UL"S
gence et se faisait à lui-même le petit raisonnement qui va suivre :
— Mon cousin Tabbé me trouvera des dispositions, il me proposera de continuer mes éludes au séminaire. J'accepterai, sauf à jeter plus tard la soulane aux orties quand je saurai le grec et le lalir.
Vous voyez que notre héros était un petit Machiavel d'une certaine force.
Le bon ecclésiastique dont il espéniil faire sa dupe avait heureusement de la clairvoyance, il devina, sous les protestations de l'écolier, le véritable mobile qui le faisait agir et lui épargna son rôle hypocrite.
— Tu veux à tout prix contiinicr les études, lui dit-il. Kien n'est plus sinîj)îe.
COl'Sl.N 15
Un chef d'institution de ma connaissance te prendra pour cent écus par an.
— Cent écus! Mon père ne donnera jamais un pareille somme, oljjecla Victor.
— Je la trouverai sur mes économies, dit Tabbé. Si ton orgueil s'alarme, il dépendra de toi de faire bientôt cesser la subvention. Quand les instituteurs de Paris découvrent un élève à succès, ils le conservent gratuitement, et même ils offrent une pension à sa famille pour ne pas le perdre.
Victor apprit ainsi à connaître Tindus* trie bizari'e de messieurs les marcliands de soupe universitaires.
— Nous sommes en avril, tu resteras ici
la cuislN
jusqu'au mois d'octobre, couliiuia l'abbé. Si tu as du courage, el si tu travailles activement sous ma direction, tu peux être, à cette époque, de la force d'un bon élève de quatrième.
Notre héros remercia le digne ecclésiastique avec une effusion qui n'avait plu? rien de Thypocrisie.
Leur plan s'exécuta sans encombre. De la part de M. Cousin père aucini obstacle ne vint l'entraver.
Dans tous ces arrangements, la bourse de l'admirateur de Jean- Jacques ne subissait aucune atteinte : il renonça volontiers à l'application des doctrines du Contrat social.
Victor, à son retour des parages nor-
COUSIN il
mands, entra d'emblée en troisième daiB ce même pensionnat du Marais oij le Icctem' a pu le voir, nu début de noire récit.
L'année scolaire se passa pour le jeune clcve de la façon la plus victorieuse.
Il remporta tous les prix de sa cbissc au collège Charlemagne, et le grand coi h cours proclama trois fois son nom rainié'j suivante.
Dès lors il eut bourse enlière*
— Ah! mes condisciples m'appellent
Prix dlionneur ! s'écriait-il en éperon-
uant son courage : eh bien^ je ne veuï pas les faire mentir 1
Il se tua de travail, et conquit effeclivC" ment, à la lin de Tannée de rhétorique*,
IH COISLN
ce prix glorieiix, qui devait être le point de départ de sa fortune.
Son Excellence le grand maître de rUiiiversité lui décerna de sa noble main la couronne classique en papier vert.
Or ceci se passait au mois d'août 1800.
Un an plus tard, Victor Cousin entrait à l'École normale sans concours, et avec le titre de premier élève , par le droit divin du prix d'honneur.
Ce bicnlicurcux prix lui rendit un autre service, dont Timporlancc n'était point à dédaigner, c'est-à dire qu'il l'exempU de la consciiption, ou plutôt de la mort, car ce fut une seule et même chose pour le contingent de 1812.
A l'École normale, Victor Cousin ne fut pas tourmente comme au collège.
Là, plus de railleries jalouses, plus de propos taquins et méchants. Il était avec l'élite des écoliers travailleurs; il se trouvait au milieu de lu pépinière studieuse du professorat.
Néanmoins il ne sut pas se faire aimer de ses nouveaux camarades.
Ceux-ci baissaient pavillon devant son intelligence si élevée et si lucide. lis applaudissaient volontiers à ses chaleureuses déclamations surl'art^ sur la musique, pour laquelle il montrait un goût décidé. Tous le croyaient parfaitement capable d'écrire un opéra-comique ou non comique; on s'accordait à le trouver plus fort que cette (janaçhe de Sponlini.
ÎO COUSIN
Mais ou ne l'ainiLiit point.
Ses condisciples remarquaient la sécheresse et l'égoïsme profond de sa nature, son besoin de domination constante, son avidité pour l'éloge. Rien de tout cela n'excitait leur sympathie.
Victor Cousin se destinait à l'enseignement des lettres.
Chose à noter, la philosophie lui déplaisait souverainement, lorsqu'un jour le hasard le fit cnlrer dans la classe de Laromiguière.
Comme Malebranche, auquel la lecture fortuite de Descartes révéla ses aptitudes, cet instant décida de la vocation de notre héros.
