Chapitre XXIII LE XIXe SIÈCLE
TRANSPORTONS-NOUS par la pensée soixante ans en arrière, et yoyons où en était, dans le clergé catholique, la loi du célibat auss: envirqnsî de 1870,
Chez les Orientaux-Unis personne n'en sqiipçpnnait l'existence. Ces chrétiens, répandus aii nombre de, cinq à six millions dans l'est de l'Autriche, dsins la Ifongrie, l'Arménie, la Syrie, la Mésopotamie, étaient pendant tout le moyen âge soumis à l'empire de Cpnsr tantinople. Jusqu'au milieu du xv^ siècle, ou même plus tard encore, ils faisaient partie de l'Église grecque, laquelle, depuis Michel Cérulaire, était séparée de Rome. La législation de Grégoire VII n'avait donc pu péné? trer jusqu'à eux et leur clergé, conformément à la disr cipline antique, vivait dans l'état de mariage. Quand, après la chute de l'empire grec, les hasards de la polir tique les amenèrent à entrer dans l'orbite delà papauté, ils e:5figèrent et obtinrent le maintien de leurs usages, parmi lesquels se trouyait le mariage des prêtres. A la fin du siècle dernier, pien n'était changé aux bonnes CQutunies et les prêtres catholiques (in rite oriental,
avant de recevoir le sacrement de l'ordre, commençaient par recevoir le sacrement de mariage.
Dans toute l'Amérique du Sud le spectacle était le même. Là aussi on ignorait la loi du célibat. Sans doute ces populations d'origine espagnole ou portugaise n'avaient jamais brisé avec la papauté. Elles connaissaient donc la discipline romiaine. Mais elles la mettaient au rang des conseils évangéliques que l'on admire sans les pratiquer. Tout comme en Orient, les prêtres du Brésil et des républiques sud-américaines avaient femmes et enfants. Personne autour d'eux n'en était choqué. Ils vivaient comme leurs aînés avaient vécu : l'auréole de la tradition les protégeait.
Le Portugal donnait lieu à une constatation identique. Là aussi le prêtre était père de famille sous les yeux de ses paroissiens, qui ne voyaient dans cette condition rien d'anormal. Là aussi la loi du célibat était pratiquement ignorée, ou, si l'on veut, oubliée.
En Sicile, elle était connue cette loi du célibat qui interdit le mariage au clergé. Le prêtre, au moins communément, ne s'enchaînait pas par un contrat matrimonial. Il restait libre. Comment comprenait-il cette liberté? On ne me croirait pas si je n'apportais un témoignage autorisé. J'ai invité le lecteur à se transporter aux environs de 1870. Voici ce que, quarante ans plus tard, le catholique militant Joly, écrira dans le Correspondant du 25 janvier 1911, p, 337 :
Dans un livre très remarquable, M. Combes de Lestrade, après avoir insisté à plusieurs reprises sur l'état d'abrutissement et d'immoralité des trois quarts des Siciliens restant dans leur île, ajoute : « Nous n'avons parlé nulle part de
l'influence du clergé : il n'y a rien à en dire, en efïet, tellement ses ntiembres diffèrent peu des autres paysans.» Pas un mot de plus. J'avoue que la tâche est difficile... (p. 339) j'avais lu avec intérêt mais aussi avec quelque défiance çà et là, l'analyse d'une enquête faite sous le patronage du vénéré M. Villari par trois hommes distingués... Lorsque, déplorant la décadence des populations, ils s'en prenaient à l'insuffisance du clergé, ils n'avaient pas de peine à ma convaincre. Ils en avaient un peu plus, je l'avoue, quand, à propos de l'émigration, ils semblaient l'accuser, eux aussi, de trop favoriser le départ des maris s'en allant seuls. J'ai donc questionné l'un de nos religieux qui m'a répondu : « Que voulez-vous? Dans les conditions qui subsistent encore, pas de science, pas de dévouement, pas de dignité dans la vie, pas de conscience sacerdotale, on peut s'attendre à tout»... Quelqu'un dira peut-être que j'en fais ainsi supposer plus qu'il n'y en a. Je répondrai simplement : non, c'est impossible; mais il y a de ces choses qui ne peuvent pas s'écrire.
