‹ Cousin Jouffroy, DamironChapitre 55 sur 68 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

La mort de M. Cousin a ramené ma pensée sur de chers souvenirs et sur quelques pages jetées sans dessein et sans suite au hasard de ma mémoire et de mes regrets dans le veuvage des deux premières et plus profondes amitiés de ma vie. Naturellement M. Cousin y a une grande part. Pendant cinquante-cinq ans, je puis dire que je l'ai suivi pas à pas, toujours observé, sans être jamais disciple. Avant que les légendes d'Académie, d'affection ou de parti se soient emparées de cette vive et originale figure, je voudrais la replacer

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fidèlement et sincèrement à diverses et décisives époques, dans le mouvement général du temps où elle a brillé, et entourée des trois ou quatre disciples qui se sont élancés avec le maître, frappés de sa puissante initiative ; mais aussi se fécondant, s'enrichissant à son tour de travaux parallèles, au moins de l'un d'entre eux, et quelques-uns sont aussi originaux que les siens, ou d'une consciencieuse et discrète érudition qui lui manquait à luimême. Je ne suis pas philosophe, et il n'y a rien ici qui prétende à la science ou à des visées de doctrine. Mais une philosophie n'est pas seulement dans son système et sa méthode; elle a d'autres racines plus profondes, souvent plus intimes, même à son insu: le temps, les crises de pensée générale, les agitations politiques et religieuses, lui servent, à la fois,

d'inspiration et de théâtre ; il y a ce que j'appellerais trop littérairement peut-être le paysage ; et le paysage c'est la vie, la vie qui est tout, en science, en art, en histoire... Ce n'est pas le philosophe que je viens juger : c'est l'homme, l'esprit, le penseur et l'artiste que je viens peindre, en toute sincérité, la reconnaissance au cœur pour l'année de leçous que j'ai reçues de lui, camarade et maître débutant à vingt ans.

La vie de M. Cousin se partage d'elle-même en six grandes époques : sa première éducation jusqu'à son entrée à l'École .Normale, — sa vie proprement littéraire jusqu'en octobre 1815, où il passe à l'enseignement de la philosophie ; cet enseignement jusqu'en 1820; — sa suspension depuis cette époque, ses travaux jusqu'en 1828, et ses dix-huit

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mois de concours avec MM. Yillemain et Guizot ; — de 1830 à 1840, le Gouvernement et ce que je ne crains pas d'appeler la seconde fondation deTÉcole Normale; — de 1840 jusqu'à la fin de son ministère; — sa relraiteet ses œuvres littéraires.

Victor Cousin naquit à Paris, le 21 novembre 1792. Avec un frère plus jeune, il était le fils d'un honnête horloger du quai de l'Ecole qui devait lui laisser un jour les modestes mais sûres épargnes d'une vie laborieuse et rangée. Quel fut ce père? Je ne sais. Pour moi, je ne lui en ai jamais entendu parler; tandis que, jeune ou vieux, le nom de sa mère lui échappait sans cesse avec piété et même un peu d'emphase, surtout quand il parlait de son respect pour la religion, même dans les plus vives ardeurs de ses audaces philosophiques, et de la lutte contre les prétentions et les persécutions d'une Église aveuglée par la politique; à

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plus forte raison dans ses dernières années, lorsque, sans fléchir jusqu'au point où on l'a dit, il se plaisait, dans son traité de paix, à rehausser la force des institutions religieuses, et à proclamer leur puissance traditionnelle, surtout celle du Catholicisme, sa religion natale, comme plus efficace que la science et la philosophie, pour élever les âmes et discipliner la conduite, l'imagination, le sentiment intime et profond; c'était sous l'invocation de sa mère qu'il se plaçait, et il lui reportait la source de plusieurs des inspirations de son talent.

Lorsque les lycées remplacèrent les écoles centrales, en 1804 (quoique la loi qui les crée soit de 1802, ils ne furent réellementorganisés qu'en 1804), le jeune Victor avait alors douze ans.

