RB., 1906, p
On peut mentionner encore les pierres que les Arabes aiment à dresser sur une hauteur ou à un coi de montagne, d'où l'œil peut apercevoir une mosquée célèbre, ou quelque sanctuaire vénéré; elles restent là en témoig-nage d'une invocation ou d'une visite accomplie.
On sait aussi que les deux pierres élevées sur la tombe, l'une du côté de la tête, l'autre aux pieds, ont un caractère symbolique, représentant deux anges qui veillent sur le mort.
Au territoire de Dourah, au sud d'Hébron, se trouve une roche, aux formes fantastiques, au sujet de laquelle mon guide m'a raconté l'histoire suivante. Une jeune femme, montée sur un chameau, traversait le pays avec son mari. Non loin de Dourah, les douleurs de l'enfantement la saisissent; elle met au monde un enfant. N'ayant point de linge pour essuyer le nouveau-né, elle emploie à cet office le pain quelle avait apporté pour son viatique. Allah l'aperçoit; il est tellement irrité, qu'il change en rocher la femme avec l'enfant, les chameaux, et l'homme avec son fusil. Le rocher s'appelle maintenant Fard el-' Aroiis^.
§ 4i. hLMOLATlOXS.
Ce paragraphe ne saurait avoir la prétention d'entrer en lice avec l'ouvrage, aux amples développements, de M. S. Curtiss-, dans lequel plus de quatre-vingts pages (19i-276) sont plus ou moins consacrées, sous des titres différents, à la question du sacrifice. Je ne crois pas cependant que ces lignes fassent double emploi avec le travail de ce savant distingué; ce qui d'ailleurs ne serait pas un grand inconvénient, puisque mes recherches sont indépendantes des siennes. Tout d'abord elles sont plus restreintes aux nomades, ne s'étendant pas aux ^dllages — dont la population est parfois très composite — du Hawrân et de la Syrie; en second lieu, dans ce chapitre, je traite uniquement de l'immolation en tant qu'elle implique surtout l'effusion du sang, et non pas simplement l'usage du sang; enfin, il sera facile de constater qu'en cette énumération plus succincte dans ses développements, quoique peut-être plus complète, aucune thèse n'est pour-
1. Enregistrant des observations personnelles, je m'abstiens de tout rapprochement au sujet de ces intéressants détails de folk-lore. Tous les érudits ont d'ailleurs en mémoire nombre de faits analogues, et, pour la Palestine en particulier, on se rappelle la « Légende d'el-Fardeh » recueillie naguère aux environs de Lydda par M. Clermont-Gamheau, Archaeological Fesearches, II, p. 90.
2. Je le connais par la traduction allemande : Ursemitische Religion im Volksleben des heutigen Orients. Sur ce livre, où il y a souvent plus à laisser qu'à prendre, cf. liB., 1904, p. 279.
COUTUMES DES AKABES. 22
suivie; on s'est borné à rapporter des usages, contrôlés pour la plupart par le récit d'événements récents connus de tous au désert.
A considérer le sens propre du mot arabe (Jablheh (^:^i), au point de vue de la forme grammaticale passive {^^), on devrait conclure que la victime immolée est toujours un animal femelle, tel qu'une brebis, une chèvre, une chamelle'; s'il s'agissait, au contraire, d'un animal mâle égorgé rituellement, ou dans un but simplement utilitaire, on écrirait ^} au masculin; mais dans l'usage, affirme le Lisàii el-
Wimb, le mot l^-:^.'^., avec sa terminaison féminine, signifie aussi bien « un bouc ou un bélier immolé qu'une gazelle ou une brebis ». Ce renseignement précis n'est pas en contradiction avec la pratique actuelle des nomades au pays de Moab. La dablheh, pour le bédouin de nos jours, est un animal, ordinairement domestique, mâle ou femelle, qui est régulièrement immolé par un instrument tranchant qui lui ouvre les veines du cou et permet ainsi au sang de se répandre à terre. Une brebis qui tomberait étourdie sous un coup de massue ou le choc d'une pierre ne saurait constituer une (Jah'iheh, pas plus qu'une chamelle qui s'affaisserait frappée d'une balle; il manquerait l'acte indispensable, que j'appellerais presque rituel : l'acte de l'immolation. Nombreuses sont les circonstances où l'Arabe, d'après un usage invétéré, se croit obligé, plus ou moins strictement, d'immoler une dablheh; j'en mentionnerai quelques-unes sans pouvoir affirmer, d'une manière absolue, que je n'en ai point ignoré, malgré des recherches minutieuses et des questions réitérées.