Ce que la plume pudibonde dû défenseur de la foi Joly se refusait à écrire, c'est que les prêtres de Sicile procuraient aux ouvriers de leurs paroisses du travail dans des entreprises éloignées et que, dans le lit conjugal, ils prenaient la place des maris absents. Un travail aussi absorbant n'est guère à la portée d'un homme qui a convolé en justes noces. J'avais donc raison de dire que, vers 1870 — et plus tard encore — les prêtres de Sicile, par respect pour la loi du célibat, n'étaient généralement pas mariés. J'ajoute que le même état de choses, à quelques nuances près, régnait dans l'Italie du Sud qui, pendant longtemps, avait été unie politiquement à la Sicile.
Aux États-Unis, les prêtres — généralement irlandais ^— ne faisaient pas concurrence aux maris. Us bâtissaient des églises, ils bâtissaient des écoles : ils travaillaient tout le jour. Et quand arrivait le soir? Un congréganiste qui avait vécu longtemps au milieu d'eux, qui les avait vus de près disait : « Il ne faut pas chercher les prêtres irlandais à partir de six heures du soir ; ils sont tous sous la table ». Mettons que le mot (( tous » servait uniquement à arrondir la phrase. Il reste que, chez le plus grand nombre de ces prêtres, le frein moral était tous les soirs paralysé par l'ivresse. J'allais oublié de dire que leur ménage était tenu par de jeunes bonnes de vingt à vingt-cinq ans.
En Espagne et en Italie, l'ivrognerie était une infime exception. L'idéal du prêtre de ces pays était la chasse aux bénéfices, laquelle se compliquait d'une chasse aux femmes. On s'efforçait seulement de mettre dans cette dernière poursuite une certaine décence. Mais l'opinion publique reculait assez loin les limites de la décence. C'était l'époque où la plus haute dignité dans l'Eglise, après celle du pa,pe, avait pour titulaire le cardinal Antonelli qui entretenait publiquement plusieurs maîtresses.
Dans les pays de langue allemande, les prêtres, fré^quentaient les brasseries, prenaient part aux dansqs, en un mot menaient un genre de vie difficilement çonciliable avec la chasteté. D'ailleurs ils ne pouvaient différer de leurs aînés. Or, en 1828, cent quatre-vingts ecclésiastiques du duché de Bade signèrent une requ0tp tendant à autoriser le mariage des prêtres et la présentèrent aux pouvoirs civils de leur pays, qui leur témoignèrent une sympathie impuissante. En 1831,
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lé ëlèrgé catholiqtië de la Silésie se livra à Une lùànifëstatioii analogue que le gouvernement prussien étoujffà. A Trêves, une association d'ecclésiastiques poursuivant le même but se forma à la même date. Le clergé allemand essayait d'obtenir l'abolition juridique de la loi du célibat : ce qui noUs autorise à conjecturer qu'il s'en affranchissait dans la mesure du poèsiblè.
Parlons maintenant de notre pays. Pëtidant lés deux premiers tiers du siècle dernier, quelques prêtres français contractèrent publiquement des unions inàtrimoniàlës dont la validité, rejetée plusieurs fois par les tributiàUx inférieurs, fut admise par là cour de cassa^ tion en 1821 et le sera de nouveau en 1888. Mais ces cas eurent un caractère tellement exceptionnel qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Ecartons-les et étudions feh dehors d'eux le prêtre français.
Neuf fois sur dix il fut orienté vers l'autel, non par sa famille mais par un prêtre, qui frappé de sa piété, de sa candeur, avait cru lire sur son front le signe divin. Adolescent, il contempla le sacerdoce comme une vocation; et cela le distingua des jeunes gens de la plupart des autres pays de l'Europe, pour qui l'état ecclésiastique était Une carrière.