Des quatre lycées de la Capitale, l'un, Louis-le-Grand (Lycée Impérial), réunissait à la fois la succession des Jésuites, les traditions de l'Université, depuis 1762, et celles du Prytanée de la Révolution ; Napoléon, placé au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, à l'abri de l'édifice presque profane du Panthéon, réunissait à lui seul tous les élèves pensionnaires de l'État, que l'Empereur levait, comme par une conscription de bienfaisance, dans les familles des fonctionnaires et dans celles qui briguaient l'honneur d'une éducation à la fois nationale et signe de ralliement au glorieux maître. Les deux autres lycées, purs externats, l'un placé au milieu de la chaussée d'Antin, sous l'invocation du nom de Bonaparte, l'autre à Saint- Paul de la rue Saint-Antoine, ancien collège

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des Jésuites, groupaient autour de leur enseignement les institutions libres en très grand nombre qui, fondées çà et là, depuis la liberté de l'enseignement proclamée en 1795, avaient ranimé la discipline classique des anciens collèges. Cliarlemagne eut dès lors une physionomie à part, et ses études une vigueur particulière. La population serrée et laborieuse de toute la rue Saint-Antoine et de son faubourg, les paisibles et dignes restes des familles de magistrature de la place Royale et du Marais firent le fond du nouveau collège, comme elles avaient peuplé les industries. Le premier proviseur de la maison M. Guéroult aîné, qui allait être bientôt conseiller de l'Université et le premier chef de TÉcole Normale, avait apporté à Cliarlemagne tous les souvenirs de son

enseignement célèbre du collège d'Harcourt.

Ses principes politiques, son enthousiasme bientôt séduit à la gloire du nouvel Auguste qu'on célébraitpartout comme le restaurateur des lettres, donnaient à M . Guéroult surlesmaîtreset les élèves uneinfluence toute-puissante.

Le jeune Cousin était alors attaché à l'institution Leprêtre. Était-il pensionnaire ou seulement, comme la plupart des enfants du quartier, placé là pendant la journée et suivant les répétitions du lycée en même temps que les pensionnaires, peu importe. Mais, dans cette maison, l'homme que nous avons connu avec ses fièvres de parole, de prédication, de dogmatisme enthousiaste, éclatedans l'enfant, et domine tout autour de lui. Xous avons là-dessus deux témoignages irrécusables, celui de Damiron et celui de Pierre

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Leroux ; le premier, plus jeune de deux années, l'autre tout petit enfant qui s'y rencontrèrent avec lui. L'un et l'autre m'ont bien souvent raconté ces jours de la pension, et Damiron en a consigné les traits.

M. Cousin, qui n'avait pas alors quinze ans, se dessinait déjà comme maître et chef de pensée, au milieu de ses jeunes camarades. Il aimait à prêcher, à dogmatiser, à susciter des idées, à guider les esprits ; dans la cour de la pension, il se promenait à grands pas, entouré de ses petits disciples, indiquant à celui-ci une lecture (Laharpe, par exemple, à Damiron i, corrigeant le thème ou les vers d'un autre1.

i. C'était alors qu'il disait à Damiron, élève de quatrième : <• Damiron, monde ne se traduit pas par mundus mais par orbis terrarum. » Je tiens l'anecdote de M. Damiron lui-même.

M. Cousin ne commence à compter pour la philosophie et pour les lettres qu'à partir du mois de décembre 1815, lorsqu'il monte dans la chaire de M. Royer-Collard. Faudrait-il s'en étonner? Il n'a que vingt- Irois ans, puisqu'il est né le 20 octobre 1792; et, cependant, il y a déjà trois ans qu'il exerce sur l'Ecole Normale une influence considérable. Nommé élève répétiteur au mois d'octobre 1812, à vingt ans, et chargé de la conférence de première année, composition française et vers latins, il y porte toutes les ardeurs de son esprit, en crise de transition, de son premier enthousiasme pour M. de la

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Romiguière et Condillac, au dogmatisme écossais de M. Royer-Collard. Il enflamme et domine les tout jeunes esprits qui lui sont confiés; tous, sauf un ou deux, venus de province, et qu'on a jugés, sinon trop faibles, au moins trop novices auprès des élèves parisiens presque tous lauréats du concours général, pour suivre immédiatement les deux grandes conférences, comme on disait alors, de MM. Villemain et Burnouf.

