‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 107 sur 159 · Et à Kéraii, même chez les chrétiens · texte numérisé non relu

Et à Kéraii, même chez les chrétiens

4. Quelques Arabes sacrifient pourtant, sur la tombe qui vient de se fermer, une victime appelée ivanleh (^j)? ce qui pour eux constitue le sacrifice du mort (C!--^^' à^s^.^).

RELIGION. 3o3

Ed-dahieh (^r^^^) '•

Puisque nous parlons des sacrifices pour les morts, il faudrait mentionner ici la dahieh, mais il en est question à propos des Fêtes; j'ajoute un simple trait. Un Sahary, fort connu à Mâdabâ, fit, une certaine année, la dahieh d'usage pour son père défunt. Lorsque la chamelle fut dépecée, prête à être mise dans les grandes marmites pour être cuite, il s'aperçut qu'il n'avait plus d'eau et pria un des assistants, un Sarâry, d'aller en chercher à une source voisine. Pour prix de sa peine, ce dernier prit une des pattes de la chamelle, qu'il emporta sans l'avoir fait passer par le feu. La nuit suivante, le mort apparut tout irrité au Sahary et lui dit : (( Tu m'as envoyé une chamelle qui n'a que trois pattes ; le Sarâry a emporté celle qui manque ; comment veux-tu que j'accompHsse mon pèlerinage? » Le pauvre bédouin fut obhgé de recommencer sa dahieh suivant toutes les règles.

Sacrifice de l'aire (j-Vt' ^^^^-).

La moisson est achevée ; le blé est lié en gerbes et transporté à l'aire. Le propriétaire, avant de commencer le battage, amène, soit au champ où la moisson vient d'être faite, soit à l'aire où le grain va être trié, vanné et mesuré, une belle brebis à laquelle on coupe l'extrémité de l'oreille, de manière que le sang coule à terre, et on dit en même temps :

Ceci est la qatîseh de notre aire-.

La victime est ensuite immolée à la face d'Allah^,

Sacrifice de r outre (lï-Jl ï^;^^).

Lorsque les premières pluies sont tombées, après sept ou huit longs mois de sécheresse, apportant aux pâturages du steppe la fraîcheur tant désirée, le désert se couvre d'un vrai manteau de verdure et les troupeaux frustrés si longtemps de leur nourriture peuvent à

1. Au Négeb la dahieh est appelée fedou^ et le fedou'' se fait pour la famille et ses biens à la face d'Allah.

2 li J-o ;îA..l-q i jjî • le mot i^i^Iis ne se trouve pas dans le Lisân; les Arabes le tradusent par le mot « coupure » comme si JJaâ égalait g Ué

3. Lorsque le blé a été amoncelé au bayâder, quelques Arabes font le sacrifice « pour la gerbe » ^j^ v> '

loisir paUre et s'engraisser. Les jeunes agneaux donnent au nomade quelque apparence de bien-être, et un lait abondant et parfumé lui fournit pour quelque temps l'illusion d'une vie agréable. Encore un peu, ce serait le pays où coulent le lait et le miel. Sur ce plateau de Moab, le nomade obtient un beurre justement célèbre, du mélange de lait de chèvre et de celui de breJMs; c'est dans une grande outre que le lait est conservé; c'est dans une outre aussi que le beurre est travaillé. Quelquefois à la suite d'un revirement brusque de l'atmosplière ou pour une autre cause inconnue, le lait se gâte, le beurre ne se fait pas; le propriétaire de la tente, attribuant ce mécompte, soit au mauvais œil, soit à Tinfluence néfaste d'un yin irrité, amène une brebis, lui coupe les oreilles, fait couler le sang sur le saqà, ou l'outre qui contient le lait, et prononce ces paroles : « Ceci est ta dabîheh, ô un tel, » et il nomme le loély à la puissance duquel il s'adresse ordinairement : el-ljader, el-Halïl, el-Farag, ou tout autre. L'usage est universellement observé, même par les chrétiens.

