‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 151 sur 159 · RB., 1904, p · texte numérisé non relu

RB., 1904, p

AFPEXDICK C. 421

core d'une parfaits santé à Mâdabâ, fut demandée en mariage par Soleïmân Masry : « parce que son mari était impuissant ». Ce dernier aussitôt fait appel à Soleïmân eben Halîl qui, naturellement, s'oppose à la demande d"al-Touâl; c'est le signal d'une vraie bataille sous la tente. Un membre de la famille de Geisân, de la tribu des 'Azeizât, frappe à la tête d'un violent coup de pierre le cheikh Mogally, Soleïmân eben Halil, qui tombe mortellement blessé. A la vue du sang, les 'Azeizât s'enfuient tous à Serfâ', auprès d'Eben Tarif, demander protection. La colère des Mogally était fort grande. Elle s'accrut encore à la suite d'un nouvel incident. En effet, le curé latin arrive au Sait, demande l'intervention du qaïmaqâm pour faire restituer aux 'Azeïzât le bétail enlevé par les Arabes du (jôr, placés sous la dépendance de 'Aly Diâb, cheikh des 'Adwân. Ce dernier, sous la pression du Gouvernement, contraint les Hanâdeh à ramener à Kérak les troupeaux des chrétiens. A cette nouvelle, les Mogally, se voyant méprisés tandis que les chrétiens paraissent triompher, entrent en fureur et se livrent à une foule de vexations envers leurs compatriotes qui n'osent plus retourner à Kérak, si ce n'est à la faveur des ténèbres de la nuit. Il serait d'un intérêt tout à fait secondaire d'énumérer les avanies quotidiennes endurées par les chrétiens; un semblable récit découvrirait peut-être l'arrogance insupportable des tyranneaux musulmans, et montrerait l'exaspération toujours grandissante des 'Azeizât, mais il suffît à notre but de relater les événements d'une plus grande importance qui amenèrent le dénouement final.

Les chrétiens étaient campés au sud-ouest du Sihân. Un soir, alors que, suivant l'usage, les troupeaux étaient descendus à la source de Megeïsel pour s'abreuver, le musulman Mahmoud, de la tribu des Sarâireh, enleva Negmeh, sœur d'Ibrahim at-Touâl, suivant que je le raconte dans l'appendice D. A la nouvelle du crime commis contre les 'Azeizât, les Mogally, oubliant un instant leur antipathie et leur sauvage convoitise, avaient prêté un concours momentané aux chrétiens; ils s'unirent même avec eux dans une expédition dirigée contre toute la tribu des Sarâïreh. Mais la fuite mit ces derniers à l'abri de la fureur des Azeizât qui, à peine rentrés à leur campement, apprirent un nouvel attentat de la part des musulmans. Un chrétien de la tribu des Kerâdseh venait d'être tué... L'exaspération atteignit son paroxysme : « Notre résolution est prise, nous quitterons Kérak; nous ne pouvons plus y habiter. » Ils parlaient ainsi au curé latin qui, toujours en marche pour ses fidèles, avait obtenu du Gouvernement une permission générale autorisant les 'Azeizât à venir habiter le Belqâ, soitàNa'our, soit à 'Amman, soit à 'Umm el-'Amed, ou en quelque autre localité. Mais le cheikh Sâleh, dans ses voyages, avait remarqué la belle position de Mâdabâ, qui lui avait plu.

Sur de nouvelles instances, le Gouvernement octroyait aux chrétiens de Kérak la possession de cette ruine avec tout le terrain environnant. Cet acte de concession facilitait la réalisation d'une grave entreprise : l'émigration de la tribu. C'est l'oppression croissante des chefs de Kérak, les exactions

continuelles, les rixes sanglantes, les disputes sans fin, le mépris, le vol, l'assassinat, en un mol, la tyrannie organisée qui pousse les 'Azeizât à quitter leurs maisons, leurs terres, leurs biens, à sortir de leur patrie pour conserver leur liberté et leur foi. Ces hommes, peu nombreux, — ils n'ont que trenle-unc tentes, — se refusent à courber la tête, à subir la servitude ; ils ont l'âme trop ficre et trop indépendante pour devenir esclaves; ils partent. C'est la seconde partie do ce récit, que je pourrais intituler voyage ou ilincraire des 'Azeizât.