L'illustre professeur expliquait à son
COUSIN 'il
auditoire la doctrine de Locke et de Coudillac.
11 modifiait sur quelques points cette doctrine, un peu trop propice aux passions sensuelles, et s'en acquittait avec une grâce, une élégance, un charme de bonhomie qui pénétraient et subjuguaient.
Victor Cousin se sentit pénétré et subjugué.
Cependant il n'abandonna point encore le domaine des lettres. Nous le trouvons, en 1812, répétiteur de littérature grecque à celte même Ecole normale oii, deux années auparavant, il était simple élève.
En 1814, il y occupe la position de maître des conférences *.
* Titre équivalent i celui do professeur de faculté.
Vers la môiiic époque se place une anecdote déplorable, et qu'il est impossible d'omettre, puisque nous écrivons riiistoire du brilkmt jeune homme.
Il logeait à l'hôtel PrasHn, rue du Pelit- Bourbon, dans le quartier de TUniversilc.
Chacun le considérait déjà comme un grave personnage 11 avait bien un peu l'air d'un professeur de mimique, grâce aux gestes multipliés et solennels dont il accompagnait chacune de ses phrases ; mais ceci ne faisait qu'ajouter à sa considération. 11 se montrait rangé, laborieux, ne recevait que de rares visites, jamais de femmes.
On le vit, un jour, reconduire jusqu'à la porte de riiôlel rii homme à cheveux
COUSIN t'3
gris, et d'une mise plus qu'orJinaiie.
Le visilcur paili, Yiclor entra chez le concierge et lui fit celle recommaiulalion expresse :
— Quand ce monsieur reviendra, dites que je n'y suis pas !
— Oh ! oh ! chuchotèrent les voisins, notre piochcur aurait-il des créanciers ?
Le même homme revint à (pielques jours de là. Tout aussitôt le Cerlièrc de lui barrer le passage, en criant :
— M. Cousin n'est pas chez lui !
— Pour d'autres, c'est pos:^ihle; mais, pour moi, je vous affirme qu'il y est toujours : je suis son pcre.
îl COUSIN
L'î concierge [ici ri lié laissa forcer la consigne.
Il ne fut pas seul à entendre la rcvélalion, ou plulôt il en a propngé le scandale, puisque la Gazette des Ecoles du G novembre 1852 nous le Iransmct, à vingt-quatre ans de distance.
Peut-être Victor Cousin craignait-il que le vieil horloger, trop simple de costume et de langage, ne rcnconliàt chez lui M. Royer-Collard, son illustre protecteur.
M. Royer-Collard, porté à la Chambre au commencement de la seconde Restauration, venait de choisir Victor Cousin pour son suppléant à la Faculté des lettres.
Et Victor Cousin fit sa leçon d'ouverture le 7 décembre 1815.
COUSIN 2 j
Nous allions oublier de dire que, Taniice précédente, il avait, pendant quelques mois, professé la philosophie au lycée Ijonaparte.
Il se déclarait alors admirateur passionné de Napoléon.
Ses anciens condisciples de TÉcole normale avaient plus d'une fois applaudi à ses harangues chaleureuses en faveur du héros.
Quelle fut donc leur surprise de voir M. Cousin, ce partisan déclaré de l'Empire, imiter l'exemple de messieurs les volontaires royalistes, charger le mousquet sur son épaule débile et courir sus au brigand de l'île d'Elbe, suivant l'aimable expression féodale de Louis XVIII !
Ces innocents jeunes gens ne pouvaient revenir de la métamorphose *.