N'oublions pas cette date de 1812. Le nom et le souvenir de Rousseau sont encore tout vivants ; trente-quatre ans à peine se sont écoulés, depuis sa mort; l'Emile, la profession de foi du Vicaire savoyard, la Nouvelle Hêloïse et les Confessions sont dans toutes les mains. Toutes les jeunes âmes

brillent du feu intérieur qui dévorait celle du solitaire de Montmorency et d'Ermenonville et dont la flamme perce à travers le style déclamatoire d'un rhéteur tribunitien. Son imagination amoureuse de la nature et qui en reproduit les spectacles avec une idéale fidélité a saisi toutes les imaginations, et les émeut de tendresses contemplatives jusquelà ignorées de notre littérature. Son style laborieux, où, sous une correction savante, on peut suivre en saillie toutes les veines gonflées par réchauffement, ajoute encore à la séduction. Tout ce qui aime, rêve ou pense se précipite sur ses pas, dans Thermitage aimé où il écrivit ses plus belles pages et où il vint tristement mourir, sur les bords d'un petit lac, image consolatrice de son magnifique lac de Genève ! Qui de nous, à peine

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descendu à Paris, n'a pas fait ce pèlerinage, et n'en a pas rapporté quelques salutaires élévations, douces et fécondes réminiscences d'une piété moins abstraite qui maintenaient vivante la foi en Dieu, à l'âme, à l'avenir immortel, au devoir, au sacrifice pour la patrie et l'humanité ! On dira tout ce qu'on voudra, et ma vieillesse au déclin, mon expérience et mon goût sont aussi sévères que qui que ce soit pour les côtés faux, emphatiques et acres de cet esprit perdu de rêve ; mais pourtant, c'est à lui que notre siècle a dû, en grande partie, le réveil des nobles espérances, etdes ambitionsgénéreuses ; pendant que Voltaire, encore aussi dans le souvenir, ne nous reportait qu'à un théâtre sec et stérile, aux ironies amères, aux élégances glacées ou au cynisme épicurien ; esprit de ruine, de

découragement et de dédain, même pour l'humanité : même lorsque son cœur ému à la vue du sang versé par le fanatisme trouve des accents enflammés, c'est la vengeance qui l'inspire : il irrite et n'élève pas.

Habitué à la domination, incapable de mesurer un obstacle ou un péril, n'ayant dans la faculté que des vieillards, et le seul M. Yillemain, novice comme lui dans la suppléance de M. Guizot, M. Cousin allait tout droit devant lui. La solennité déjà toute magistrale de sa parole, ses poses d'acteur en scène lui furent, dès le premier jour, un merveilleux secours et un attrait auprès de la jeunesse curieuse et nullement instruite, qui allait se presser à ses leçons. Grâce d'ailleurs aux études sérieuses et profondes de renseignement intérieur de l'école où il avait autant

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de collaborateurs que de disciples, surtout l'un d'entre eux, comme nous allons le voir, il était toujours en fond à l'avance et bien au delà pour son public de spectacle et de passage.