Étant donné la rapidité avec laquelle les nouvelles se répandent au désert, les Mogally apprirent bientôt la concession faite par le Gouvernement touchant Mâdabâ, et remarquèrent promptement les préparatifs des 'Azeizât : « Cette émigration nous est funeste, dit le cheikh Mohammed; elle nous prive de nos meilleurs guerriers, affaiblit nos forces et nous crée des ennemis au dehors; il faut l'empêcher. » Accompagné de quelques cavaliers, il se rend auprès du cheikh Sâleh, et s'efforce de le gagner par de bonnes paroles : « Nous ferons une paix durable, lui promet-ils; nous chasserons vos ennemis les Sarâu'eh; vous serez traités avec égard. » Sâleh, homme de droiture et de bon sens, ne crut pas à ces promesses ; il répondit simplement, en son langage bédouin : « Nous ne voulons ni habiter votre pays, ni boire auprès de vous. » Les Mogally se retirèrent, fort mécontents. A la tribu des Kerâdseh et à celle des Ma'âieh qui avaient l'intention d'émigrer aussi, ils affirmèrent que l'entreprise des 'Azeizât était une folie : « Nous viendrons derrière eux, en ennemis; devant eux ils on les Hamâ'ideh avec lesquels ils sont en guerre ; comment pourront-ils passer • Et dans le cas oii ils parviendraient à Mâdabâ, nous soulèverons contre eux tout le Belqâ : les Seliour, les 'Adwân, les Ganamât; essayer de sortir de Kérak, c'est folie pour les 'Azeizât, qui ne comptent pas quarante guerriers. » Tous ces dangers n'étaient pas cachés à la clairvoyance des émigrants trop habitués déjà aux vexations des Mogally; mais la résolution était prise, et tous avaient confiance dans l'énergie du cheikh Sâleh; celui-ci était assisté de Touâl et de Merâr. Les trois chefs ne faillirent pas à leur tâche; nous allons le constater. Il fallait d'abord s'assurer un protecteur, au milieu de leurs ennemis; voici comment ils surent tirer profit d'un usage bédouin. Devant leurs tentes dressées en ce moment auprès du gébel Sîhân, ils réunissent quelques Arabes musulmans et leur disent : '( Vous tous ici présents, soyez témoins que dès aujourd'hui nous nous plaçons sous la protection d'Abou Rubeïheh, cheikh des Hamâ'ideh, qui habite en ce moment sur la Kourah, et que dès maintenant nous déclarons vouloir descendre comme lamb auprès de Lâfy eben Serrah'. » Après cette protestation solennelle, ils levèrent le camp, chargèrent les tentes et le mobilier sur les chameaux, et prirent la direction du Môgib au fond duquel ils dressèrent leur campement. Sur la route, aucun Arabe soit

1. Us ne dirent pas cncwe qu'ils se séparaient définitivement des Mogally; ils étaient trop prudents pour agir de la sorte.

Mogally, soit Ka'abneh, n'osa inquiéter ces émigrants. Un seul incident marqua cette première étape : une brebis fut volée auprès de Qasr par un Ilamïdy, malgré les protestations du berger. Le fait fut rapporté à Lâfy qui déféra le jugement au cheikh. Je vais rapporter la procédure à laquelle donna lieu cet incident; ce sera un excellent moyen de connaître les usa^-es arabes et dapprécier le savoir-faire des 'Azeizât.

Il me semble que le singulier procédé de ces émigrants n'aura échappé à personne. Qu'on veuille bien réfléchir aux circonstances. Ils se trouvent à une grande journée de distance de la Kourah où habile le cheikh des Ilamâ'îdeh dont ils invoquent la protection; ce dernier ne soupçonne même pas ce qui se passe, et pourtant, l'appel fait à son nom doit nécessairement porter ses fruits : de par la loi du désert, il est obligé de protéger, d'une manière efficace, les faibles qui, même à son insu, ont eu recours à la vigueur de son bras. Abou Rubeïlieh prouva qu'il avait conscience de cette obligation. Un Arabe de sa tribu s'était permis de dérober une brebis aux 'Azeizât en marche, qui s'étaient mis sous sa protection 1 11 saurait faire établir la justice. Ce Hamïdy est mandé en sa présence; le fait du vol est constaté, les témoins sont là; une brebis a certainement été prise et mangée par le voleur. A quoi sera condamné celui-ci? Tous répondraient : A rendre la brebis I Sans doute; mais le désert a des lois inconnues à la civilisation. Le vol était ici accompagné d'une circonstance aggravante; la procédure aura nécessairement son caractère spécial.

