Hegel
scur ; et ce :i\jit pas être téméraire que de présumer que c'est de là surtout qu'il rapporta quelques-unes des vues originales et profondes qm illustrèrent son enseignement de 1828 sur l'histoire générale de la philosophie, qu'il retouchaitcncore six semaines avant sa mort, et qui reste dans son œuvre, comme le legs privilégié de sa pensée, le double monument de sa magnifique parole, et de cet art d'écrire incessamment perfectionné pendant trente-huit années.
La liberté enfin recouvrée, il nous revint, non pas tel, il faut bien le dire, que nous espérions, et que nous avions peut-être le droit de le revoir. Il avait toujours professé, et même un peu théâtralement, le culte des grandes études; mais il avait, en même temps, brigué, et nous avons vu avec quelle ardeur
64 LA PHILOSOPHIE SPIR1TUALISTE AU XIXe SIÈCLE
et quel succès, l'honneur d'en populariser les résultats, et de les faire descendre dans les plus jeunes et les plus vives intelligences pour la conquête de la liberté. Quel ne fut pas notre étonnement à tous, et je puis dire à moi en particulier, lorsque, venant, croyaisje, dans ma simplicité, remercier ce pauvre Globe naissant des efforts qu'il avait faits pour -;i cause, je le vis tout-à-coup, après les premiers serrements de main et la première effusion, changer brusquement de ton, et m'en tainer une mercuriale des plus solennellement tragiques sur le mal profond que nous faisions à la science en la distribuant ainsi en petites feuilles. « Qu'est-ce que cela, je < vous h- demande? Ce qu'il faut, ce sont de « bons et gros livres, des in-folio, médités et <( couvés en silence, et éclatant ensuite dans
« le cercle à part des penseurs. Je viens d'un « pays où Ton entend autrement les intérêts « de la philosophie et des lettres! C'est vous (( qui,parvos ardeurs et vos pétulances, avez « entraîné mes amis dans cette voie de puce blicité prématurée et malsaine! Si j'avais « été ici, rien de tout cela ne se serait fait, « et je vous aurais bien empêché de faire ce « que vous faites. Que va-t-on dire de « nous?» — Nous étions seuls dans mon cabinet ;mais les éclats de sa voix, sa marche précipitée et à grands pas dans cette vaste pièce frappaient les oreilles du caissier et du commis des abonnements établis dans l'antichambre. D'abord, je l'avoue, abasourdi de cette scène, puis irrité plus que de sang-froid je n'aurais dû l'être, connaissant l'homme et ses boutades en tous sens, la
fougue aussi me prit : « Ah ! c'est là votre a remerciement ! eh bien ! allez à vos in-folio, » et ouvrant brusquement la porte, je le saluai ironiquement et la refermai sur lui.
Au bout de quelques jours, en voyant l'estime qui déjà s'attachait à nos humbles débuts, à la loyauté de nos opinions, même dans le monde où il croyait ne rencontrer que des plaintes et des critiques sévères, il prit sur nous un autre langage. Quant au nôtre sur lui, rien ne fut changé, et Damiron continua ses études sur la philosophie du xixe siècle, ouvertes par un article improvisé précisément au moment de la détention de Berlin et complété plus tard par une étude plus approfondie.
11 rencontrait partout le nom de Joufïroy, arrivant à la lumière par ses brillants essais
du Globe et entouré non pas d'une école mais d'un rayonnement dans tous les salons libéraux et dans la jeunesse la plus cultivée, par les cours privés que ses amis avaient institués pour lui depuis deux ans, et auxquels M. de Broglie, le général Lascoux, et tant d'autres personnages illustres se plaisaient à assister. Ce ne fut pas là peut-être le moindre motif qui le porta à descendre de la majesté d'une science abstruse et lancée dans le grand système de souplesse interprétative qui ne répugnait point à la philosophie de Hegel, et que, déjà, quelques jeunes esprits sortis du sanctuaire, commençaient à reprocher à l'austère philosophe. M. Cousin sentit qu'il fallait, à côté des demi-jours jetés sur les leçons de 1815 à 1820, placer lui-même sous les yeux du public, soit quelques souvenirs, soit
68 LA PHILOSOPHIE SRIRITUALISTE AU XIXe SIECLE
quelques études nouvelles, qui donnassent satisfaction à la curiosité, et le replaçassent à la tète du mouvement émané de l'impulsion qu'il avait imprimée à la philosophie.
Lorsque Damiron commença dans le Globe la série d'articles qui, revus et retouchés ont formé, depuis, ï Essai sur I" philosophie au xixe siècle et, après avoir tracé le tableau de l'école sensualiste et de l'école théologique, aborda de plain-pied l'école spiritualiste, ou, comme, elle se désignait elle-même, l'école éclectique, rien n'avait encore été écrit sur ses premiers travaux1. M. Royer-Collard n'avait pas même été effleuré. L'enseignement de M. Cousin à la Faculté des Lettres, depuis 1815 à 1820, était dans toutes les jeunes