Les premières leçons de notre héros a
* Voici une anecdote empruntée au Censeur de Lyon (1843) : « En sa double qualité de philosophe et de traducteur de l'iaton, M. Cousin eut longteuips la prélenlion d'être un modèle de vertu rt d'austérité. Déjà pair de France, le péripatéticien moderne se rendait pfdL'strement de sa demeure au restaurant Risbeck, situé place de l'Odéon. Il y dînait pour trente sous, qur.rante sous au plus, et n'humectait qu avec de l'eau pure les simples mets dont il nourrissait l'enveloppe matérielle de son âme. Un jour qu'il venait d'achever son fricandeau modeste, arrive un gros garçon qui prend place à la table voisine de la sienne. Celui-ci n'était ni philosophe ni pair de France : il fait honneur à la carte, et, levant la tête au dessert, il apcrç )it son pâle vis-à-vis. — Eh ! si je ne me trompe, s'écrie-t-il, ce.-t M. Cousin! — Oui, mons'eur; mais je nai pas l'honneur de vous connaître. — Quoi! vous ne remettez pas un de vos anciens élèves de Louis-ic- Grand! J'étais un des moins favorisés de la classe. — Je ne me rappelle p.is le moins du monde... — Comment donc ! et votre petit logement de la rue 5aint- Jacquos, sur la ta''Ie duiiucl nous dessinions de si gro-
la Sorbonnc ne se passèrent pas au milieu tic cet immense conconrs d'auditeurs (pic les passions politiques lui douncreiU plus
tesques figures! — Ces souvenirs, monsieur, ne sont pas tic noire Sge. — En effet, j'en ai de plus sérieux à vous rappeler, car nous avons failli être ennemis mortels. En 1815, j'étais arlilleur volontaire, et vous vous éllei fait volontaire royal. Comme nous vous trouvions magnifiques avec vos cliapeaux ronds, relevas d'un côté et garnis d'une cocarde blanche! iN'avezvo'js pas fait la campagne de Yincennes ou de Villejuif?... Si nous nous étions rencontrés dans la plane... Voyez-vous l'élève canonnant le professeur! M. Cousin ne jugea pas convenable d'achever son dîn; r. Il se leva, fit un ralut très-froid à son ex-élève, 1 1 prit la porte en Je laissant déconcerté d'une aussi Lrusque retraite. Le pauvre garçon revenait des colonies, où il avait fait un long séjour. 11 ignorait la fortune inespérée de son ancien répétiteur de troisième au Cdllége Louis-Ie Grand. L'anecdote a couru, cl les biograibes de M. Cous'n ne doivent pas négliger l'épisode de la camp.ignc de Vincennes. J';iurais donné beaucoup pour voir passer le traducteur de l'iaiou dans son costume de volonUtire royal. »
n. lE D.
2>î COUSIN
tard, ainsi qu'à ses collègues Viilcmain et Guizot.
Presque toujours la salle était vide. On n'y apercevait qu'un très-petit nombre d'adeptes zélés.
Parmi les plus assidus, Victor. Cousin remarquait un vieillard qui ne manquait pas une séance et venait régulièrement s'asseoir dans le voisinage du poêle. Sa mise décente, son linge blanc, révélaient une existence modeste charmée par rétude, une médiocrité de fortune soutenue par un caractère digne.
Victor avait pris en affeclion ce vénérable auditeur.
Ses regards s'arrêtaient sur lui avec complaisance toutes les fois qu'il lançait
COUSl.N iJ
du huit de sa chaire quelque période à cfiU, renforcée d'une pantomime démonstrative.
Le vieillard inclinait alors silencieuscïment la léte, comme un homme à qui la force d'une vérité philosophique arrache un signe d'acquiescement.
Un jour d'hiver (il faisait un temps épouvantable : deux pieds de neige co;:vraient les rues, et la Lise glaçait impitoyablement tous les nez qui s'aventuraient dehors), notre professeur ne trouva qu'un seul homme à son cours.
C'était l'héroïque vieillard.
Il avait pris sa place habituelle à coté du poêle.
•^ Voilà, certes, un beau trait! se dit
nu COISIN
Cousin. Je ne le laisserai pas sans récompense. Adressons la parole à cet ami inconnu, et traitons-lc d'une façon cordiale.
— Eh bien, dil-il en descendant de sa chaire, il paraît, monsieur, que nous allons cire seuls, aujourd'hui?
Le bonhonnne le regarde et hoche sa vieille têle.
— Vous cliez à mon dernier cours.
Que pensez-vous du sdiis moral d'Ilutcheson * ?
Cette fois le vieux arrondit sa main gauche, la porte à son oreille en forme de cornet acoustique, et lance au professeur ce monosyllabe significalif :
* ]\ expliquait alors la philosophie écossaise, Smilb, llcid, Dugald-Slcwart, Ole, etc.
COUSIN r>i
— lleiii?...
Le pauvre homme était sourd à ne pas entendre Dieu lonucr.
Depuis le commencement de la saison rigoureuse, il venait là demander au poêle universitaire le calorique bienfaisant que sa bourse ne lui permettait pas de trouver ailleurs.
M. Cousin fut excessivement humilie.
Par bonheur il ne tombait pas de la neige tous les jours. D'autres adeptes, à l'oreil/e plnssùrc, recueillirent ses leçons et les sténographièrent.
11 se fit même assez de bruit autour du jeune professeur.
Dans les cercles lettrés on parlait avec
^1 COLSl.N
éloge de la pliilosophie écossaise et de Victor Cousin, son prophète. Royer-Gollard en prit deThumeur; il donna brutalement un coup de boutoir au travers de celte gloire naissante.
— Vous appelez ça des révélations, dit-il; ce sont tout au plus des exhibitions !