Abou Rubeïheh, le cheikh, dit au voleur : « Apporte-moi une brebis comme rezqah. » Et aux assistants, il commande de tuer un mouton.

L'ordre est exécuté. L'animal immolé, débarrassé de la peau et des intestins, est jeté tout entier dans une grande marmite placée sur un brasier ardent. « On fait bouillir, on fait bouillir, me disaient les Arabes, jusqu'à ce que la viande se détache, elle-même, des os. Ceux-ci, complètement dépouillés, sont triés et comptés devant l'assistance. Le calcul est nettement établi, et le juge prononce la sentence suivante : « Un tel, qui a volé une brebis aux 'Azeizât qui s'étaient mis sous ma protection, est condamné à payer autant de brebis qu'il y a d'ossements dans celle-ci; de plus, il donnera le couteau qui a servi à l'immoler, et il livrera sa maison. » En entendant cette sentence, le voleur fut terrifié : c"était sa ruine. Il reconnut parfaitement qu'il avait pris une brebis; le nier était impossible; mais il déclara en même temps ne pas connaître la démarche des 'Azeizât, démarche qui les plaçait sous la protection d'Abou Pioubeïheh. « Tu savais tout cela, reprirent ses accusateurs. » Mais lui, par Allah et par son Prophète, jura qu'il ne le connaissait pas. Le serment solennel est toujours accepté au désert; le voleur fut simplement condamné à rendre une brebis, et à payer la rezqah au juge.

Voilà un spécimen de la sagesse des Arabes; il me serait facile d'apporter d'autres exemples analogues, mais nous avons résolu de suivre les 'Azeizât dans leur marche. Soyons fidèle à notre programme. Nous les avons laissés au MOgib, où ils avaient campé au delà de l'eau, malgré

toutes les prédictions des Mogally. Ces derniers suivaient d'un regard anxieux les mouvements de leurs victimes dont ils estimaient la bravoure sur le champ de bataille et la fidélité proverbiale; ils résolurent de tenter un dernier etîort pour les arrêter. Au nombre d'une quinzaine, les principaux de la tribu descendent les pentes escarpées de l'Arnon, bien décidés ù faire toutes les concessions pour ramener ces braves guerriers. Au moment où ils atteignaient l'eau, les 'Azeizât finissaient de lever leur campement et de charger les chameaux, pour monter à la Kourah. Les Mogally comprirent qu'ils arrivaient trop tard. — « Peut-être nous auraient-ils convaincus de regagner notre patrie, si leur visite avait eu lieu quelques heures plus tôt, me disait un jour Ibrahim al-ïoiiâl; car nous aimions Kérak et nous avions conscience des dangers que nous allions rencontrer sur notre route. » Ils ne pouvaient pas tous les soupçonner, ces dangers; mais, à brève échéance, Texpérience se chargerait de les instruire. Arrivés à la Kourah avec leurs tentes, leurs familles, leur bétail, avec toute leur substance, les 'Azeizât campèrent à Dibân, dans la combe qui s"étend à l'orient des ruines actuelles. Là, ils comptaient passer quelques mois; ils trouveraient des pâturages pour leurs troupeaux et vivraient tranquilles sous la puissante protection d'Abou Piubeïheh, dont ils devenaient les tamb. Le cheikh Sâleh connaissait fort bien les usages et son calcul était juste, mais il comptait sans le démon de la discorde, qui se hâta d'intervenir.