Une autre remarque utile : il ne faut pas attacher la même importance religieuse à toutes ces immolations, sur lesquelles, du reste, ie ne veux donner aucune appréciation. Mon but, en ce moment du moins, est de rapporter des faits certains, de les relater d'une façon précise, me rapprochant, autant que possible, de la simplicité du récit des bédouins, regrettant seulement de ne pouvoir, en maintes occurrences, traduire le pittoresque de leurs expressions; quant à essayer une interprétation quelconque, je la laisserai à de plus experts, ou la remettrai à des études ultérieures. De mon récit résultera la constatation du rôle immense joué par la dablheh chez les nomades.
Il ne m'est guère possible d'établir un ordre logique entre les différents sacrifices dont je parlerai : ces liens ne sauraient être que factices, en dehors d'une certaine succession dans les faits.
1. Pour la plupart des Arabes la viclime doit être pure et blanche; '^Alâ bideïn ( .,...,^2^ Ji), disent-ils, ( ..Jîilj'^l Ac\ « plus blanc que les deux blancs » : le lait et l'eau; cf. le Diction, de Sartouny,
En traduisant parfois J^:-i par « sacrifice », mon intention n'est pas d'en faire un acte rituel, revêtu de toutes les conditions d'un vrai sacrifice chez les Sémites; on voudra bien y voir simplement l'emploi d'un terme qui me permettra de répéter un peu moins souvent le mot : immolation.
Sacrifice de la tente {f^ '^^■A '^^^'^)-
Au sein d'une tribu campée dans la vaste plaine, dresser une fente nouvelle qui apparaîtra comme un point noir, presque imperceptible dans le désert, se présentera aux yeux et à l'esprit du voyageur comme un fait insignifiant; mais l'appréciation de son importance ne se mesure pas à la dimension de la toile ni à la longueur des cordes. LWrabe suit d'autres normes dans ses jugements. Une nouvelle famille se constitue; un nouveau foyer, avec ses droits et ses obligations, s'installe pour croître, se développer, donner de nouveaux membres à la tribu : l'acte n'est pas banal aux yeux du nomade. Aussi, lorsque au milieu des cris de joie et des manifestations de la réjouissance commune, la nouvelle tente, fort modeste peutêtre, est étendue sur ses piquets, fixée par ses cordes, et s'ouvre pour la première fois à ses habitants rayonnants d'espérance, le maître de cette installation primitive amène devant sa demeure encore vierge une belle et grasse brebis, lui tourne la tête du côté du sud, et d'une main ferme lui ouvre la gorge pour l'immoler en disant :
Permission, ô possesseur de ce lieu ^ !
C'est-à-dire, d'après l'explication des Arabes eux-mêmes : 0 esprit qui occupes ce lieu, donne-moi l'autorisation d'entrer dans la tente et d'y habiter. Le sang qui s'échappe tout fumant du cou de la victime est recueilli, en partie du moins, dans un vase, et le maître de la tente en oint le piquet du milieu appelé el-wâset (kwUl). Chez le cheikh Musallem, à 'Iraq, j'ai vu très distinctement sur les piquets les larges marques de sang; certains Arabes aspergent aussi de sang le 7mag, pièce d'étoffe en poils de chèvre, qui ferme la tente arabe du côté de l'ouest-. Après avoii' immolé la victime et avoir teint de son sang le pilier principal comme pour le consacrer et le préserver des attaques de l'esprit, on prend le repassons la tente, qui peut
2. Au Négeb, le sCihah, appelé aussi via'nad, qui sépare le mahi'cn du siq, est teint de sang. La Dabiheh au Négeb, sauf quelques rares particularités, est pratiquée dans les mêmes conditions qu'en Moab.
désormais être habitée sans crainte. Dans le cas qui nous occupe, la victime doit être une brebis, semblc-t-il, au moins chez certains Arabes. Quand Sibly ben Sattâni voulut se séparer de son frère Géraïed, sous la tente duquel il avait habité jusqu'alors, il dressa une habilation pour son compte, et demanda une dahlheh. Son frère lui dit : « Prends un chevreau à mon troupeau. » Sibly refusa : « L'offrande est trop maigre, » dit-il. 11 déroba une brebis qu'il immola.
Dablhct el-Wàscl [^\J\ i^^'i).