Royer-Collard n'avait pas tort. On pouvait écouter M. Cousin, mais en prenant bien garde de le croire sur parole.
Ceux qui, de bonne foi, l'auraient suivi pas à pas dansTapplicalionde sessystèmc?
multiples ressembleraient à autant do malades imbéciles qui, après avoir puiié tour à tour dans les bocaux d'une pharmacie, absorberaient un abominable mé-
cors IN ?,:,
lange tle remèdes salulaiics et de poisons.
M. Cousin prend d'abord les armes que lui fournit ridcalisme écossais, puis il va-fen guerre et attaque vaillamment la philosophie sensualiste de Condillac.
« Cette philosophie mesquine et dégradante, dit-il, qui prétend renfermer l'àma humaine dans le cercle étroit de la sensation; qui, pour se délivrer des faits intelligents qui l'embarrassent, les mutile et les amoindrit ou les passe sous silence; qui peut bien faire sortir de son principe les conseils de la prudence, la morale de Tinféièt, mais qui n'en tirera jamais les règles du devoir, les croyances de l'homme de bien, car elle sape la vertu par les fondements et anéantit la conscience. »
54 cousn
Voi Kl, certes, une argiimeiU;i lion parlaite.
Mais, après avoir écrasé le matérialisme, r.olre professeur, dont l'esprit est d'une mobilité rare, s'éprend tout à coup de la }!hilosophie panthéiste et athée des allemands.
11 admire le fils du sellier de Kœnisberg ' , ouvre les grammaires tudesqucs afin de mieux le comprendre, s'extasie en lisant la Critique de la raison pure, et se plonge tête baissée dans cet abîme.
En même temps que les idées de son nouveau maître, il épouse sa terminologie grotesque.
La chaire française retentit pour la prc- * E-.muaiiuel Knnt.
mière fois des absurdes et folles docliiiics d'oiUre-Rliin. Kaiit le démolisseur, Fichte ridéalisle alliée, Schelling le philosophe de la nature, puis enfin Hegel, le sublime Hegel, obtiennent tour à tour les louanges de Victor.
Hegel est l'auteur de cette proposition blasphématoire '. « Dieu arrive dans l'homme à la connaissance de Mmême. »
Ébloui d'une aussi magnifique pensée, M. Cousin, dans un premier voyage en Allemagne, à la fin de i817, tombeaux genoux du maître et porte pieusement à ses lèvres un pan de sa redingote * .
* Henri Heine s'est moqué fort agréablement, à son point (le vue,, de celte passion subite de notre liiros
Revenu à Paris, il commence un cours de philosophie morale.
Sa parole brûlante, imagée — beaucoup trop imagée pour rcxaclitude et la sévérité philosophiques — son accent plein d'enthousiasme quand il touche la corde du patriotisme, tout contribue <\ enflammer la jeunesse des écoles.
Un jour il appelle l'homme « ime force libre. »
pour la philosophie allemande. « M. Cousin, dit-il, a toujours observé à l'égard de ci'Ue pliilosophie le sixième commandement : il n'y a pas flloulé une idée. Tous les témoins déposent unanimement que, sous ce rapport, M. Cousin est la probité même. Je vous prédis que la renommée de M. Cousin, comme la Révolution française, fera le tour du monde. J'entends déjà les ricaneurs ajouter: En effet, la renommée de M. Cousin fait le tour du mondi^; on ne la trouve déjà plus CD France. »
Celte (léfiiiitioii est couverte d'applnudissements. On y voit une protestation courageuse contre les menées envahissantes du parti prêtre et des ultras.
Les congréganistes prennent la chose en mauvaise part. Notre pliilosophe révolutionnaire voit suspendre son cours.
Dans le délire de son revirement libéral, il a poussé l'audace jusqu'à faire une apologie de Marat, en pleine Rcslauralion.
Bien d'autres à sa place n' eussent point osé louer ce monstre en pleine République.
M. Cousin, devenu marlyr, accepte les palmes consolatrices que toute la presse de l'opposition lui décerne.
Du reste, il ne se plaint pas d'être condamné au silence, car une maladie de poitrine, causée par un travail opiniâtre sur les manuscrits de Proclus *, commence à donner de l'inquiétude à ses amis.
Les souffrances de Victor deviennent intolérables, il se retire dans un modeste logement de la rue d'Enfer, dont la iciiélre donne sur les marronniers du Luxembourg.
Il ne travaille plus. Seulement il emploie quelques heures à la lecture pour ne point mourir d'eimui.
Ce fut alors que lui tomba dans les
* riiilosophe néoplatonicien qui s'appliqua, de concert avec tous les adoptes de l'école d'Alexandrie, à lalter vigouroaseuicnt cont-e les progrcs du chrisllanisme et à le confondre.