Depuis très longtemps, les 'Azeizât, comme du reste plusieurs autres tribus de Kérak, payaient la liawah aux Rasâïdeh ; elle consistait en uno mesure de blé, par famille, prélevée chaque année, au temps de la moisson. Moyennant cette rétribution, les Rasâïdeh s'engageaient à renvoyer aux chrétiens le bétail qui s'égarait sur leur territoire. Mais, soit à cause des guerres continuelles soit pour d'autres motifs, cette contribution, à l'époque où nous sommes, n'avait pas été soldée. 'Aseïfy, un des cheikhs des Rasâïdeh, avait essayé de se compenser en prenant un mulet aux 'Azeizât; cependant il ne se croyait pas satisfait et avait résolu de réclamer ses anciens droits. Sortant du grand campement des Hawâwseh chez lesquels il était descendu comme tamb, il se dirige vers les tentes des 'Azeizât dressées à une faible distance; il pénètre dans la demeure des Hezouz où il reçoit l'hospitalité. Il devient l'hôte et doit, par suite, bénéficier de toute son immunité. Ibrahim at-Touâl, bédouin robuste et plein de vie, est informé des exigences de 'Aseïfy; il se dirige aussitôt vers la tente qui l'abrite, « et au lieu de payer la haivah, me disait-il avec une certaine fierté, je lui décharge mon pistolet sur la tête ». Aussitôt les Hezouz, voulant sauvegarder les droits inviolables de l'hospitalité, saisissent leurs armes pour repousser Ibrahim at-ïouâl; une balle qui lui est destinée ne part pas, mais une pierre, adroitement lancée, l'atteint au front et lui fait une profonde blessure. — N'oublions pas que les Hezouz, comme al-Touâl, sont de la tribu des 'Azeizât, et que 'Aseïfy, des Rasâïdeh, iamb des Hawâv^^seh, est en ce moment l'hôte des Hezouz. — Se sentant blessé, et se

voyant poursuivi, Ibrahim at-Touâl se réfugie sous la tente de Lâfy eben Serrah, le Hamidy auprès duquel les 'Azeizât sont descendus comme ta7ûb. Aussitôt le campement de ces derniers est dans la plus grande excitation ; les hommes prennent les armes, les femmes poussent des cris perçants; tous s'agitent, tous se démènent. Ce spectacle n'est pas rare chez les nomades. L'étranger qui le voit pour la première fois se laisse facilement émouvoir; il croit aussitôt à un massacre affreux... mais en général, une dispute dans la tribu se termine à l'amiable. Cette fois, il est vrai, la paix ne revint pas si aisément; car un étranger était en cause. Ce tapage insolite attire l'attention des Hawâwseh qui ne tardent pas à apprendre le traitement infligé à leur fanîb 'Aseïfy. Bouillants de colère, furieux de voir qu'une poignée d'hommes, comme les 'Azeizât, venaient ainsi les outrager au milieu de leur territoire, ils montent à cheval et se précipitent sur les tentes des chrétiens. « Nous sommes perdus, dit le prudent Sâleh, en voyant la plaine, vers l'orient, couverte de cavaliers; mais au moins défendons-nous. » Et en habile capitaine, il range ses hommes. L'opération n'était pas terminée, que derrière lui, à l'occident, apparaissent une vingtaine d'autres cavaliers, également des IJamâ'ideh, du clan des al-Wenseh; ils se dirigent droit sur Dibân. « Ce sera plutôt fmi, » se contente de dire Sâleh qui, croyant avoir à repousser un autre adversaire, détache de son petit groupe cinq ou six hommes, leur recommandant bien de ne tirer qu'à bout portant. Un troisième escadron de cavaliers Hamâ'ideh débouche du côté du nord. « Nous étions tous plus que morts, me répétaient Ibrahim at-Touâl et Ibrahim Mesârweh, et pourtant nous allions ouvrir le feu, lorsqu'une voix forte, s'élevant du milieu du groupe qui surveillait les cavaliers venant de l'ouest, cria tout à coup : Ne tirez pas! » Quelqu'un venait de reconnaître parmi ces prétendus adversaires un certain IJamîdy, nommé Ahmed el- Malhân, qui, quelques jours auparavant, était venu dresser sa tente à Dibân, au milieu de celles des 'Azeizât. Ahmed était pauvre, sans influence comme sans apparence; mais lorsqu'il avait vu le danger que couraient les 'Azeizât, il avait bondi sur sa jument, s'était précipité au camp de sa tribu, chez les al-Wenseh, et avait dit cette simple parole : « Les chrétiens, nos famb^ sont en danger; au secours ! » Il était reparti entraînant à sa suite vingt cavaliers, qui maintenant se dirigeaient tête baissée contre les Hawâwseh. Ceux-ci s'arrêtèrent. Lâfy eben Serrah avait procédé comme Ahmed el-Malhan; pour protéger Ibrahim at-Touâl, il avait fait prévenir aussitôt son clan, qui lui répondait en envoyant quinze cavaliers. C'étaient encore des amis et des aides pour les 'Azeizât, qui cependant n'étaient pas informés de toutes ces manœuvres. « Nous ne comprenions rien à ce qui se passait, » disait Hezouz. Mais bientôt Sâleh eut deviné l'énigme. « Laissonsnous défendre, » prescrivit-il à ses hommes, et il resta sur ses positions, tandis que les Hawâwseh étaient contraints de se replier.

