Jager, Hist, de l'Eglise cathol. en France, XX
LE XVIII^ SIÈGLE 221
Lecoz, évêque d'IUe-et- Vilaine, et plusieurs hostiriens à sa suite, ont mis le mariage des prêtres sur le compte des menaces proférées par les proconsuls de la Convention. Cette explication contient une part de vérité. Mais elle a été amplifiée sous l'empire de préoccupations apologétiques et elle ne doit être admise qu'avec de fortes réserves. Quoi qu'il en soit, la note suivante de Jager, abstraction faite de l'esprit qui l'anime, nous offre un renseignement précieux ^ :
Le plus grand noîiifere de ces malheureux entrèrent dans les administrations civiles. D'autres devinrent ooramissaires des guerres, journalistes, bibliothécaires, ingénieurs, officiers dans les armées, ou trouvèrent place dans les foncr. tipns judiciaires. Ils ont encombré, pendant un tiers de siècle au moins, tous les services publics et ont formé dans, les petites villes le noyau du parti libéral et irréligieux de la Restauration.
Après Thermidor et surtout après le 18 Brumaire, quelques-uns de ces prêtres mariés, essayèrent de rentrer dans les rangs et demandèrent à l'Église constitutionnelle de les reprendre à son service.
La plupart de ces requêtes ?, d'où la note comique n'est pas toujours absente, étaient probablement dictées par des motifs vulgaires, et l'on ne eourt guère le risque de se tromper en conjecturant que leurs auteurs imitaient la colombe du déluge, qui, ne rencontrant sur la terre aucun abri, revint vers l'arche. Qvioi qu'il
i.Ibid.
■ 2. Dt.^s prêtes Giirbilieç, GassQ^i, Molet, D.ovilbacj Bçjlot etc.; voir. Gazier, Ê<«(fes mr l'hist. religimse de la Répahtion fmnçaiaie, p. 279r281.
en soit, l'arche resta fermée. Les chefs de l'Église constitutionnelle se montrèrent inflexibles et refusèrent de réintégrer les prêtres mariés.
Quelle fut à l'égard de ces ecclésiastiques l'attitude de la papauté?
C'est dans le concordat de 1801 que Rome régla la situation canonique des prêtres mariés. Mais, avant d'exposer sa décision, il n'est pas inutile de rappeler ce qu'elle fit au xvi^ siècle dans un cas analogue. A cette date (1554), la reine d'Angleterre, Marie Tudor, demanda que son royaume, tombé dans le schisme et l'hérésie, fût réconcilié avec l'Église romaine. Le cardinal Polus, envoyé à cet effet par Jules III, fut investi par le pape de pouvoirs très étendus, en vertu desquels il autorisa les prêtres mariés à exercer leur ministère, y compris la célébration de la messe, après qu'ils auraient renvoyé leur femme et accepté une pénitence ^En 1801, l'un des projets de concordat élaborés à Paris évoqua le précédent de Polus et demanda à Pie VII de donner à son légat les pouvoirs dont jadis Jules III avait investi le sien. Cette demande fut écartée. Pie VII se borna à absoudre les prêtres mariés des censures qu'ils avaient encourues, à valider leurs mariages, à légitimer leurs enfants, en un mot à régulariser la situation de fait dans laquelle ils se trouvaient et à les rendre à la vie laïque \ Naturellement
1. Œwres complètes do M. Emery, édition Migne, p. 1504-1509 et 1529- 1536, On trouve dans cet écrit la bulle de Jules III, qui n'est pas dans le buUaire romain.
2. Rinieri, La diplomatie pontificale au xix^ siècle p, 79. Ajoutons que la rédaction de cet article donna lieu à de vifs débats entre Rome et Paris. Rome voulait réserver à un bref spécial la question des prêtres mariés. A Paris on l'introduisit subrepticement dans le texte même du concordat. Consalvi, qui découvrit la ruse, protesta immédiatement dans une lettre
le prêtre qui voulut obtenir cet avantage dut accomplir les rites de l'Église romaine et se présenter devant le curé de sa paroisse. De plus l'induit d'absolution fut limité aux prêtres; les évêques n'en bénéficièrent pas. Le cas de Talleyrand donna lieu à des négociations spéciales. Le. premier Consul sollicita pour son ministre non seulement la sécularisation, mais encore la permission de se marier. La lettre était accompagnée d'un mémoire, contenant la liste des ecclésiastiques célèbres autorisés par Rome à se marier. Le cardinal Consalvi lui répondit (30 juin 1802) par une lettre dont voici les passages principaux ^ :
J'aurais désiré que les vœux de Votre Excellence eussent pu s'accomplir entièrement et que le Bref eût pu contenir la permission du mariage; mais comment faire lorsque dix-huit siècles n'en présentent pas un seul exemple dans l'histoire de l'Eglise? Votre Excellence verra dans les réponses en marge à la note envoyée par elle, que tous les exemples qui y sont entrés ne subsistent point. Aucun évêque sacré n'a été dispensé jamais pour se marier... Je ferai observer à Votre Excellence que, non seulement il n'y a pas d'exemple dans dix-huit siècles, mais qu'il y a plusieurs exemples que cette permission, demandée plusieurs fois, a été constamment refusée par le Saint-Siège.
Talleyrand obtint un bref de sécularisation, qui le réduisait à la communion laïque; mais il ne fut pas
à Bernier en date du 13 juillet (Rinieri, p. 244). Rome finit par l'emporter; l'absolution fut donnée aux prêtres mariés par un bref adressé à Spina (Boulay de la Meurthe, Documents, III, 384).
i. Publiée par Welschinger, reproduite par le cardinal Mathieu, Le concordai de IbOi, y. Siî.
autorisé à se marier. Malgré le refus de Rome, Tallçyrand, après s'être marié civilement le 28 septembre 1802, demanda la bénédiction nuptiale au curé d'Epinay-sur-Seine qui la lui donna. Dans Pacte de rétractation qu'il rédigea quelque temps avant de mourir et qu'il signa le jour même de sa mort, il écrivit :
« Délié par le vénérable Pie VII je me croyais libre de me marier. »
L'autorité religieuse feignit d'ignorer cette fraude et garda le silence.