COISI.N 59
mains une brochure inlilulée De la révolution lyiémontaise, avec ce vers d'Alfieri pour épigraphe :
Sta la forza pcr lui, pcr me sta il vero*.
Elle venait d'èlre publiée en Franco par le chef avoué de cette révolution, le fameux comte de Santa Rosa, qu'on a très-justement appelé le Don Quichotte du libéralisme.
Victor brûlait de voir ce héros ti'ansalpin.
On le lui amena jiiste au moment oiisa maladie le jetait dans vme crise violentCé Il vomissait le sang et se croyait perdu.
— Monsieur, dit-il au proscrit en lui
* « Qu'il ga!''!e la ft-rce, la vcritc nie resii . >
ixn cors IN
lendant la main, vous êtes le seul liomine que, dans mou élat, je désire conuaîtrc cucore.
Uuc liaison Irès-intime s'établit entre eux.
Santa Rosa prenait en Fiance le nom de Cuuti. Logé rue des Fossés-Monsieurle-Priuce, dans le voisinage du professeur malade, il le visita tous les jours et se rencontra chez lui plus d'une fois avec fluniann et Royer-Collard.
Ce dernier prévint un soir le comte italien qu'on jugeait prudent de s'assurer de sa personne et de le tenir sous les verrous.
Dans celte mesure, ordonnée par le
ministère, il y avail une menace d'exUa" dition peut-clrc.
Or, de l'autre côté des Alpes, Santa Ilosa voyait l'écliafaud.
Victor le caclie à Auteuil dans la niaiso!i de campagne de M. Viguier. Tous les deux y établissent leurs pénates pendant les premiers mois de 1822, ne recevant aucune visite et ne sortant jamais de l'enceinte du ])arc.
M. Cousin s'occupe d'une traduction de Platon.
Le comte écrit ses Recherches sur les (jouvernements constitutionnels.
Effrayé des progrès de la maladie du
philosophe, Sanla Rosa le décide un jour à retourner à Paris, afin d'y consiiUer l'illuslre Lacnnec, leur ami commun.
Victor suit ce conseil.
Ne le voyant pas revenir le soir même et cédant à l'inquiétude, noire Italien commet l'imprudence de quitter Âuteuil et d'aller cheicher, rue d'F.nfer, des nouvelles du malade.
La police avait l'œil au guet.
Sur la place de l'Odéon, Sanla Rosa tombe dans une embuscade de sept ou huit agents, qui rappréhendent au corps et remmènent à la préfecture de police.
On l'accusait de complot contre la sûreté de l'État.
Deux ordonnances de non-lieu, rendues
COUSIN i3
successivement par les juges civils et pai" kl cour royale, ne permirent pas au ministère de prolonger la captivité du patriote piémonlais, qui reçut Tordre d'interner ù Alençon d'aborJ, puisa Bourges.
Ce fut de cette dernière résidence qu'il écrivit à M. Cousin ces lettres si charmantes et si tendres, publiées depuis sous le couvert du prince de la Cisterna.
Victor alla visiter son ami dans le cheflieu du département de rOriie.
Il y composa l'argument du Phédon sur l'immortalité de Tàme.
Le séjour du comte à Bourges ne fut pas de longue durée. Bientôt on le pria d'accepter un passe-port pour l'Ariglelcrre cl
-ii COUSIN
de prendre la loiite de Calais en compagnie d'nn gendarme.
Pythias et Damon ne devaient plus se se revoir.
Après avoir vécu longtemps de privalions à Londres, Santa Rosa partit pour la Grèce et voulut mettre son épée au service du gouvernement national; mais on n'accepta point cette olTre, car la Sainte-Alliance, très-haute et très-ombrageuse dame, eût probablement dressé l'oreille au nom du révolutionnaire piémontais.
Désespéré, le comte s'engage dans les rangs des Palikares avec le titre de simple soldat; puis il va mourir obscurément, d'un éclat de mitraille, au siège de Misioluuglii.
COUSIN 4:i
Victor Cousin n'avait pu mettre obstacle à cette funeste clé (ermi nation, ni par sa correspondance ni par ses conseils, attendu qu'il était alors lui-même au secret le plus absolu dans les cachots de cette même Sainte-Alliance, qui persécutait si cruellement le patriotisme d'un bout de l'Europe à l'autre.
Il est bon d'expliquer comment ce malheur lui arriva.
Ne touchant plus aucune espèce d'émoluments universitaires, pauvre de son patrimoine, à bout de ressources, il crut devoir accepter temporairement une mission pédagogique, fort au-dessous de son mérite, mais qui pouvait servir ses projets et ses éludes.