Quand ses études littéraires furent achevées, il entra au séminaire, c'est-à-dire à Saint-Sulpice ou dans Une filiale de Saint-SUlpice; car toUs les séminaires français ont pour modèle l'institution de M. Olier. Là il s'imprégna de mysticisme et résolut de mener la vie des anges à qui le mariage est inconnu. Pour Commencer il fit une guerre faroUche à ses passions naissantes. Ayant appris qUë Job avait fait uii pâëtë avec ses yeUx au jidint dé ne pas même regaïdèr uiie viërgë,il imita ce glorieux
patriarche, sans se demander comment un homme si pudique avait pu engendrer dix rejetons avant sa maladie et recommencer après sa guérison. Il prit aussi pour règle la maxime de V Imitation l, 8, 1, qui lui prescrivait de recommander en bloc à Dieu les femmes vertueuses sans en approcher aucune. En un mot il acquit ce mélange de modestie intérieure et de réserve extérieure qu'on appelle l'esprit ecclésiastique.
Or de cet esprit ecclésiastique le prêtre français avait alors le monopole; car si l'on excepte deux ou trois maisons fondées par les Sulpiciens dans l'Amérique, la France était aux environs de 1870 leseulpaysaumonde à posséder des séminaires. Le prêtre français était donc, le jour où il sortait du séminaire pour faire son entrée dans le monde, un être unique sous le rapport de la chasteté. Il ne songeait qu'à faire son salut en procurant la gloire de Dieu.
Un supérieur de séminaire, parlant un jour d'un prêtre récemment ordonné à un de ses amis disait : « Pauvre jeune homme! Il ne sait pas comment les femmes sont faites et le voilà à la veille d'entrer dans le ministère paroissial. L'explosion va être terrible. » Ce cas était celui du très grand nombre des jeunes prêtres à leur sortie du séminaire. Ils ne savaient, sauf par induction et par approximation, comment les femmes sont faites. Et ceux d'entre eux qui, avant l'âge du discernement, avaient acquis cette connaissance, se la reprochaient comme un crime. Ils n'en avaient d'ailleurs gardé qu'un souvenir vague et à moitié effacé. C'est donc au très grand nombre des prêtres sortant du séminaire que s'appliquait la prophétie angoissée : « Pauvre jeune homme! L'explosion va être terrible. »
L'explosion fut, en effet, terrible. A peine entré dans sa paroisse, le jeune prêtre rencontra partout les femmes. Elles eurent avec lui des entretiens intimes au confessionnal; malades elles l'appelèrent à leur lit; elles voyagèrent à ses côtés où l'accostèrent sur son chemin pour l'entretenir de leurs soucis; elles le frôlèrent à la table du festin où fréquemment ses paroissiens l'invitaient. Partout et toujours il eut à affronter leur amabilité, leur enjouement, leurs grâces séductrices. A ce régime les sens, que la discipline rigoureuse du séminaire avait tenus dans une sorte de torpeur, eurent vite fait de se réveiller et de réclamer impérieusement leur pâture. Adieu les résolutions du séminariste d'hier; adieu l'idéal qui l'avait enchanté. Tout cela s'évanouit comme un mirage. Spectateur atterré de cet effondrement, le prêtre fut dans l'état de l'homme qui vient de perdre sa fortune.
Toutefois la ruine ne fut pas complète. Au moment où l'esprit ecclésiastique allait périr étouffé, un protecteur se présenta qui lui sauva la vie. Quel était ce bon samaritain? La crainte du scandale. Naturellement son pouvoir resta renfermé dans d'étroites limites. Les illusions disparues ne revinrent pas. La révolte de la chair ne fut pas domptée; mais elle dut se modérer. Une transaction intervint. Les sens gardèrent la maîtrise qu'ils venaient de conquérir. Mais ils prirent l'engagement de l'exercer en cachette, de fuir la lumière, en un mot d'éviter le scandale.