L'érudition de M. Cousin alors se faisait à la course ; mais elle n'en était pas pour cela moinsbonne; il prenait, j'allais dire enlevait, les trois ou quatre idées principales d'un homme ou d'un système, en déduisant, avec audace et puissance, toutes les conséquences exprimées ou implicites ; et avec une dialectique corps à corps, comme s'il eût eu là, sous les yeux, l'auteur lui-même, tantôt subtile, ondoyante, chargée d'une technologie ambitieuse de profondeur ; tantôt, et c'était le plus souvent, éclatante de lumière, de pénétration, d'éloquence, tenant l'homme et l'œuvre sous ses ardentes serres, il montait de

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degré en degré jusqu'à l'oubli complet de son auditoire, et à répanchement sans réserve de tout ce que le besoin de vaincre et une sorte d'hallucination de la vérité lui révélait; il jetait des jours d'une lumière singulière qu'une étude plus approfondie, hérissée de citations, comme on les retrouve plus tard dans ses leçons transformées en livres, n'aurait jamais données. Quand il parla pour la première fois de Kant, épelant à peine l'allemand, et déchiffrant la traduction latine de Born, avait-il réellement tous les textes importants? Non, je ne cnains pas de l'affirmer ; mais le sens, l'esprit, la vie et le fond de la doctrine, il le ravissait, si je puis ainsi dire, et, y eût-il eu quelques inexactitudes, qu'importait? 11 pensait tout haut, et faisait penser comme lui-même, de sa fièvre et de

son bonheur de découverte. Plus les perspectives étaient quelquefois indécises, plus les lignes qui s'en dessinaient, fixaient, enchaînaient le regard et la pensée du jeune auditoire. Est-ce bien parce qu'on apprend de précis et de technique que l'on se sent fécondé, ou n'est-ce pas plutôt par l'ombre entrevue du vrai, et par la poursuite acharnée dans laquelle l'espoir et l'imagination nous précipitent? Ainsi le maître, ainsi les élèves.

Aussi, est-ce pour cela que je me permets de regretter quel'amour de l'art et l'épuration successive des idées ait amené M. Cousin, dans les éditions qu'il a faites lui-même, à effacer tous ces premiers traits, toutes ces audaces, toutes ces fantaisies d'une jeune et loyale verdeur; même jusqu'à ce luxe de solennité, si naturel à son imagination, et qui,

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par cela même qu'il était naturel, soudain, inspiré par un caprice qui passait sur ce front ardent, produisait des effets si profonds. Qui de nous ne le voit et ne l'entend encore, arrivant épuisé, languissant, se croyant presque frappé d'une mort prochaine, tombant plutôt que s'asseyant dans son fauteuil ; puis, pâle de son trépas prochain, parce que quelque tombe d'ami s'était ouverte hier; parce que sa veille prolongée avait échauffé son sang, fait battre son cœur d'un mouvement plus précipité; levant ses yeux étincelants à travers une sorte de vapeur, il murmurait bas ses premières paroles comme un souffle à peine saisissable ; puis, après quelques minutes, la tête inclinée se redressait soudain, le regard souverain transperçait l'auditoire, la voix éclatait en accents presque tonnants ;

l'orateur se levait, le geste impérieux se mêlait à la voix, et l'exposition, presque toujours en polémique, se pressait d'une marche irrésistible. Ce que nous l'avions vu, pendant notre temps de cénacle à l'École Normale, ou pendant des journées entières, sous les ombrages de notre séminaire, nous le retrouvions alors tout entier; et avec quel effet! Avec quel effet bien plus puissant encore l'auditoire déjeunes gens du monde et des écoles libres qui ne le voyaient que dans ces apparitions solennelles ! Quel recueillement! Quels enthousiasmes, quelles ferveurs, et, au sortir de là, quelles ardentes conversations, et quelle propagande ! Notez que maître et élèves donnaient et recevaient tout cela en 1817, 1818, 1819, 1820, les années que j'appellerai climat èrique s du siècle. Qu'on me permette

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de retracer en quelques traits le mouvement extérieur du temps, l'air ambiant qui animait le maîlre et les élèves.