/.G COISI.N
Eu un mot, la duchesse de Moutelx'llo le donna pour précepteur au jeune duc, sou fils aîné, qu'elle envoyait en Allemagne, et qui allait, à la mode anglaise, compléter son éducation par les voyages.
Très-avancé comme principes, grâce à ses rapports avec Sanla Uosa, Victor, cliemin faisant, juge convenable decliauffcr le carbonarisme.
On l'arrête à Dresde en flagrant délit de propagande.
Bientôt la Saxe le livre à la Prusse, cl voilà notre homme dans les cachots de Berlin.
Sa prison menace d'êlre longue.
Il s'obstine à ne répondre à aucun interrogatoire, conteste à un gouvernement
clranger le droit de répression sur ses actes et lui reproche de commettre uu inexcusable abus de la force.
Ganset plusieurs autres savants d'Allemagne rendent visite au captif.
L'historien Michelet, son compatriote, alors a Berlin, remue ciel et terre pour obtenir sa délivrance; mais il ne peut y réussir.
A trois mois de là seulement, trois mortels mois, nos ministres, tourmentés par les incessantes réclamations de la presse, font passer une petite note à M. de Damas, chargé de l'ambassade française en Prusse.
Victor voit enfin les portes de son cachot s'ouvrir.
Il rentre à Paris dans les premiers jours de mai 1825 et remercie les journaux de leurs bons offices.
La Gazette de France, qui avait alors une teinte libérale, continue de le prôner bel et bien dans ses colonnes. Elle déclare qu'on lui doit une réparation écialanle, parle de son mérite méconnu, le compare à Platon, et lui fait obtenir, grâce à celte audacieuse métaphore, la croix de la Légion d'honneur.
Ce fut Charles X qui en orna la boutonnière du carbonaro propagandiste.
Il faut dire que M. Cousin commençait à appliquer dans le ressort de la politique ce système commode qui devait distinguer plus tard sa philosophie glorieuse.
COUSI.N 49
Ayant compris le danger des opinions trop exclusives, il se prit à colorer son drapeau de toutes les nuances connues; il entretint des relations dans tous les camps.
Tour ù tour il rendit visite à la Fayette, à Dupont (de l'Eure), à Chateaubriand, à Rovigo et à Paul-Louis Couiier.
La religion de réclectisme avait trouvé son apôtre.
— Ce diable d'homme connaît Tirnivers entier ! s'écriait Villemain, furieux de le rencontrer partout sur sa route.
A la fin de 1825, le grand Victor publia les premiers volumes de sa fiimeusc traduction des œuvres de Platon *.
* Les derniers ne parurent qu'en 18iO. L'ouvnigo couii.lcl forme 13 volumes in-S».
Dans les notes de cet ouvrage, il prouve que Socrate a été condamné justement à boire la ciguë, parce qu'il attaquait la société païenne et les dieux de l'Olympe avec la plus haute irrévérence,
Une seule chose étonne le grand Victor, c'est que TAréopage n'ait pas rendu cejugement à l'unanimité.
Signataire de la traduction citée plus haut, M. Cousin n'y a fourni qu'une part de travail médiocre. On peut dire qu'elle est plutôt de Georges Farcy * et d'Auguste Viguier.
« Farcy avait beaucoup étudié Platon, dit le T^Wj^s du 15 janvier 1832. Nous croyons même pouvoir affirmer que les
* Jeune savant, tué eu 1S50.
COUSIN îil
volumes les mieux compris et les plus élégamment traduits de M. le conseiller d'Élal Cousin sont dus aux veilles philosophiques de Farcy. »
Quant au deuxième collaborateur, notre héros reconnaissant lui dédia l'ouvrage en ces termes :
ï A 'mon ami Auguste Viguier, comme une dette et un souvenir. )»
L'année suivante, Û. Cousin donne une édition complète des œuvres de Descartes.
II publie en outre des Fragments philosophiques, et son disciple Adolphe Garnier se fait le complaisant éditeur du Cours deVhistoire de la philosophie, sténographié à la Sorbonne.
En 1828, M. Cousin imprime de Nou-
52 COCSIN
veaux fragments philosophiques sur les secles anciennes.
Au sujet de ce dernier livre, h Drapeau blanc, feuille plus royaliste que le roi, [irodigue à Victor les félicitations. « Il vient de prouver, dit Martainville, rédacteur en chef de cette feuille, combien il est loin de vouloir soutenir les principes révolutionnaires. »
— Attendez, moflsieur Martainville, attendez un peu! Vous comptez sans léclectisme.
Le ministre Villèle tombe, et Martignac rend à M. Cousin sa chaire en Sorbonne.