Les 'Azeizât étaient sauvés, sans avoir combattu. Le soir ils fêtèrent leurs libérateurs et de part et d'autre on s'engagea solennellement à terminer toute cette affaire, non par les armes, mais d'après le droit. — Nous

suivrons celte di>cussiûn (lui nous permotlra si bien de nous rendre compte du caraclère arabe.

L'infortuné 'Aseïfy, blessé à la tète par Ibrahim al-l'ouâl, était la cause de toute cette agitation militaire; c'est encore autour de lui que se déroulera le procès. Les Hawâwseh réclamaient à Touâl et à tous les 'Azeizâl le droit du lan'tb en laveur de 'Aseïfy, leur protégé. Selmân Hezouz, qui avait donné l'hospitalité à 'Aseïfy, réclamait de Touâl les droits de l'hôte. Comment trancher une question si embrouillée? Tout d'abord, la première démarche à faire était de déterminer le juge. Tous reconnaissent la compétence de Abou llubeïheh, cheikh des Ilamâ'ideh. Chrétiens et musulmans se déclarent prêts à accepter sa sentence. Ils se donnent rendez-vous sous sa vaste maison de poil. — Je voudrais reproduire dans sa belle simplicité le récit arabe tel que je l'ai entendu. — On s'installe sur les tapis, gravement, presque sans dire un mot; le cheikh prend place. « Quelle est la question? 1) dil-il. Chacun des partis développe sa cause. 'Aseïfy, par son mandataire, expose ses griefs; il demande justice, comme hôte {<^su^) et comme protégé (^^^). Abou Rubeïheh prend la parole : « On ne peut s'appuyer sur deux lances à la fois, dit-il; 'Aseïfy doit choisir entre le droit du iamù et celui du deif; ainsi le veut l'usage arabe. S'il prend le droit du (an'ib, les Hawâwseh pousseront le procès, et dans ce cas, Hezouz n'aura pas à intervenir; si au contraire 'Aseïfy choisit le droit de l'hôte, c'est Hezouz qui plaidera, et les Hawâwseh se désisteront. Que choisit-il? » 'Aseïfy, malade, était étendu sous une tente. Abou Rubeïheh charge une commission, à la tête de laquelle se trouve Eben Lésai, de lui demander sa volonté. « Je réclame le droit de l'hôte (- — ï.;-^-' ^^), » s'écrie 'Aseïfy. Les délégués retournent auprès d'Abou Rubeïheh, qui dit : « Soyez témoins, vous tous présents; que demande 'Aseïfy?» — « Le droit de Ihôte, » lui esl-il répondu. Abou Rubeïheh renvoie une seconde fois la commission s'informer de la volonté de 'Aseïfy. « Que réclame 'Aseïfy? » dit Abou Rubeïheh à la commission, lorsqu'elle revient. « Le droit de l'hôte, » lui est-il répondu. — « Soyez témoins, vous tous, s'écrie le juge, 'Aseïfy exige le droit de l'hôte. Les Hawâwseh n'ont donc aucun titre à faire valoir. » Ils sont évincés et ils se retirent furieux mais impuissants, car le juge est là. Ce dernier dit à Hezouz qui doit faire valoir le droit de l'hospitalité pour 'Aseïfy : « Que réclames-tu? » — Ainsi réduit, le procès n'en est pas moins intéressant : Hezouz de la même tribu que Touâl est chrétien et il plaide en faveur d'un musulman, son hôte, devant un juge musulman. — Le juge, s'adressant à Hezouz, lui dit donc : « Que réclames-tu? Lorsqu'un chrétien, Ibrahim, est venu frapper 'Aseïfy, ton hôte, sous ta tente, as-tu pris des témoins véridiques, qui déposeront en ta faveur? Ou bien as-tu lutté, as-tu repoussé la force par la force, as-tu frappé? » Ibrahim at-Touâl se lève alors et montre sa tête encore couverte de sang. Abou Rubeïheh dit à Hezouz : « Ton droit, tu l'as pris avec l'épée; ce n'est pas au juge à te le donner. » Abou Rubeïheh termina ainsi le procès. — Si 'Aseïfy avait réclamé le droit du (anl/j, les 'Azeizât étaient ruinés; et si les Hezouz n'a-