Quel tableau que celui des années 1816 et 1817! L'ordonnance du 5 septembre, la chambre de salut contre la contre-révolution, la loi des élections, la loi du recrutement, la loi sur la presse; la tribune devenue, d'un premier élan, rivale de la tribune anglaise, d'une splendeur de parole dégagée du théâtral de la révolution, mais gardant l'essor vers le beau en même temps que vers le vrai ; tous les partis armés de foi, de verve et d'éloquence, toutes les plumes aiguisées et alertes au combat; la Minerve libérale, le Conservateur royaliste, les Archives doctrinaires; et au dessous, je ne sais combien de journaux inexpérimentés, mais sincères quoi qu'on en

ait dit; ici, de bonapartistes de la veille, se réveillant malgré eux libéraux par nécessité de défaite et de défense d'abord, puis par réflexion et conviction acquise au combat; là, de royalistes, hier encore absolutistes, forcés aussi, comme les vaincus qu'ils foulaient aux pieds, de se réfugier dans la liberté, leur grand tribun en tête qui leur jetait dans la Monarchie selon la Charte un livre de Montesquieu î

Les cours de M. Cousin, de 1818 à 1820, étaient devenus très populaires parmi lajeunesse. L'opposition politique doctrinaire les appuyait de son suffrage dans les salons royalistes. L'opposition libérale y cherchait un fond de science qui lui manquait et une occasion de se faire connaître à la jeunesse. Le professeur se montait peu à peu, devenait tribun sans s'en douter; il dépassait le diapason de Royer-Collard et de Maine de Biran ; se liait avec Girod de l'Ain, avec Manuel, un peu moins avecLafayette.

Un groupe particulier de jeunes étudiants adoptait avec enthousiasme sa théorie de la

raison impersonnelle et de la souveraineté de ses lois qui s'impose, Y impératif catégorique de Kant, si je ne me trompe. Dans le nombre se trouvaient Sautelet, Paravey, Frankcarré, Desloges, Bayard, Cerclet, Godefroy Cavaignac ; quelques-uns de ce groupe devaient jouer un grand rôle. Augustin Thierry expose la doctrine dans le Censeur Européen devenu journal quotidien, et le vieux Kératry, ambitieux de philosophie et passionné comme un jeune homme, dans le Courrier Français fondé par les doctrinaires pour succéder au Journal général de France. Au mois d'août 1817, Cousin fit sa première excursion philosophique en Allemagne. — Nous avons eu trois ou quatre récits de ce voyage, amplifiés et modifiés à chaque fois d'une manière singulière et reportant à

1817 des faits, des idées, des opinions qui n'ont eu lieu ou cours que plus tard.

A l'automne de 1815, il avait pris la suppléance deM.Royer-Collard et la direction de la conférence de philosophie à l'Ecole : point de repos ni de vacances jusqu'en juillet 1817. Dans ces deux années, il avait épuisé la philosophie écossaise qu'il regarde comme purement élémentaire et préparatoire aux questions suprêmes de métaphysique et d'ontologie et de tous les problèmes qui ont occupé les religions et les grandes phiiosophies... 11 avait besoin d'air.

Dans ses conversations et questions avec

les maîtres allemands, l'état de son esprit et

de son propre système apparaît à peine : quelques mots seulement avec Ancillon ; il

recueille surtout des indications sur la philo-

sophie du temps en Allemagne, et dans la version de 1838 il peint d'une manière admirable l'ouverture d'esprit et la confiance que sa jeunesse y avait rencontrées de la part des hommes les plus éminents, comparée à ce qu'il a trouvé depuis de réserve et de froideur quand il a eu un nom.

Le voyage d'Allemagne en 1817 est une date et un grand pas philosophique dans la vie de M. Cousin, et je pourrais dire de toute l'École. Dans les diverses rédactions qu'a publiées M. Cousin, à des époques assez éloignées les unes des autres, il est curieux de rechercher, au milieu des variantes, celles qui retracent le mieux le véritable état d'esprit dans lequel le jeune maître se trouvait au moment du départ et du retour. Cette tâche n'est pas si difficile qu'on pourrait le

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penser. Plus on se rapproche du moment même où s'accomplit le voyage, plus on est sûr de toucher à la vérité, et cette vérité, d'ailleurs, a pour appui les œuvres mêmes de Fauteur.

