque de Tours de prononcer à Notre-Dame le discours inaugural de l'Église concordataire.

Ce brillant orateur est aussi un prélat zélé. Dans l'oraison funèbre de la Dauphine il ne craint pas d'offusquer les philosophes et de mettre en relief l'influence bienfaisante de la religion. Dans le discours du Sacre il expose les devoirs de la- royauté avec une franchise qui indispose contre lui la cour et qui l'empêche d'entrer dans les conseils du roi. A la Constituante il défend avec ardeur les privilèges ecclésiastiques; et V Exposition des principes qu'il publie pour combattre la Constitution civile du cZergeestle drapeau autour duquel se serre le clergé fidèle à l'ancien régime. A Londres il construit une chapelle; il y réunit les émigrés; il leur fait entendre la parole évangélique; pour se distraire il traduit les «Psaumes en vers français et il met en vente cette traduction intitulée le Psalmiste au profit des émigrés pauvres. La carrière de l'archevêque d'Aix est un modèle de vie épiscopale.

Le 15 août 18G1, Pie VII qui venait de ratifier le concordat, demanda aux évêques français de lui remettre leur démission. Boisgelin s'empressa d'obéir à l'ordre du pape. Son attitude irrita le monde royaliste. Puis soudain à la fureur succéda un vaste éclat

idè rire xjui, par contagion^ gâgïià les eoiistitutibnïiéls et les Jacobins. D'où provenait cette doUcé hilarité? D'uti petit livre qù'ôh. avait réussi à tirer de l'dtnbre profonde où il dormait enseveli, qu'on avait porté à la connaissance du public, et qui allait, pènsait-dn, discréditfer son auteur. Gè livré fatal était la traduction ién vers français des Héroïdés d'Ovide.

Ovide est le chantre de la volupté. Lès Héroïdés com|)tènt parmi les céùvïes lès plus licencieuses de ce poète libertin. L'archevêque d'Aix a mis en vers français les Héroïdés. Il s'est livré à ce badinage en 1784. Il a rimé d'autres vers d'un caractère aussi sensuel, qu'il a rassemblés sous le titre de Recueil dé pièces di(>erses. A l'inlitation de Montesquieu, il a écrit le Temple de Gnide, où l'on voit « deux couples d'amants occupés à sé perdre, à se retrouver, à se réciter dès niadrigâux, à échanger de longues confidences ^ ». Boiégelin a fini par consacrer aux Psaumes sa veine poétique; niais il l'avait ihisé d'abord au service d'objets plus profanés.

A en croire lés Êttxdes publiées par les jésuites (20 juillet 1907), la traduction des Héroïdés serait ùiie de ces actions qui « entament l'honneur d'Uii prêtre ». A quoi M. La Vaquerie répond que cette distraction littéraire doit être jugée d'après la iîientalité de l'époque qui l'a vu naître, et que, ireriiise dans son ffiilieu, elle a droit à toute notre indulgénise. M. La Vaquerie a raison : les Héroïdés firent lés délices dés salons où elles furent lues et les condamner serait commettre un atiachronisme. Mais, ceci dit et cette résërVë faite,

1, La Vaquerie, Le cardinal de Boisgelin, II, 289.

il reste que cette littérature erotique est inconciliable avec la règle de vie que la législation canonique impose au prêtre, à plus forte raison à l'évêque. Nous ne disons pas que la traduction des Héroïdes fait tache dans la vie de bOn auteur; nous estimons seulement que les engagements du sous -diaconat ne comptaient plus pour l'archevêque d'Aix dans les années où il rima ces vers . chez la comtesse de Gramont.

Je viens de nommer la comtesse de Gramont. C'est, en effet, chez elle que Boisgelin s'abandonnait à sa verve poétique. C'est sur sa demande expresse que les Pièces diverses et, probablement aussi, les autres pièces furent imprimées. Quand l'évêque de Lavaur fit la connaissance de cette aimable personne, il avait trente-sept ans, elle venait de passer la quarantaine et, depuis sept ans, elle était veuve. « Elle paraît s'être intéressée sans plus tarder à la carrière de son nouvel ami et avoir désiré pour lui un siège plus éminent que celui de Lavaur ^ ». On a vu que seg vœux ne tardèrent pas à être réalisés, « La maison que le prélat fréquente le plus assidûment, qui devient pour ainsi dire la sienne, est celle de son amie la comtesse de Gramont... L'habitude de passer les soirées chez la comtesse de Gramont, qui habitait rue de Bourbon, lui devint de plus en plus chère; il avait alors son appartement rue de Varenne. En 1780, la comtesse avait acheté sa maison de Noisy. Toute proche de Versailles et pourtant isolée du bruit et du mouvement, c'était une demeure simple et agréable. L'archevêque y eut bientôt au premier étage son appartement composé d'une grande

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