‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 115 sur 159 · Cf. S · texte numérisé non relu

Cf. S

mépris pour tous les autres volatiles, il arrive perche sur la queue d'un chien. Après de longs pourparlers, il dit à Soleïmân de monter sur son dos et se charge de le transporter à la « ville de cuivre ». lunombrahles sont les péripéties du voyage. Knfin, l'aigle dépose Soleïmân sur un tertre : a C'est là-dessous, lui dit-il, que se trouve l'entrée de la « ville de cuivre ». Nouvel embarras de Soleïmân! Comment enlever le sable qui obstrue l'entrée? Il siflle... les vents accourent. Ils sont d'abord impuissants; mais le vent du Sud, en un clin d'œil, a tout enlevé. Lorsque Soleïmân a visité « la ville de cuivre », l'aigle lui otire de nouveau son dos, et le rapporte à son palais. L'aigle a porté Soleïmân : il est donc sacré, on ne peut le toucher.

Chance et malchance.

Le mot sa'nd [^-^ signifie chez les nomades « bonheur, ou chance » ; on l'applique à l'homme qui réussit dans ses entreprises, à la razzia, par exemple, ou à la guerre. SadaJiu tayieb, « sa chance est bonne », est une expression courante. Chez les Zeben, Terâd, le fameux guerrier, passait pour avoir la chance avec lui, aussi avait-il toujours de nombreux compagnons dans ses entreprises. Cependant il a été tué dans une expédition : « C'était un jour néfaste; probablement un vendredi, » disent mes interlocuteurs.

Celui qui n'a point de chance est poursuivi par le malheur [na'es, jJoi; « il n'a pas le pied heureux ». On emploie aussi une autre expression pour exprimer cette malchance ; on dit : Ka'ab medawicer (,ÔJv» ..-^J^), « pied tordu ». C'est un infortuné qui, malgré son application et son dévouement, ne conduit à bonne fin aucun projet; un guerrier qui n'a jamais rapporté du butin de ses expéditions; un berger dont le troupeau dépérit toujours; un bédouin poursuivi par la misère et l'infortune.

Ce que j)orte ta chance {^^tX^^ j^ss>~ U). Cette expression sert d'affirmation solennelle ; elle équivaut à cette proposition : « Je le jure par ce que porte ton bonheur; par ta fortune! »

Avant de se mettre en voyage, le bédouin prend une bouchée de pain dans une maison réputée bonne, vertueuse, portant bonheur. « Donne-moi une bouchée de ton pain » {fàl, J'j), dit-il au maître, en pénétrant sous la maison ou sous la tente. « Prends-en » [tafawwal, Juûi), répond l'autre, et il lui donne un morceau de pain. On demande

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volontiers le fol à la tente des nouveaux mariés. Lorsque le voyage à entreprendre est difficile et dangereux, on n'oublie jamais de demander le fûl pour avoir une bénédiction et pour écarter le danger.

A Kérak, le clan des So'oub est réputé pour porter malheur. Si au sortir du village un bédouin rencontre un membre de cette famille, il se hâte de revenir chez un ami prendre le fûl et se prémunir ainsi contre le danger qui le menace. Dans chaque village, il existe des gens redoutés, ressemblant aux So'oub.

Un Arabe se prépare à nartir en voyage ; mais la nuit qui précède son départ, il voit en songe lui apparaître une personne connue ; c'est un \irad [o^j^). Si c'est un homme de bien, le voyageur est libre de se mettre en route : il ne lui arrivera aucun accident fâcheux. Mais s'il voit en songe une personne méchante, il doit s'abstenir de partir : un grand malheur l'attend sur son chemin.

Fulcm indamcuj (^-'--J^ r,i"^)' " "^^ ^^^ ^^^ écervelé » ou plutôt encervelé. On se sert de ce mot pour exprimer une passion brutale ou seulement un amour très vif. L'origine de cette expression doit être demandée à l'usage pratiqué par les femmes de donner à manger à leurs maris la cervelle [dimdy, ?•'-'-) d'un âne pour provoquer leur affection. D'où le dicton populaire^.

La même expression s'appliquerait aussi à quiconque mange la cervelle d'une victime offerte en sacrifice.

On dit également de quelqu'un qui s'égare dans sa conduite et qui ne se conforme pas aux règles de la sagesse : indamag.

Le sang d'un tel est pesant ij-p ^'^] est une expression souvent usitée pour signifier le peu d'intelligence de cette personne, son manque de pénétration intellectuelle et son caractère difficile. Quelqu'un, au contraire, qui comprend facilement le langage qu'on lui adresse, passe pour avoir le sang léger.