Des trois versions qui existent, je crois, je n'en ai malheureusement que deux: sous les yeux : Tune de 1838 [Revue Française t. V. Dix jours à Grettingue) ; l'autre de 1857 [Revue des Deux Mondes. Promenade philosophique... A qui appartiendrait le droit de changer, de modifier ses idées, si ce n'est aux penseurs, à ceux dont la vie est un acte continuel d'étude et de méditation? quel grand peintre, quel grand poète n'a pas ses âges et ses manières diverses? Aussi nous garderons-nous de reprocher à M. Cousin davoir successivement passé de Condillac à

M. Royer-Collard et aux Écossais, des Écossais à Kant, et à tout ce fiévreux mouvement de la philosophie allemande contemporaine, pour revenir, après Athènes et Alexandrie à ce sage et tranquille foyer de France sous la discipline de Descartes corrigée et commentée par l'érudition acquise sur tant de routes parcourues avec le zèle et l'amour de la vérité. Mais, cette vérité qui fut l'ardente passion de ses premiers jours d'élan et qui lui gagna ses plus chers et ses plus féconds disciples, n'est-ce pas l'altérer et ôter à chaque date sa marque propre que de reporter à quarante ans de distance, aux lueurs incertaines du début, cette fixité résolue des derniers jours, après le désenchantement des enivrements et la sévère critique des illusions. Oui, en 1817, M. Cousin a pu avoir l'instinct con-

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fus des dissidences qui le sépareraient, un jour, de celte philosophie allemande dont son jeune enthousiasme venait de consulter les my té ri eux oracles ; mais ce n'étaient par ces dissidences précises, ces démonstrations approfondies qui ont été le fruit de toute une vie d'étude. Il était las alors de psychologie, des timidités écossaises : il lui fallait l'air des grands problèmes qui, à ses yeux, étaient communs aux religions et à la philosophie et où seulement l'âme humaine lui paraissait alors pouvoir se reposer ; il aimait à s'élever sur ces sommets nuageux, à s'égarer dans ces vallées profondes, à en suivre les plus détournés sentiers, cueillant sur ce chemin difficile et âpre les futurs arguments de sa sage maturité.

Mais c'était, pour ainsi dire, à son insu,

que se rassemblaient en lui ces germes dispersés qui, un jour, s'ils ne devaient pas former un système nouveau, cohérent et complet, devaient éclore du moins en un rajeunissement de toutes les grandes vérités nécessaires à la raison de l'homme, à la paix de son intelligence et de son cœur, comme à la sanction de Tordre dans les sociétés.

Ce n'est pas moi qui reprocherai jamais à l'illustre penseur ces généreux caprices de son esprit, encore moins me plaindrai-je, tout en les signalant, de ces anachronismes de sa mémoire, puisque, en rêvant de 1817, il a pu nous donner aussi jeunes et aussi fraîches qu'elles lui fussent apparues alors, ses convictions de 1838 et surtout, cette espèce de testament de maître léguant aux générations dispersées de son ancien empire, la dernière

et ferme expression de sa pensée. Mais, j'aurais préféré, je l'avoue, le récit franc et net de ses variations, chacune se retraçant à son jour sous la sincérité d'un regard aiguisé par l'expérience, comme autrefois saint Augustin marquait et notait avec soin dans ses livres ce qui avait été pour lui la vérité de telle heure, sous l'empire de telles ou telles circonstances, et n'était plus aujourd'hui, au moment suprême de sa rétraction, qu'un pas de tâtonnement vers la lumière qui éclairait ses derniers jours. Les cinq ou six belles pages de M. Cousin sur le panthéisme, qui terminent l'épilogue de 1857, n'en demeureraient pas moins ce qu'elles sont : elles éclateraient même d'une lumière plus saisissante et commanderaient avec plus d'autorité, qu'en les supposant pensées et aussi nette-

COUSIN oi

ment arrêtées à une époque où elles étaient, je ne crains pas de le dire, impossibles à la puissante intelligence qui les produit quarante années après.