Aussitôt l'illustre professeur, dont les doctrines semblaient si pacifupies, se retourne comme Janus, fait voir un autre
COlSlN ho
visage et devient lui foudre de guerre.
Chaque pensée, chaque mot de son cours, est une alkision pohlique.
La multitude se porte à la Sorbonne; on applaudit à outrance.
Aussi imprudent que les compagnons d'Ulysse, Martignac a lâché les vents contenus dans l'outre d'Éole: il est victime de la tempête, et la chaire de notre vaillant professeur se change en mie formidable catapulte, dont l'opposition fait usage pour battre en brèche le ministère Polignac.
Celui-ci résiste et soutient le siège.
Arrivent les ordonnances, suprême valout d'un parti désespéré, pièce de monnaie que la dévote congrégation jetait en l'air en murmurant :
oi COUSIN
u — Croix 1 »
Mais la Révolution mit hrutalemcnt le pied dessus et cria :
« — Pile ! »
Hélas ! le mot fut presque aussitôt suivi de l'action ! Daignez excuser le calem.bour en faveur de l'image.
Le 27, M. Cousin se rend au Globe, dont il est lédactcur.
Il veut empêcher Pierre Leroux de faire paraître le journal et de s'associer à la protestation de la presse.
— Vous compromettez vos amis, lui dit-il. C'est trop vite, beaucoup trop vite! La Restauration est encore nécessaire.
COUSIN 5o
Quant à moi, je déclare que le drapeau blanc reste mon drapeau !
Le 28, il matelasse ses fenêtres, barricade ses portes, et se prend à suer la peur, tandis qu'on se fusille en bas.
Un grand nombre de citoyens viennent, le 29, prier Népomucène Lemercier de prendre possession de la mairie du onzième arrondissement. L'auteur de Frédégonde accepte.
Comme il se rendait à la mairie, aloi^ située rue Garancière, il passe devant la porte du grand Victor, qu'il a connu à la société Aide-toi, le ciel f aidera.
Népomucène monte, se fait ouvrir, et trouve cet illustre pnlriole accroupi dur-
oO GOUSliN
rière ses rideaux , pâle et frissonnant d'épouvante.
Cousin refuse de le suivre. Il fau( IVntraîner d'autorité jusqu'à ia mairie.
Là, notre philosophe commence à s'apercevoir que la révohition qu'il déclarait impossible est faite.
Eu avant l'écleclisme! passons à un nouveau changement de visage.
Il n'a plus un mot de regret pour le drapeau légitime. On l'enlond parler de patrie, d'abnégation, de courage civique et de dévouement à la cause de la liberté.
Qiiclcpi'un exprime le désir d'aller solliciter une place, oi!i il pourra mieux servir cette cause.
GOUSIiN 57
— Ah! citoyen, dit Victor, comment osez-vous montrer de semblables convoitises dans lin jour si pur! Nous avons combattu pour la patrie, et non dans les intérêts mesquins d'une ambition personnelle.
Nobles et dignes paroles, assurément î
Dix-huit mois après, l'homme qui venait de s'élever avec une énergie si louable contre les quêteurs de place en avait une douzaine à lui tout seul.
Il est vrai que Téclectisme conthuiait triomphalement sa route.
L'ordre de choses de Juillet ne crut pas devoir payer par trop de faveurs cet admirable syslème. Il semblait fait de commande, tant il cadrait avec le caractère
de Louis-Phili|)[»e et. la pensée du règne.
Effectivement, le monarque du parapluie bleu voulait une philosophie qui ne fût ni républicaine, ni catholique, ni légitimiste, ni protestante, ni même libérale.
Or récleclisme satisfaisait à toutes ces conditions.
Victor était le doctenr précieux, crée tout exprès ponr la circonstance. On accepta sa doctrine caméléonienne. Chacun se mit à suivre cette philosophie vague et commode- qui prétend « marcher dans la ligne droite et la juste mesure à travers tous les systèmes, » et qui n'est en réalité qu'un cours impudent de variations, d'incertitudes et de mensonges.
Cousin disait un jour :
CUUSliN ii'J
— Mais JG ne repousse pas le saiiitsimonisme. Il a du bon. Notre devoir est de puiser un peu partout.
Le même jour il s'écriait :
— Soyons chrétiens comme tout le monde ! Le christianisme est fort malade sans doute, mais il en a bien encore pour deux cents ans dans le ventre. (Textuel.) Comme il vivra plus longtemps que nous, il ne faut pas lui rompre en visière *. »
Et cette philosophie de saltimbanque a pu être prise au sérieux I
Cousin se prosterne devant la croix, tout en la regardant comme un signe de
* Ceci explique pourquoi M. Cousin, ministre, (it toujours la révérence au clergé. Jl ne voulait pas que le clergé lui donnili -le l;i férule.
