A part l'article de 1817, dont il est question plus haut
mémoires, mais déjà passait à l'état de légende. Les cours particuliers de M. Jouffroy, dans un petit cercle qu'on pourrait dire d'intimité, jetaient une semence féconde, qui devait éclore plus tard dans une foule de directions diverses. Le professeur lançait, de temps en temps dans le Globe, quelques éclatants appels à la pensée des jeunes générations, ou cachait dans Y Encyclopédie Courtin de fines et profondes analyses, recueillies avec soin par les plus laborieux étudiants. Mais tout le passé de la jeune Ecole et de son véritable fondateur, tout son travail latent dans l'intérieur de l'École Normale était ignoré... Dans les trois études que Damiron consacra à M. Royer-Collard, à M. Cousin, à M. Jouffroy, tous les pas de ce premier élan furent marqués,les figures dessinées avec une fidélité dis-
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crête, trop discrète, dirions-nous aujourd'hui, mais qui ne pouvait être plus libre alors sans un manque de convenance et de respect que maintenant rien ne commande plus. Tous les enlours familiers qui éclairent souvent l'origine des hommes et des écoles, bien mieux que l'exposition même des doctrines, furent nécessairement rejetés dans l'ombre... On ne se confesse pas aisément soi-même à trente ans, et avec soi ses plus chers et plus intimes voisinages de pensée et d'aiïection. Pour les gens au fait, nombreux alors, quelques traits à demi-mot suffisaient pour tout faire revivre dans des mémoires toutes fraîches encore, dans des âmes toutes pleines de ce feu d'hier de leur premier élan. Aujourd'hui, la génération tristement éclaircie a emporté avec elle tous ces mille détails qui font pourtant
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la vie, surtout quand il s'agit de doctrines abstraites, et nous restons bien peu dispersés çà et là, qui dans nos vieilles mémoires chancelantes avons conservé ces petites mais chères et fécondes traditions.
vu
Les Premiers Fragments de M. Cousin parurent en 1826. C'était le manifeste écrit de la doctrine que Damiron avait esquissée, que Jouffroy exposait avec son caractère propre dans la préface des Esquisses de Dugald Stewart. dans les articles de Y Encyclopédie moderne, dans ses cours privés, dansle Globe.
Rien des cours de 1819 à 1824 n'avait été publié ; les rédactions en couraient çà et là ; quelques traces à peine dans les journaux du temps, le Courrier, le Censeur Européen, les Archives, le Journal Général de France.
Mais la parole même du maître était perdue et ne devait jamais se retrouver. Les ré-
dactions qui ont fait le fond des publications ultérieures rétrospectives ne subsistent même plus; et les éditions successives, d'abord œuvre d'écrivains et de disciples postérieurs qui n'avaient pasentendu le jeune maître; puis retouchées et refaites par le maître lui-même et sans cesse remaniées, ne conservent rien (le fond à peine) des véritables leçons : elles ont perdu toute trace de la vie extérieure qui les animait et même les suscitait. Ce sont des leçons, non de 1815 à 1820, mais de la date même des éditions, et c'est là, pour moi du moins, le sujet du plus vif regret. Sans doute iM. Cousin arrivé à la maturité, à toute la puissance de son esprit, fixé enfin, après les âges divers de sa pensée et de son talent, directeur officiel de la philosophie des écoles nationales, mérite d'êlre étudié et écouté :
c'est le spectacle d'une grande intelligence arrivée à son point. Mais le premier travail d'un grand esprit dans son naïf et audacieux effort a bien plus d'attrait encore ; il est si instructif de noter tous les élans en sens divers d'un penseur qui cherche sa voie; et lors même que les ailes battent le vide, elles emportent loin la pensée et quand celle-ci revient de ces explorations aventureuses, elle trouve qu'elle s'est fécondée là, plus que dans le système précisément et définitivement arrêté.
Voilà pourquoi je regretterai toujours pour ma part que les sténographies qui furent faites alors des cours de la faculté n'aient pas été publiées, comme l'ont été plus tard celles de 1828.
Qui rendra le caractère singulier d'originalité saisissante, dont le reflet resplendissait à
travers les rédactions imparfaites des élèves frappés du développement naïf et impétueux du grand et jeune esprit qu'on leur avait hasardeusement, mais avec un instinct profond des besoins de leur temps, donné pour maître? Ici, cette technicité ambitieuse d'une terminologie où la nouveauté et l'obscurité s'unissaient pour provoquer une attention et une curiosité laborieuse qui enfonçait l'esprit dans des recherches ardentes et patientes; là une dialectique pleine de verve, de vigueur, de clarté, de méthode, saisissant une idée fausse ou un système tout entier, le décomposant en quelques traits d'une analyse resplendissante de lumière, ou le suivant à la trace dans toutes ses sinuosités. Il atteignait, pour ainsi dire l'auteur à la course, l'arrêtait, le fixait devant lui, et, dans un dialogue
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animé, le réduisait à l'absurde, et le laissait, en quelque sorte, étendu dans l'arène, aux applaudissements d'un auditoire haletant.
Dirai-je enfin ces mouvements de personnalité se traduisant dans une sincérité que des esprits moroses traitaient de faste et de théâtrale représentation, mais que les âmes aussi jeunes que celle du maître sentaient bien éclater de naturel, et lui échapper dans un enivrement involontaire? Dirai-je les crises presque nerveuses d'une tête en bouillonnement sous l'électricité d'une sensibilité surexcitée et d'un auditoire qui lui renvoyait doublées toutes ses émotions? J'ai là, sous les yeux, quelques rédactions qui ont échappé au temps, et j'en pourrais tirer des exemples qui montreraient la vérité de ce que je rappelle1.