La première éruption écrite de ses doctrines est de 1817 (septembre ou octobre) : « Du « clair et de l'obscur dans les connaissances « humaines, ou de la spontanéité et de la « réflexion. »

C'était la discussion du système de Fichte. L'avait-il lu dans l'original? 11 y a plus que des doutes. Il avait consulté Buhle et de Gerando, tout ou plus peut-être recueilli quelque conversation. Cet article, il m'en souvient, eut un éclat de surprise par sa forme aphoristique, le ton d'oracle et la solennité novice du jeune professeur. Mais son obscurité même poussait les jeunes et curieux esprits à agiter des ques-

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tions jusque là insolites. Dans le Cénacle Normal, et même entre ceux qui étaient dispersés en province, il devint le sujet de débats, de correspondances et de commentaires. Le maître s'était déclaré et avait comme lancé son mot d'ordre.

En janvier 1822, Cousin fut présenté par le collège de France pour la chaire de droit naturel; mais un autre candidat, M. de Portets, je crois, fut présenté par l'académie. Dans la disgrâce où il était, c'était un pur hommage qui honorait l'indépendance de la majorité des professeurs.

A cette époque, déjà, le Platon marchait. Je m'étais chargé, moi, dans ma retraite bretonne, de traduire le dialoguerai Ba<nXeioç; mais cette sophistique bizarre mêlée de mysticisme fabuleux me rebutait et je renonçai

bientôt à un travail si peu fait pour mon esprit, quelque habitude que j'eusse alors de la langue grecque.

Dans l'été de 1824, un intérêt d'affection détermina M. Cousin à voyager pour la seconde fois en Allemagne avec le jeune duc de Montebello. Il quittait Paris, au moment où, depuis un an, l'élite de la jeunesse libérale s'était engagée dans les liens du carbonarisme, poussée par l'illusion d'une propagande défensive et en vue de l'avenir, plutôt que par le goût et l'espoir de ces coups de main de conspiration tentés par l'esprit militaire et par quelques hommes d'action pressés de vaincre, trompés toujours par leur courage à tout hasard, et délaissés sans appui des populations jugées les mieux préparées. Le coup

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de canon de la Bidassoa, tiré sur le petit bataillon d'émigrés qui était venu offrir le drapeau tricolore comme attrait et comme appel à un abandon de l'expédition contre la Révolution espagnole et à un mouvement d'affranchissement français, avait ramené à ceux qu'on appelait les politiques l'immense majorité de l'association, et la lutte à ciel ouvert préparée, depuis quatre années, par tant de sacrifices, succédait enfin aux luttes de ténèbres. La dissolution du carbonarisme fut prononcée; elle fut, je crois, sincère et complète, sauf peut-être une petite phalange, frappée au coin de ses sourdes pratiques, qui encore, à vrai dire, ne reprit action qu'à l'avènement du ministère Polignac, et à la veille des ordonnances.

Mais, ni le gouvernement de la France ni

les rois de la Sainte-Alliance ni surtout les souverains allemands n'avaient cru au dénouement des menées démagogiques, que la vie et le tapage des petites universités paraissaient en effet entretenir, sans grand péril d'ailleurs pour les gouvernements. Néanmoins, une active police était à la piste des moindres signes. De misérables exaltés, passés, comme cela arrive trop souvent, d'un extrême à l'autre ou dépravés par de cupides passions, battaient l'estrade des deux côtés du Rhin. Un de ces émissaires avait, à ce qu'il paraît, pénétré auprès de M. Cousin, sous le couvert de recommandations honorables, età la faveur, on peut bien le dire aujourd'hui, de ses liens de parenté avec un écrivain allemand, catholique converti, savant et ardent, attaché, je n'ai jamais bien su à quel titre, comme publi-