§ 51. Faqîr.

Le terme faqir {j^i est employé fréquemment pour désigner un (( miséreux », un indigent, qui par son travail ne peut subvenir aux besoins de son existence. D'après quelques auteurs, il se distinguerait du meskîn {^jr"^^)-: dont la pauvreté est aggravée par une condition \dle et humiliante.

1. Cf. ;', 2. A Mossoul, indamag signifie « être frappé à la lôte, être étourdi ».

COUTUMES DKS ARABES. 25

Sur cette première signification du mot faq'ir vient s'en gretïer une autre connue chez les Arabes qui considèrent le faqlr comme un être doué d'un pouvoir supranaturel, à cause de son amitié avec Allah.

Tous les nomades respectent et craignent le faqlr. Les Ka abneb, campés dans le ouâdy Bulimi à la Kourab, m'expliquèrent la raison de cette crainte. La puissance àw faqlr •à\\])rb'À d'Allah est illimitée; elle l'autorise à faire tout ce qu'il veut. Aussi est-il redoutable dans sa colère; car, assure l'opinion publique, il est en état de faire tout le mal possible, même de tuer les hommes par une simple parole. C'est pourquoi, lorsqu'il se présente à un campement, il est reçu avec le plus grand empressement. Ce qu'il demande lui est toujours accordé et la plus grande satisfaction, pour l'hôte, c'est de le voir partir contenL

Son rôle, un peu charlatancsque, est pris au sérieux même par les chefs et quelquefois par les représentants du Gouvernement. A Mâdabâ, le frère du Moudîr tomba gravement malade. Le gouverneur manda aussitôt un faqlr avec toute sa famille qui habitait dans un campement de Sarârât, non loin du village. De midi jusqu'à minuit, ces médecins d'un nouveau genre, plus qu'empirique, sautant en cadence autour du malade, jouèrent du tambourin, poussèrent des hurlements, soufflèrent bruyamment sur le pauvre patient : il fallait « le délivrer de l'esprit qui le tourmentait ». Le lendemain, le malade se trouva dans une situation plus rassurante. Mais deux ou trois jours après, recommencèrent les mêmes incantations grotesques. Quelques semaines plus tard, je rencontrais ce faqlr chez les 'Adwân, où il comptait exercer son art et pourvoir aux besoins de son existence.

A côté du faqlr ambulant, il y a celui qui s'est fixé dans une localité où il attend les visites que sa réputation lui amènera certainement.

A 'Umm el-'Amed vit une faqlreh, une sorcière, nommée 'Alle/i (L.U), fort célèbre dans la région. Souvent on a recours à ses connaissances mystérieuses pour découvrir un objet perdu. Les Sarârât surtout, ainsi que les Béni Saher, lui font de fréquentes visites. La sorcière, après avoir écouté tranquillement l'exposé du cas, prend un morceau de charbon ardent, met de l'encens dessus, le regarde attentivement pendant qu'il brûle et par ce moyen devine et indique le voleur.

]\Iohammed, un de mes interlocuteurs, a été le témoin du cas suivant. Sous la tente d'un Sahary, un fellah qui y recevait l'hospitalité, passa à son voisin la petite boite de tabac à fumer pour lui permettre de faire une cigarette. Ce dernier, avec le tabac qui lui a été libéralement offert, prend une pièce de vingt francs qui était au fond de la boite. Celle-ci après avoir circulé, suivant l'usage, entre les mains de tous les assistants, revient à son propriétaire, qui cherche vainement

son louis d'or. Il le réclame. Tous, par le prophète, jurent qu'ils n'ont pas aperçu l'argent en question; il les somme de se rendre auprès de la faqireh qui saura manifester le coupable. La sorcière les dispose en demi-cercle, met de l'encens sur un charbon ardent, regarde la fumée et dit tout à coup en se tournant vers un Arabe : (( Voici le voleur. » Et les Arabes furent persuadés de sa science devineresse.

La sorcière 'Alïeh jouit aussi de la réputation de guérir de la folie. Au mois de mai dernier, on lui amena une jeune fille qui était tombée dans un accès de folie. Durant sept jours, la sorcière enferma dans une chambre la jeune folle. Elle la visitait fréquemment dans la journée, la frappait, la jetait par terre, faisait sur elle des insufflations entrecoupées d'incantations, brûlait de l'encens autour d'elle. La pauvre folle finit par guérir.