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superstition. Relevez demain la statue de Jupiter, il se hâtera de lui offrir une hécatombe.
Nous sommes de Tavis de M. Peyrat, bibliogrnphe de la Vrcsse.
En tirant ainsi des révérences de tous les côtés, on se réduit au rôle de maître Jacques, et maître J:icques n'était ni un bon cocher ni un bon cuisinier.
Le gouvernement de la bascule récompensa de la façon la plus large le théoricien cher à son cœur.
Victor devint successivement conseiller d'I-ltat, conseiller de l'Université, officier de la Légion d'honneur, membre de I'Agidcmie des sciences morales et politiques,
direcleur de l'École normale avec logement et traitement, membre de l'Académie française, pair de France, — et Barthélémy s'écria dans la Néméëis :
Une seule pensée obsidc notre vie!
Que nous font aujourtl'hui Lisbonne et Vaisovic, Et la peste lointaine, et !e Belge voisin? De ses rêves de ^'loire oubliant la chimère, La France des Trois Jours, comme une jeune nurc, A soif du bonheur de Cousin.
Aussi le Moniteur, son fidèle interprèle, A toujours pour son fils une colonne prête, Répertoire de croix et de bons du Trésor; Pour nous consoler tous de la publique gêr-C, Il construit le tonneau du pâle Diogcne Et le garnit de cercles d'or.
lans notre siècle athée, heureux qui se confie Au modeste repos de la philosoiihie! Heureux qui lit Plaiou mieux quuu Grec de Péra, Danse aux joyeux salons où le monde l'inviie, Professe un cours public que le public éute Et se macère à l Optra!
Ah! que tes dcvnnciers de Uoiiic et de l'Attique Avaient bien mal compris la pensée écleciiiiue, Grand Victor! Ils jeûnaient de misère à leur cours; Sur les fonds de l'État ils n'avaient point de rentes; Des disciples suivaient leurs doctrines errantes Et pavaient bien uial leurs diecours.
Voilà les vrais progrès de la psycljulogieî Ob! que tu nages bien dans ta sphère élargie! Déjà ton œil rusé lorgne un septième emploi. Poursuis, rhéieur doré; dans nos jours de soufi'rarice, 11 faudrait seulement p3ur affamer la France Dix philosophes comme toi.
Nommé diietlcur de l'École normale, M. Cousin publie un pompeux rapport sur une mission que le gouvemcment lui a donnée pour aller en Saxe, en Prusse et en Aulridie recueillir des documents relatifs à l'organisation de l'instruction publique.
Plus tard, H fait deux autres voyages en Suisse, en Hollande, et continue, aux frais du Trésor, ses études sur la question.
Le cur^ul <\^ emplois rend son influence énorme.
Il chante victoire; l'éclectisme triomphe sur toute la ligne de la grande armée universitaire.
Malheur aux jeunes aspirants à l'agrégation qui osent professer les doctrines interdites! ils sont sûrs de se voir repoussés aux examens. Le grand Victor est là, sévère, Toeil en éveil, et présidant un jury complètement éclectique.
Si le sujet montre une science trop grande pour qu'on puisse, sans crainte de scandale, lui refuser le diplôme, on l'en-
voie professer clans quelque trou lointain, où ses paroles sont étouffées et perdues.
Et, s'il parle haut, s'il n'assourdit pas son timbre de voix, on le destitue sans miséricorde.
Ce fui ainsi que notre habile philosoplie organisa l'absolutisme de la pensée; ce fut ainsi qu'il parvint à composer un étatmajor d'écuyers féaux et portant bannière.
Il eut même très-facilement à sa suite une armée de goujats et de ribauds.
Les âmes faibles, — c'est le plus grand iiombre, — plient et s'asservissent, qui pour ne pas entraver à tout jamais sa carrière, qui pour ne pas perdre le paiîi de sa famille.
Or le Mahomet de réelcclisme veut quelque chose de plus que cet universel silence.
Il est Irès-iiiiportnnt que sou libraire Didier fasse fortune, afin qu'il arrive à lui payer de magnifiques droits d'auteur.
En conséquence, chaque fois qu'une œuvre nouvelle de M. Cousin se public, une question de plus ^'ajoute au progranuTie de la philosophie orthodoxe. Il faut donc acheter les livres, si l'on veut répondre à la pensée du maître, et toute l'Université les achète, professeurs comme élèves.
On sait que l'avancement est à ce prix.
Les cclecti(iues zélés obliennent les pal-