Sacrifice pour la jument l^-^'

« Comment s'appelait ton aïeul? » demandai-je un jour à Mohammed ed-Piâb, frère de Tahâl, cheikh des Fâiz. — « Informe-toi plutôt de l'histoire de ma jument, répondit-il simplement; c'est cela qui nous intéresse, nous bédouins; quant au nom de mon ancêtre, Dieu le sait. » Dans ce mot bref et brutal, Mohammed renfermait toute l'estime du nomade pour la jument qui le porte rapidement à travers le steppe, le dérobe à la poursuite de l'ennemi, fait sa gloire et partage ses exploits. Aussi quelle fierté lorsqu'il peut se vanter, sans mensonge, de posséder la jument la plus agile et la plus forte du campement! Trouvera-t-on étrange que la première introduction sous la tente de ce noble animal soit l'objet d'un acte spécial d'honneur et de réjouissance? Le soir même de son arrivée, une victime est égorgée « à la face d'Allah ». Le propriétaire prend dans sa main un peu de sang, en asperge la jument, ou bien en met un peu sur la tache blanche du front [if\ , ou bien en oint les flancs , ou en frotte les pattes. Ces onctions ont pour but d'écarter tout accident de la jument, de lui permettre de prospérer, ou de l'empêcher de nuire à la famille ou au bétail. Lorsque 'Awdeh eben Sâleh, mon guide, acheta sa belle mqlàwîeh, son frère aine, Selmân, fit pour elle l'immolation traditionnelle, sans cependant l'oindre de sang, « parce que je suis chrétien latin », me dit-il.

Sacrifice de la j^oidiche {}j^c^^ 'L^r:.:)).

Lorsque la jument donne naissance aune pouliche, le propriétaire dit aux femmes : « Poussez des cris d'allégresse! » Lui-même, quelques jours après, immole une victime en disant : « Ceci est la victime à la face d'Allah, pour la pouliche. » Le front et les flancs sont oints du sang de la brebis égorgée ^.

Sacrifice du gain (.^;^a*a5! Ls::^'3).

Au vaste désert, la razzia, presque en permanence, est soumise à certaines lois qui ne sont pas aisément violées par les Arabes. Parmi ces habitudes, il en est une qui se rapporte au sujet que nous traitons. Lorsqu'une expédition a été couronnée de succès et qu'on ramène du petit bétail ou des chameaux, le chef du fjazou, le 'aqld («M^)' fait un sacrifice à Tancêtre de la tribu. Si c'est une brebis qu'il sacrifie, il dit : « Ceci est la dablheh d'un tel », et il lui ouvre le cou; s'il immole une chamelle, il dit : « Ceci est le yezour {\^y=^] d'un tel », et d'un coup de poignard il transperce la chamelle. Ce sacrifice, au retour d'une expédition, est toujours en l'honneur d'un ancêtre ou bien dun homme illustre, guerrier célèbre dans la tribu. Ainsi maintenant, les Sehour immolent souvent à As 'ad, du clan des Zeben, qui se distingua par ses actions d'éclat. Les Sarârât sacrifient aussi à Geraïed qui est mort il n'y a pas longtemps, et qui a rempli le désert du bruit de son nom.

Même dans le cas d'un échec, la dablheh s'impose parfois à cause d'une promesse faite avant de se mettre en route.

C'est toujours la plus belle chamelle qui est immolée à l'ancêtre, au retour d'un gazou heureux.

Sacrifice du vœu L-^^. ï-^.'^).

Lorsque le sacrifice parait jeter sur toutes choses, au désert, une marque de consécration, il serait étrange de ne pas le rencontrer dans les actes proprement religieux de la vie du bédouin. Si le nomade n'aime pas à se soumettre aux prostrations rituelles des disciples de Mahomet, il ne s'ensuit nullement qu'il soit inaccessible au sentiment religieux. Il serait, je crois, plus exact de dire que le nomade

1. Lorsque l'acheteur d'une jument a donné au vendeur la première et la seconde pouliche, il fait un sacrifice appelé dab'ihet el-barad (^yj\ 'Lsr^'y,.

vit sous l'impression constante (Fune force supérieure qui l'environne, en proie i\ une crainte perpétuelle de la colère d'un fjiii ou d'un icclij. Il est hors de ce cadre, ce me semble, de traiter le sujet dans toute son extension, d'entrer dans des détails qu'on a pu lire en un chapitre spécial; dans l'intérêt de la clarté, il est préférable pour le moment de ne parler que dun seul point de cette vie religieuse bédouine : de la dablheh ou sacrifice promis par vœu.