Entre la folie et la possession, la différence est petite aux yeux de l'Arabe. Il y a pourtant un terme différent pour chacune de ces situations fâcheuses : le fou est désigné par le mot 77iagnoun; le possédé est appelé madroub ou « frappé » d'un esprit. Pour chasser l'esprit du corps du possédé, on a recours au faqir. A ce sujet, on m'a rapporté le trait que voici.

A Taybeh, dans le Hawrân, vivait un malheureux possédé, depuis longtemps vexé par l'esprit. Voulant enfin le délivrer de cette fâcheuse tracasserie, ses parents font venir une faqireh des environs. Celle-ci arrive dans l'appartement où était détenu le possédé, le saisit, le place au milieu de la chambre et se met à tourner autour de lui en jouant du tambourin. Aux sons de cette musique primitive, l'esprit s'agite ; le malade entre en convulsions. « Par où veux-tu sortir? demanda la faqireh au malin esprit; par la tête? » — « Non. » — « Par les yeux? » — « Non. » — « Par la bouche? » — « Non. » Elle continua ainsi l'énumération des différentes parties du corps, jusqu'à ce que, finalement, elle l'obligea à sortir par le petit doigt du pied.

Si on voulait étudier les faq'irs au point de vue de leur origine, il serait plausible de les diviser en deux catégories : ceux qui reçoivent la vocation avec l'héritage paternel, et ceux qui veulent s'initier, par eux-mêmes, à cette curieuse existence. Les premiers sont nombreux; le père transmet à son fils son art, ses connaissances, son habileté. Ces familles se multiplient et forment parfois une tribu. Je n'oserais dire que toute la grande tribu des Faqirs (pi. Fuqarà), vers Teïma, ait à se glorifier d'une pareille origine; mais j'ai rencontré un campement à Serfâ, dont tous les membres sont regardés comme doués des qualités supranaturelles des faqirs. Ce sont les Balâwneh, formant, parait-il, une petite tribu indépendante. Quand un Arabe voisin a perdu une

tête de bétail, ou a été volé, il vient consulter le cheikh des Ral.ïwnch, ou le premier homme de la tribu qu'il rencontre, afin de savoir quelle direction il doit prendre pour renti'er en possession de son bien égaré '. Mais tous les faqlrs, n'ont pas Tavantage de recueillir si aisément une situation recherchée par plus d'un Arabe; ils sont obligés de se faire initier à ce pouvoir occulte. Leur noviciat est dur. Celui qui veut devenir faqir doit se retirer au désert où il s'adonne au jeûne le plus strict et à la p'^ière'; il répète continuellement les noms de Mibâïl, Meslalalâil, etc. Il erre dans la solitude, livré à la contemplation d'Allah. Bientôt il est en proie aux tribulations, aux angoisses; un personnage mystérieux se présente à ses regards fatigués ; il veut le détourner de son entreprise; il lui déclare la guerre. Si le novice veut persévérer, il repousse les attaques du diable, ne retranche rien dans son genre de vie et persiste dans ce rude exercice, pendant quarante jours. Au bout de ce temps, il est apte à devenir faq'ir.

Pour mettre en évidence complète l'idée actuelle des nomades sur le faqir je rapporterai encore quelques faits, leur laissant autant que possible la simplicité de la narration primitive.

Dans une razzia contre les Eben Deheïr, plusieurs cavaliers avaient juré de tuer Srdem, le chef de la tribu, faq'ir fort redouté. Le premier qui se précipita sur lui fut Gurou' des Béni Saher. Au moment où il étendait la main pour frapper du sabre son adversaire, celui-ci cria : <( 0 Toueïm, fais trébucher- la jument de Gurou'! » Toueïm aussitôt toucha le noble animal, qui roula par terre avec son cavalier. Un second guerrier, Sâïel, éprouva le même sort, et le cheikh Sâlem échappa. Tous les Arabes dirent : « Il est impossible de combattre contre Eben Deheïr; car Toueïm protège toujours ce faq'ir'^. »

Dans une autre expédition, Sâïel perdit sa jument; c'est alors qu'il se décida à faire à Toueïm et à Sâlem eben Deheïr le sacrifice dont j'ai déjà parlé^.

Sâlem fut peut-être apaisé par le sacrifice de Sâïel, mais il ne cessa point d'inspirer de la crainte à tous ses voisins.

Un jour, il vint demander l'hospitalité à Tihy, de la tribu des Zeben. Il était tranquillement assis sous la tente, lorsque la sœur de Tihy passa devant lui, à une faible distance. Sâlem la regarda et dit à son hôte : « Donne-moi cette jeune fille. » — « Je ne puis; elle est pro-

1. "Wellbausen, Reste..., p. 207, inentioiine le 'Arrâfdes anciens Arabes.

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