valent pas repoussé par la force l'attaque d'Ibrahim at-Touâl, ce dernier aurait été réduit à la dernière indigence ' ; mais, disaient les 'Azeizât, Allah voulut que ce fût ainsi.

Les faits que nous venons de rapporter se passaient au printemps. Au campement de Dibân, la vie quotidienne -de notre tribu ne fut troublée par aucun incident nouveau. Lorsque arriva le mois de juin, quelques VVzeizât retournèrent à Kérak faire la moisson et rapportèrent à Dibân la paille et le grain, qu'ils emmagasinèrent dans des grottes; d'autres membres de la tribu se portèrent sur Mâdabâ pour moissonner également les champs ensemencés l'hiver précédent. Ils étaient aux bayàder où ils avaient dressé une tente pour abriter le curé, dom Alexandre, lorsqu'ils éprouvèrent, pour la première fois, les effets de la malveillance des Béni Salier. SaUâm, cheikh des Fâîz, sollicité sans cesse par les Mogally qui le suppliaient de chasser les chrétiens de Mâdabâ pour les renvoyer à Kérak, dépêcha un cavalier aux 'Azeizât réclamer pour lui cent charges de doiirà. — La demande, après avoir été discutée, est communiquée au curé. Ce dernier répond au messager : « Cent charges de dourâ, c'est peu pour ton cheikh; mais les 'Azeizât n'ont pas de froment; que Sâttam envoie donc cent charges de froment et il prendra cent charges de dourâ. » — « Sans cette condition, il n'y a rien pour le cheikh? » dit l'envoyé — « Rien, » fit le curé. — Le soir même, Sattâm renvoyait son messager enjoindre aux chrétiens de quitter Mâdabâ et de repartir pour Kérak. « C'est ma terre, c'est ma propriété, s'écria-l-il, vous n'y habiterez pas. » Le cheikh de Fâlz était dans son droit. Le Gouvernement, en donnant Mâdabâ aux chrétiens, avait cru disposer d'une ruine abandonnée, d'un terrain neutre, alors qu'en fait, elle était la possession légitime des Fâîz qui étaient bien décidés à maintenir leurs titres. D'après quelques Arabes, il faut placer à ce moment un fait qui nous dépeint bien le caractère emporté des Béni Saher. Accompagné de quelques cavaliers, le cheikh se dirige sur Mâdabâ, et rendant le curé latin responsable de l'arrivée des chrétiens et de leur attitude indépendante, il pousse des cris furieux, brandit son sabre et demande : « Où est le curé?» Dom Alexandre priait dans la grotte qui lui servit d'habitation pendant de si longues années. Entendant le tumulte, il sort, et s'avançant d'un pas assuré vers ce sauvage furieux lui dit d'une voix calme : « Le curé, c'est moi! que me veux-tu? » Le cheikh Sâttam fut interloqué; il se retira-. Mais les 'Azeizât comprirent qu'un orage se préparait à l'horizon. Ils se hâtèrent de finir leurs travaux et regagnèrent Dibân, où ils expliquèrent au curé Boulos toutes leurs appréhensions. « Ne pensez pas à Sattâm, dit celui-ci; j'arrangerai tout, » et aussitôt il part pour Naplouse, où il a gain de cause auprès du Gouvernement, malgré la puissante influence des Fâiz. Cette bonne nouvelle ramène lagaité aux tentes de Dibân. Cepen-

Page 1