Innombrables sont les cas où l'Arabe fait vcuu d'immoler une victime. C'est pour réussir dans un voyage ou dans une expédition, pour guérir d'une maladie, pour échapper à un ennemi ou bien pour le tuer, pour avoir des enfants, pour obtenir leur gnérison, pour écarter une épidémie : en un mot, dans toutes les circonstances notables de l'existence, l'Arabe éprouve le besoin de s'assurer la bienveillante protection d'une puissance supérieure, d'un ivély, d'un faglr, de l'ancêtre. Pendant que je prenais ces renseignements, au milieu d'une dizaine de bédouins, une vive discussion s'est élevée parmi eux pour savoir si on pouvait faire un vœu à un ivéhj étranger à la tribu; les uns affirmaient, les autres niaient, quoique assez faiblement; mais quelqu'un apporta l'exemple d'un Arabe qui avait fait un vœu à un loély appartenant à une autre tribu que la sienne ^ Quand l'époque fixée pour exécuter le vœu est arrivée, la personne qui s'est engagée, toujours fidèle à sa promesse, fait l'immolation, offre sa dablheh à la face d'Allah ou bien en Ihonueur de quelque icély. Elle visite aussi le tombeau d'un saint, si le pèlerinage faisait partie de ses engagements. La victime est alors conduite auprès du tombeau où elle est immolée. J'ai pu constater plusieurs pratiques à ce sujet. Parfois elle est sacrifiée sur une place déterminée devant la porte de la qubbeh ou du sanctuaire, s'il s'en trouve un; le sang est jeté sur le linteau ou sur les montants de la porte; citons, par exemple, le sanctuaire du Ilader à Kérak-, celui de Meshed 'Aly près de Ga'far. Dans cette dernière localité, les agneaux sont sacrifiés dans la cour; quand je l'ai visitée, au mois d'août 1905, j'ai constaté un fait qui excitait l'indignation d'un gardien, étranger au pays. Une large traînée de sang, partant du sommet du mur pour aboutir au linteau de la petite porte d'entrée, toute imprégnée de beurre et d'huile, produisait

1. Le 7 septembre 1905, à Mâdabâ, une fenime Saràrleh apporte un peu d'encens au curé. « J'étais malade, dit-elle, j'ai fait un vœu au maqâm en-Nasûra si je guérissais. Je vais mieux; je viens remplir mon vœu. « Cette bédouine regardait l'église comme le maqâm des chrétiens. Cf. le § sur les icéhjs, p. 294 ss.

2. Ce sanctuaire paraît avoir été à l'origine une église dédiée à la Vierge Marie, comme on peut le déduire d'une peinture qui couvre le fond de l'abside et qui représente la Vierge tenant l'enfant Jésus.

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rimpressioii d'une longue bande rouge sur un tissu blanc. J'attirai l'attention sur ce fait : « C'est un bédouin, me dit-on, qui a pu se hisser là-haut, lui et son mouton, et qui a immolé sa victime sur le bord de la terrasse. » Ce bédouin devait attacher un prix considérable à son acte ; car le mur a une élévation de cinq à six mètres. En d'autres localités, l'opération présente moins de difficultés aux ardents pèlerins. A Ter 'in, à l'ouest de Kérak, se trouve le tombeau du cheikh la'qoub, la terreur de toute la contrée. La bâtisse rectangulaire, élevée sur les restes du santon, est considérée comme un vaste autel sur lequel est répandu le sang des victimes en abondance. Une photographie (fig. 7) représente ce monument, sur lequel on aperçoit de larges plaques rouges de sang^; sur le flanc se voit une légère excavation destinée à recevoir l'encens et les lampes qui sont presque toujours allumées. Aucun habitant des environs n'oserait enfreindre une promesse faite au cheikh la'qoub; infailliblement, sa jument crèverait, sa femme mourrait, sa maison s'effondrerait, et luimême serait frappé d'une maladie terrible, si dans la nuit même il ne succombait sons les coups du wély.

La visite d'un sanctuaire n'est pas toujours incluse dans le vœu de faire une immolation en l'honneur d'un saint; dans ce cas, le sacrifice a lieu sous la tente et on dit simplement : « Ceci est la victime d'un tel )) ; la viande est distribuée aux pauvres.

Sacrifice pour un songe (J^' ï^s^rr-).

Poursuivi par la pensée religieuse qui l'inquiète et le chagrine, le bédouin, pendant son sommeil, voit souvent un wély qui vient lui demander une victime pour l'honorer ou pour l'apaiser, car il est irrité ; on ne sait d'ailleurs pourquoi. A son réveil, le nomade, toujours sous le même empire de la crainte, se hâte de faire la dahlheh exigée ^.

Sacrifice du rachat (=«^M i-srrxi).

C'est aussi en songe que l'Arabe est invité, le plus souvent, à faire la dablhet el-fedou'^. Parfois aussi, l'imminence d'une épidémie, du choléra, par exemple, ou d'un malheur général comme la sécheresse, pousse l'Arabe à ce sacrifice, appelé fedou, me dit un bédouin,

1. Voir, à propos des irélys. la croyance invétérée des Arabes affirmant que le sang de la victime jaillit de lui-même sur le tombeau du cheikh à 'Asloug; cf. pag. 309.

2. Au Négeb, quand un nomade voit en songe son ancêtre, il lui fait un sacrifice à son réveil.

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