Au bout de quinze ou vingt ans l'esprit ecclésiastique rencontra un autre protecteur plus efficace et même légèrement despotique. C'était l'ambition. Dans le temps de leur jeunesse les prêtries étaient restés fermés
2212 HISTOIRE DÛ ùètiBÀf ÈCCtÉSIAiSTIQUE
aux hdiiiieTirs, aux dignités, àiix postés dêcotàtifs. Aux àf)prochës de là qûàjantaiiie beauëdùp d'entre eux lès ■convoitèrent. Le Coureur lancé dans la catt'ièt'e sait qùb le moindre faux pas Itii fera perdre lé prix. Lés jif étrès âlïibitieux évitèrent avec Un soin liiéticuleux lés faux j)às qui auraient inévitablement compromis leur avëhii'. Là cràiiite dti scandale avait autorisé certaines petites tricheries. L'âiiibition, plus sévère, condâiïina le prêtre à marcher strictement dans là voie droite sans jam.ais s'ëri écarter.
Puis lèritémerit la vieillesse arriva. Leë sens, après avoir perdu leur fougue, retombèrent peu à peu dans le sôttittieil des premiers ans. A l'inverse les impressions de l'énfancb et de l'adolescence s'agitèrent dans le sotts-sol dé k conscience où elles étaient enfouies et remontèrent à la surface. Le vieux prêtre aux cheveux blancs reprit son âme de séminariste. La vie des anges brilla à ses yëûx avec son éclat d'autrefois. Il fut l'apôtre ardent dti èiêlibàt.
Tel était, aUx environs dé 1870, l'état du clergé français. Passé là binqùantaine, ou en tout cas auxapproches de la soixantaine, les prêtres gardaient généralement lé feêliiaat;' De vingt-cinq à trente ans lé plus grand nombre, flirtait. De trente à cinquante bu cinquante-cinq ans là moitié pratiquait le Concubinage et, dans l'autre moitié, nombreux étaient Ceux qui mettaient à profit les bonnes fortunés. Les infractions à la discipline romaine restaient généralement ignorées. Pourtant, malgré le mystère dont elles s'enveloppaient, elles éveillaient fréijuemment des soupçons, provoquaient des chuchotements j parfois même des rumeurs. D'àiil&ité igà et là des constatations avaient lieu.
Dans les pays d'habitation commune, le vicaire entrant négligemment dans la chambre de son curé, le surprenait en compagnie intime. Tel prédicateur de religieuses était, au cours d'une retraite, pris d'un malaise subit et inquiétant. Sur sa demande la supérieure l'autorisait par pitié à coucher à Pinfirmerie du couvent. Puis, au milieu de la nuit, elle le surprenait dans le lit d'une jeune sœttr. Telle cuisinière, se croyant sur le point de mourir, faisait appeler en toute hâte le curé, qui s'empressait de la confesser après avoir préalablement prié les assistants de s'écarter. La confession ëë iJrolbrigèait pendant un tenips démesuré, oii ouvrait la porte et l'on voyait le confesseur en train d'accomplir avec sa pénitente l'oracle diviii qiii veut qtié l'homme et la femme soient une seule chair.
Ces incidents et beaucoup d'autres du mêrtie genre se produisaient périodiquertient, tantôt dans tel diocèse, tâtitôt dans tel autre. Pendant ce temps lé foiidatêùt dès Petites-Sœurs-dés-Pàuvrès souillait, les unes après lés autres, les jeunes filles cotifiées à ses soins et tràn^fol-iiiait Son noviciat en lupanar. Ces honteuses débauchés ne seront révélées qu'en 1890 par la supérieure d'tine ihàisbn dé Belgique, qui, stir le point de liioùrir, fera des confidences à son évêquë. Mais elles étaient commises dépuis les environs de 1860. Et je iié fiarîè pas des malheureux qui, chaque année, étaient améfiês devant les tribunaux pour crime de pédérastie. De temps à autre les catholiques ébranlés par certaines révélations scandaleuses se demandaient avec inquiétude s'ils devaient encore croire à la vertu du prêtre. Mais ils 56 ressaisissaient bientôt et Chàssàiéiit ces soupçons comme on chasse une pensée pénible.