L'immolation dont je viens de parler porte aussi parfois le nom de k^y X^^'^, bien qu'en réalité cette appellation s'applique plus justement à une victime sacrifiée en une autre circonstance. Le bédouin n'est pas condamné à la stagnation : il peut accroître son domaine, augmenter ses richesses, développer sa fortune; la razzia n'est-elle pas un excellent moyen, toujours à sa disposition, pour atteindre ce résultat? Réussit-il? Naturellement, il lui répugnera d'habiter une tente aux chétives apparences; il voudra l'agrandir, mais il ne se hasardera jamais à lui donner des dimensions notoirement plus grandes, sans immoler une victime, comme pour l'inauguration d'une tente nouvelle : ce sera la (JabiJwt el-icdset, « le sacrifice du pilier central »; le premier s'appelle « sacrifice de la tente ». Dans les deux cas, c'est la même signification; ce sont les mêmes onctions de sang sur les piliers de la tente et sur l'étoffe.
Dabîhet er-Rûag [i^^j^^ ïs-rx'-).
Non seulement dans le cas d'un agrandissement considérable apporté à la tente, mais encore lorsque la nécessité oblige de changer le rûag, cette pièce importante qui protège l'habitation du nomade contre le vent de l'ouest, une immolation est toujours réputée obligatoire. C'est devant la tente que la dabiheli a lieu, et le tissu en poils de chèvre est oint de sang.
Un autre usage, touchant ces immolations pour la tente, m'a été raconté à Iraq par le cheikh Musallem. Ce chef bédouin, bien connu dans la région à cause de la lèpre blanche qui s'épanouit en larges plaques sur tout son corps, mais principalement aux bras et aux jambes, jouit d'une petite situation de bourgeois. L'hiver il habite sa « maison de pierres », et l'été il en sort, pour respirer plus à l'aise dans sa « maison de poils ». « Or, me dit-il, chaque fois qu'au prin-
temps je vais de nouveau m'installer sous ma tente, le premier soir je fais une immolation, non d'une seule brebis, ce n'est suffisant ni pour mon honneur à moi, ni pour celui de ma demeure, mais autant qu'il y a de wasoit, c'est-à-dire de piquets principaux qui soutiennent la tente, et aussitôt j'asperge de sang les piliers et le i'fiag. »
Sacrifice de l'arc (ij^^\ l^^.^).
On lésait déjà, il existe, enMoab, des Arabes moitié nomades, moitié sédentaires. L'agriculture les retient fixés au sol. Suivant un vieil usage, aussi ancien peut-être que la tribu, leur existence est partagée entre la vie sous la tente et le séjour au village; et cette habitude repose sur des motifs éminemment pratiques. Nomades, vivant sous la tente, il leur est plus facile de veiller sur leurs troupeaux, de s'appliquer au labourage de la terre, à la moisson, à tous les travaux des champs^.
A la cité, ils trouvent parfois plus de ressources pour vivre, et peuvent surtout se mettre à l'abri d'un coup de main d'une tribu ennemie. Pour ces deux raisons Kérak est devenu le refuge d'un grand nombre de tribus diverses 2, qui du reste reprennent aujourd'hui, tant à cause d'une sécurité relative que pour fuir le Gouvernement, la vie tout à fait nomade. Il ne faudrait pas croire, en effet, que cette existence mi-sédentaire les eût dépouillés de la nature et du caractère du bédouin : on remarque chez eux même ruse, même défiance, même cupidité, mêmes usages, et peut-être ne serait-il pas téméraire d'affirmer qu'à Kérak, par exemple, un des principaux centres auxquels je fais allusion, on trouverait plus de vestiges d'anciennes coutumes religieuses ou superstitieuses que dans n'importe quel campement. Nous en verrons une preuve dans les sacrifices usités à l'occasion de la construction de la maison ; ils sont au nombre de trois, qui méritent d'être signalés.
Contrairement à un usage courant à Jérusalem qui prescrit aux musulmans l'immolation de la victime pour la pose de la première pierre, à Kérak et à Mtâdabâ on creuse les fondements et on élève les fondations sans faire couler le sang. Vient le moment de monter l'arc. A peine est-il construit, qu'une brebis est amenée au-dessous : on l'immole; son sang est jeté sur les soubassements, de chaque côté. Les musulmans disent : « Ceci est l'immolation de l'arc (iy^\ i^.r'i), en riionneur d'Allah, ou du wélij un tel » ; chez les Grecs schismatiques
1. Cette assertion se vérifie surtout à Kérak, o;i les terrains cultivables se trouvent à une dislance de deux ou (rois heures delà ville.