^s LA PHILOSOPHIE SPIRITUALITE AL XIXe SIÈCLE

ciste à notre ministère des Affaires étrangères ; mais incapable, je le crois, d'aucun procédé contraire à l'honneur et à la loyauté. M. Cousin laissa-t-il échapper devant ce jeune étranger de ces paroles au-delà de sa pensée et de la réalité qui lui échappaient si aisément? Toujours est-il que l'impression tomba dans ce cerveau germanique exalté ou pervers que M. Cousin devait avoir été et être encore un des agitateurs secrets, et, peut-êlre un trait d'union avec les libéraux des universités allemandes ; et qu'à son entrée sur le territoire prussien il fut l'objet d'une attention toute particulière et suivi dans ses moindres démarches. Où fut-il arrêté? Ma mémoire ne me fournit pas ce détail. Que ce fût avant ou après son arrivée à Berlin, peu importe d'ailleurs. C'est là qu'il fut mis en prison ou aux arrêts sous garde de

police, et sans autres communications que celles autorisées par grâce.

Cette arrestation coïncidait précisément avec la fondation du Globe et l'avènement d'un ministère signalé, si on se le rappelle, par l'affranchissement de la censure et une première lune de miel qui ne devait pas être de longue durée. Dès le premier jour, nous étions entrés, hardimentetdeplain-pied,dans la lutte philosophique avec la profession de foi sans réserve de la liberté de conscience contre les religions d'État et, en même temps, contre toutes les traditions d'un gallicanisme suranné, et les rancunes des derniers demeurants ou le libéralisme terre à terre des principaux journaux de l'opposition.

Notre affection de camarades, et pour quelques-uns de disciples, ne pouvait rester

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insensible et muette. Sans entrer clans la discussion politique de l'arrestation, de l'offense faite aux droits d'un citoyen français, et, par suite, à la dignité et à l'autorité du gouvernement qui doit couvrir partout ses nationaux, le Globe prit le seul rôle qui lui Fut permis et, au fond, le plus utile peut-être à la cause du captif. Il rappela sans cesse, et presque à chaque numéro, les travaux, les succès éclatants du jeune professeur de 1815 à 1820, et dans sa silencieuse retraite jusqu'à cette étrange arrestation. Pendant que de hautes influences s'adressaient à M.deDamas, alors ministre des Affaires étrangères, M. Augustin Thierry et moi, qui avions quelques rapports de bienveillance avec M. d'Ekstein qui se trouvait compromis par les imprudences ou la perversité du jeune homme dont

les propos colportés ou les indices donnés avaient, disait-on, servi de prétexte à la police prussienne, nous l'abordâmes à la fois avec réserve et énergie, en lui déclarant que quelques fussent les chances, nous ne reculerions pas, soit dans le Globe, dans la mesure de notre droit, soit dans les journaux politiques ou même dans des brochures à l'interpeller et à mettre à jour le jeune imprudent qu'on citait et qui ne lui appartenait que de trop près. M. d'Eckstein déclina d'abord toute intervention. Mais, à la réflexion, sentant le péril de sa situation d'étranger assis au foyer de notre hospitalité et jusque dans Tintimité de notre ministère des Affaires étrangères, il promit d'éclairer à Berlin, par ses relations philosophiques et autres, la religion surprise du gouvernement.

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Pendant que tout le monde s'agitait à Paris en faveur du philosophe, sa détention, si ce fut une détention, était charmée par le commerce de tous les esprits éminents de la capitale intellectuelle de l'Allemagne. Il retrouvait là. à l'apogée delà gloire et aussi de la faveur royale, le philosophe que, sept ans auparavant, il avait rencontré à Heidelberg, enlevé au duc de Bade par l'attrait d'honoraires plus élevés et d'un auditoire plus considérable1. M. Cousin, qui attendit jusqu'en 1838 pour publier le récit de son voyage de 1817, n'a consigné nulle part le souvenir de celui de 1824. C'est pourtant là qu'un commerce plus intime et plus prolongé devait lui ouvrir une lumière moins trouble sur le système du profond et hasardeux pen-

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